Ḥadîth n°1 – La parole de ‘Âïshah concernant l’attitude des femmes après la révélation du verset du « Khimâr »

Al Bukhârî rapporte que ‘Âïshah a dit :

وقال البخاري حدثنا أحمد بن شبيب حدثنا أبى عن يونس عن ابن شهاب عن عروة عن عائشة رضي الله عنها قالت: يرحم الله نساء المهاجرات الأول لما أنزل الله « وليضربن بخمرهن على جيوبهن » شققن مروطهن فاختمرن بها.

« Que Dieu fasse miséricorde aux premières femmes Muhâjirât car lorsque Dieu a révélé : “qu’elles couvrent de leurs Khumûr leurs Juyûb”, elles découpèrent leurs Murûṭ pour s’en couvrir. »

Certaines traductions écrit ce qui suit: « […] elles découpèrent (déchirèrent) les Murûṭ et les ont utilisés comme voile. » – « […] elles découpèrent leur robe et se voilèrent la tête avec. »

Une question se pose : où ces rajouts sont-ils présents dans le Ḥadîths en question sachant que le verset auquel il est fait référence ne commande nullement de se couvrir la tête ? Il est étonnant d’être à ce point capable d’orienter les propos attribués au Prophète et dans le même temps de sermonner les gens pour leur rappeler l’importance de suivre la Sunnah… Certes, il est fort plausible que certaines femmes arabes le portaient sur la tête par tradition et nécessité lié au climat, mais imposer ce sens dans la traduction du Hadîth, alors que le verset évoque simplement le fait de couvrir les Juyûb, est une interprétation et une orientation du texte.

Ceci dit, considérons effectivement que la traduction soit correcte et qu’il soit mentionné le fait qu’elles se couvrirent la tête avec. Nous apprenons, d’après ce qui est attribué à ‘Âïshah et qui fut rapporté par Al Bukhârî, que lorsque le passage coranique indiquant « qu’elles couvrent de leurs Khumûr leurs Juyûb » fut révélé, les femmes Muhâjirât (les Mecquoises ayant émigrés vers Médine) découpèrent (ou déchirèrent) à cet effet leurs Murûṭ (grandes pièces d’étoffe) pour s’en couvrir (« Fakhtamirna », du verbe Khamara).

Ici, ce témoignage démontre que ce passage coranique précis ne fut pas forcément compris par les femmes de l’époque comme ordonnant l’utilisation du Khimâr en tant que vêtement qu’elles pouvaient porter traditionnellement sur leur tête ou ailleurs pour s’en couvrir, mais qu’il s’agissait d’utiliser ce qui pouvait couvrir d’une manière générale les Juyûb, fut-ce leur Khimâr ou leurs Murûṭ, c’est-à-dire une pièce d’étoffe. Ainsi, on constate que le terme « Khumûr » dans le verset fut entendu par ces personnes de façon littérale afin d’appliquer l’ordre coranique : couvrir les Juyûb. Ajoutons que ce Ḥadîth ne précise pas qu’elle fut la réaction ou l’attitude de l’ensemble des femmes contemporaines de la Révélation, mais d’une partie d’entre elles d’après leur compréhension.

En outre, il est intéressant de remarquer que, selon ce témoignage attribué à ‘Âïshah, les Muhâjirât comprirent qu’il fallait se vêtir davantage, non pas avec le passage disant : « qu’elles ne montrent de leur Zînah que ce qui en paraît » conformément à ce qu’expliquent nombre de théologiens, mais avec le passage suivant : « qu’elles couvrent de leurs Khumûr leurs Juyûb ». Si on nous rétorque qu’elle a pu citer ce passage pour faire référence à l’ensemble du verset et non à ce passage exclusivement, nous répondrons que cela est une interprétation et que ça ne correspond pas à ce qui est explicite dans le récit.

Ajoutons à des fins de précisions que le terme « Murûṭ » est le pluriel de « Mirṭ » et qu’il fait référence au vêtement de soie, de laine ou de coton que l’on porte en Izâr (sorte de pagne primitif) et avec lequel la femme s’enveloppait.

المِرْطُ: كساءٌ من خزٍّ أَو صوف أو كَتَّان يُؤتَزر به وتتلفَّعُ به المرأْة

En outre, c’est le terme « Izâr » au pluriel (Uzr) qui est utilisé dans la deuxième versions de ce Ḥadîth rapportée par Al Bukhârî (4881) dans lequel ‘Âïshah aurait dit :

حَدَّثَنَا أَبُو نُعَيْمٍ حَدَّثَنَا إِبْرَاهِيمُ بْنُ نَافِعٍ عَنْ الْحَسَنِ بْنِ مُسْلِمٍ عَنْ صَفِيَّةَ بِنْتِ شَيْبَةَ أَنَّ عَائِشَةَ رَضِيَ اللَّهُ عَنْهَا كَانَتْ تَقُولُ لَمَّا نَزَلَتْ هَذِهِ الْآيَةُ وَلْيَضْرِبْنَ بِخُمُرِهِنَّ عَلَى جُيُوبِهِنَّ أَخَذْنَ أُزْرَهُنَّ فَشَقَّقْنَهَا مِنْ قِبَلِ الْحَوَاشِي فَاخْتَمَرْنَ بِهَا

« Lorsque Dieu a révélé : “qu’elles couvrent de leurs Khumûr leurs Juyûb”, elles découpèrent leurs Uzr au niveau des côtés pour s’en couvrir. »

Al Bukhârî rapporte également dans son Ṣaḥîḥ d’après ‘Âïshah que :

لقد كان رسولُ اللهِ صلَّى اللهُ عليه وسلَّم يُصَلِّي الفَجرَ، فيَشهَدُ معَه نِساءٌ مِنَ المُؤمِناتِ، مُتَلَفِّعَاتٍ في مُروطِهِنَّ، ثم يَرجِعنَ إلى بُيوتِهِنَّ، ما يَعرِفُهُنَّ أحَدٌ.

« Le Messager de Dieu (paix sur lui) accomplissait la prière du Fajr, des femmes parmi les croyantes assistaient avec lui (à l’office de la prière) enveloppées dans leur Murûṭ, puis elles retournaient dans leur demeure, personne ne les reconnaissait. »

Ce Ḥadîth mentionne encore une fois les Murûṭ, et non le Khimâr ou le Jilbâb, sachant qu’une variante rapportée par Al Bukhârî précise qu’elles n’étaient pas visibles à cause de l’obscurité et/ou de la pénombre du matin (Ghalas) :

كُنَّ نساءُ المؤمناتِ ، يَشْهَدْنَ مع رسولِ اللهِ صلَّى اللهُ عليهِ وسلَّمَ صلاةَ الفجرِ، متلفِّعَاتٍ بمُرُوطِهِنَّ، ثم يَنْقَلِبْنَ إلى بيوتهِنَّ حينَ يَقْضِينَ الصلاةَ ، لا يعرفُهُنَّ أَحَدٌ من الغَلَسِ.

Muslim rapporte dans son Ṣaḥîḥ (2402):

أنَّ أبا بكرٍ استأذن على رسولِ اللهِ صلَّى اللهُ عليه وسلَّمَ وهو مُضطجعٌ على فراشِه، لابسٌ مِرطَ عائشةَ. فأذِن لأبي بكرٍ وهو كذلك. فقضى إليه حاجتَه ثم انصرف. ثم استأذن عمرُ. فأذِن له وهو على تلك الحال فقضى إليه حاجتَه. ثم انصرف. قال عثمانُ: ثم استأذنتُ عليه فجلس. وقال لعائشةَ  » اجمعي عليك ثيابَكِ  » فقضيتُ إليه حاجتي ثم انصرفتُ. فقالت عائشةُ: يا رسولَ اللهِ! ما لي لم أرَكَ فزعتَ لأبي بكرٍ وعمر َرضي اللهُ عنهما كما فزعتَ لعثمانَ؟ قال رسولُ اللهِ صلَّى اللهُ عليه وسلَّمَ  » إنَّ عثمانَ رجلٌ حَيِيٌّ. وإني خشيتُ، إن أذنتُ له على تلك الحالِ، أن لا يبلِّغ إليَّ حاجتَه. »

Dans ce Ḥadîth, on apprend qu’Abû Bakr demanda la permission au Messager de Dieu (paix sur lui) d’entrer alors que ce dernier était allongé sur son lit habillé du Mirṭ (singulier de Murûṭ) de ‘Âïshah. Il donna la permission d’entrer chez Abû Bakr alors qu’il était ainsi. Il fit ses affaires puis s’en alla. Par la suite, ‘Umar demanda la permission d’entrer. Le Prophète la lui donna alors qu’il était toujours vêtu de la même façon. Il fit ses affaires puis s’en alla. ‘Uthmân a dit : « Puis j’ai demandé la permission d’entrer chez lui, il (se leva et) s’assit et dit à ‘Âïshah : « met tes vêtements sur toi. » J’ai fait ce que j’avais à faire puis m’en alla. » ‘Âïshah a dit : « Ô Messager de Dieu ! Qu’ai-je à ne pas t’avoir vu te lever précipitamment pour Abû Bakr et ‘Umar (qu’Allah les agrée) comme tu l’as fait pour ‘Uthmân ? » Le Messager de Dieu répondit : « Certes, ‘Uthmân est un homme pudique et j’ai craint que si je lui donnais la permission d’entrer dans cet état il ne me transmette pas son besoin (sa demande). »

En somme, le Mirṭ est une grande pièce d’étoffe avec laquelle on se vêt en fonction des circonstances.

قوله: (لابس مرط عائشة) هو بكسر الميم، وهو كساء من صوف. وقال الخليل: كساء من صوف أو كتان أو غيره. وقال ابن الأعرابي وأبو زيد: هو الإزار.

Dans le commentaire de Muslim il est dit que c’est un vêtement (ou une couverture) de laine. Al Khalîl a dit que c’est un Kisâ` (habit ou une couverture) de laine, de coton ou autre. Ibn al ‘Arabî et Abû Zayd ont dit que c’est le Izâr (pagne primitif).

Muslim rapporte dans son Ṣaḥîḥ d’après ‘Â`ishah :

خرج النبيُّ صلَّى اللهُ عليه وسلَّمَ ذاتَ غداةٍ، وعليه مِرطٌ مُرحَّلٌ من شعرٍ أسود

« Un jour le Prophète (paix sur lui) est sorti et il portait un Mirṭ Muraḥḥal en poil noir. »

مرط بِكَسْر الْمِيم وَسُكُون الرَّاء كسَاء من شعر أَو كتَّان أَو خَز قَالَ الْخطابِيّ هُوَ كسَاء يؤتزر بِهِ مرحل بِضَم الْمِيم وَفتح الرَّاء والحاء الْمُهْملَة أَي عَلَيْهِ صور رحال الْإِبِل وَرُوِيَ بِالْجِيم أَي عَلَيْهِ صور الرِّجَال قَالَ الْخطابِيّ المرحل الَّذِي فِيهِ خطوط.

Le Mirṭ est un vêtement/habit ou une couverture de poil, de coton ou de soie. Al Khaṭṭâbî a dit que c’est un vêtement que l’on porte en Izâr (pagne sur la taille) Muraḥḥal, c’est-à-dire sur lequel il y avait des motifs de caravanes. On rapporte cette parole avec une divergence et donc avec la lettre Jim (Murajjil), à savoir avec des motifs d’hommes. Al Khaṭṭâbî a dit : « Al Muraḥḥal est ce sur quoi il y a des rayures/des traits. »

La portée et la valeur normative de ce Hadîth

Enfin, ce récit rapporté par ‘Âïshah est à replacer dans le contexte des coutumes vestimentaires de l’époque car le fait que la femme arabe se couvre la tête d’une étoffe était chose courante et traditionnelle, et non religieuse. En outre, il ne s’agit nullement d’une parole prophétique et il n’y a aucune indication dans ce propos quant à l’obligation de se couvrir la tête pour la femme musulmane. Tout au plus, pouvons-nous en conclure qu’il s’agit d’une pratique permise en respect des traditions des peuples en matière de vêtements. Il s’agit donc d’un simple témoignage d’une attitude permise et non d’une attitude obligatoire ou recommandée par Dieu et Son Messager. Les femmes de l’époque s’habillaient aussi en fonction de leurs coutumes et traditions puisque le port du Niqâb ou du Khimâr est attesté bien des siècles avant la révélation du premier verset coranique. En quoi le Ḥadîth en question montrerait-il alors qu’il s’agit de LA bonne compréhension et de LA seule qui vaille suite à la révélation de ce verset ? Il s’agit ni plus ni moins que d’une application du verset en conformité avec les us et coutumes de l’époque dans l’Arabie du VIIe siècle. Il n’y a aucune indication d’autre chose dans le texte, pas même une réponse prophétique, et rien ne permet de dire qu’il faut absolument que les femmes réagissent de la femme façon.

En effet, le simple fait de rapporter un acte du Prophète par exemple ne suffit pas à prouver le statut d’obligation de l’acte en question. A fortiori, comment le fait de rapporter l’attitude de certaines femmes de l’époque serait une preuve que le statut de cet acte est celui de l’obligation ? Rien n’indique dans ce propos attribué à ‘Âïshah qu’il s’agisse d’une façon impérative d’agir ou encore que le fait de se couvrir la tête soit une obligation voulue par Dieu.

Ajoutons que, dans le même esprit, on rapporte de ‘Âïshah des propos similaires, mais évoquant cette fois-ci l’attitude des femmes des Anṣârs à la suite de la révélation du verset du « Khimâr ». Voici le Ḥadîth en question rapporté par Ibn Ḥajar dans Fatḥ al Bârî (Kitâb Tafsîr):

قَوْلُهُ : ( لَمَّا نَزَلَتْ هَذِهِ الْآيَةُ وَلْيَضْرِبْنَ بِخُمُرِهِنَّ عَلَى جُيُوبِهِنَّ أَخَذْنَ أُزُرَهُنَّ ) هَكَذَا وَقَعَ عِنْدَ الْبُخَارِيِّ الْفَاعِلُ ضَمِيرًا ، وَأَخْرَجَهُ النَّسَائِيُّ مِنْ رِوَايَةِ ابْنِ الْمُبَارَكِ عَنْ إِبْرَاهِيمَ بْنِ نَافِعٍ بِلَفْظِ  » أَخَذَ النِّسَاءُ  » وَأَخْرَجَهُ الْحَاكِمُ مِنْ طَرِيقِ زَيْدِ بْنِ الْحُبَابِ عَنْ إِبْرَاهِيمَ بْنِ نَافِعٍ بِلَفْظِ  » أَخَذَ نِسَاءُ الْأَنْصَارِ  » وَلِابْنِ أَبِي حَاتِمٍ مِنْ طَرِيقِ عَبْدِ اللَّهِ بْنِ عُثْمَانَ بْنِ خُثَيْمٍ عَنْ صَفِيَّةَ مَا يُوَضِّحُ ذَلِكَ ، وَلَفْظُهُ  » ذَكَرْنَا عِنْدَ عَائِشَةَ نِسَاءَ قُرَيْشٍ وَفَضْلَهُنَّ ، فَقَالَتْ : إِنَّ نِسَاءَ قُرَيْشٍ لَفُضَلَاءُ ، وَلَكِنِّي وَاللَّهِ مَا رَأَيْتُ أَفْضَلَ مِنْ نِسَاءِ الْأَنْصَارِ أَشَدَّ تَصْدِيقًا بِكِتَابِ اللَّهِ وَلَا إِيمَانًا بِالتَّنْزِيلِ ، لَقَدْ أُنْزِلَتْ سُورَةُ النُّورِ وَلْيَضْرِبْنَ بِخُمُرِهِنَّ عَلَى جُيُوبِهِنَّ فَانْقَلَبَ رِجَالُهُنَّ إِلَيْهِنَّ يَتْلُونَ عَلَيْهِنَّ مَا أُنْزِلَ فِيهَا ، مَا مِنْهُنَّ امْرَأَةٌ إِلَّا قَامَتْ إِلَى مِرْطِهَا فَأَصْبَحْنَ يُصَلِّينَ الصُّبْحَ مُعْتَجِرَاتٍ كَأَنَّ عَلَى رُءُوسِهِنَّ الْغِرْبَانَ  » وَيُمْكِنُ الْجَمْعُ بَيْنَ الرِّوَايَتَيْنِ بِأَنَّ نِسَاءَ الْأَنْصَارِ بَادَرْنَ إِلَى ذَلِكَ.

« [Concernant le passage]“lorsque le verset fut révélé de rabattre les Khumûr sur les Juyûb, elles prirent leur Uzr”, ceci est ce qui se trouve dans Al Bukhârî et le sujet du verbe est le Ḍamîr (pronom – hunna). An Nasâ`î l’a rapporté de la version d’Ibn Mubârak selon Ibrâhîm ibn Nâfi’ avec la formule suivante : “les femmes prirent (leur Uzr)” et Al Ḥâkim l’a rapporté par la voie de Zayd ibn al Ḥubâb, selon Ibrâhîm ibn Nâfi’ avec la formule “les femmes ansârites prirent (leur Uzr)”. Ibn Abî Ḥâtim le rapporte par la voie de ‘Abdullah ibn ‘Uthmân ibn Khuthaymî, selon Ṣafiyyah ce qui peut éclaircir cela avec la formule suivante : “ Nous avons mentionné chez ‘Âïshah les femmes de Quraysh et leur mérite.” Elle dit : “Certes, les femmes de Quraysh sont estimables. Toutefois, je jure par Allah que je n’ai pas vu plus estimables que les femmes ansârites quant à la détermination à rendre véridique le Livre de Dieu et dans la foi en la Révélation. Lorsque la sourate An Nûr fut révélée “qu’elles rabattent leur Khumûr sur leur Juyûb”les hommes de leur parenté allèrent leur réciter ce qui avait été révélé ; toutes les femmes (ansârites) prirent alors leur manteau (Mirṭ), et, le matin, elles accomplirent la prière de l’aube portant un foulard (Mu’tajirât), comme s’il y avait des corbeaux sur leur tête.” Il est possible de faire concorder les deux narrations (celle évoquant les Muhâjirât et celle évoquant les femmes ansarîtes) en disant que les femmes ansârites prirent l’initiative de faire cela. »

Encore une fois ici, il s’agit de l’attitude rapportée de certaines femmes ansârites, sachant qu’elles ont évidemment agit dépendamment de leur coutume. Si celle-ci consistait à se couvrir la tête, rien d’étonnant à ce qu’elles se servent donc du Jilbâb ou du Khimâr en partie pour cela. Toutefois, il n’y a aucune indication dans ces récits stipulant que le fait de se couvrir la tête soit une obligation religieuse pour les femmes. De plus, ces propos sont troublants puisqu’ils font référence à une même attitude, pour le même verset, mais en citant, selon le transmetteur, deux catégories de femmes différentes. On a d’ailleurs du mal à comprendre pourquoi les femmes ansârites seraient meilleures que les Muhâjirât, alors que si l’on prend en compte les deux Ḥadîths, se sont les deux mêmes attitudes qui furent décrites. Ceci peut laisser supposer qu’il y ait eu confusion chez les transmetteurs sur qui était concerné par ces propos.

Encore une fois, le fait que certaines femmes portent une étoffe sur la tête n’est pas une indication que cela est visé par le Coran, car il est connu que dans la coutume ancestrales des Arabes, les femmes et les hommes se couvraient la tête pour diverses raisons climatiques et culturelles. Rien de nouveau ni d’étonnant donc à ce qu’elles agissent ainsi, exactement comme, aujourd’hui encore dans certaines régions du monde, on se couvre la tête pour les mêmes raisons.

Gardons bien en tête, en outre, qu’il ne s’agit ici que d’un témoignage fait par ‘Â’ishah concernant l’attitude de certaines femmes. Il ne s’agit en rien d’une parole prétendument prophétique venant éventuellement rendre obligatoire ce comportement. Or, chez les Fuqahâ, le silence du Prophète n’est pas le signe de l’obligation, mais celui de la permission. Évidemment, il n’y a aucun mal à respecter sa culture, même au niveau vestimentaire, tant que cela ne contredit pas le Coran, d’autant que le Prophète était lui aussi un Arabe et qu’il avait l’habitude, comme tous les Arabes de son temps, de se couvrir également la tête d’une ‘Imâmah ou d’un Khimâr (comme l’indique certains Ḥadîths).

Mais la pratique d’une ou plusieurs Compagnonnes n’est pas un argument en islam pour imposer ladite pratique puisque jamais Dieu ne le stipule. Ainsi, en aucune façon l’acte rapporté d’un Compagnon impliquerait son obligation, alors que ce n’est même pas le cas de façon systématique pour les actes du Prophète (d’après l’approche classique). En effet, on distingue généralement ce que le Prophète a fait de façon cultuel, de façon culturelle, de façon fortuite, par habitude ou encore par tradition comme le port du turban. Aussi, si tout ce qu’a fait le Prophète n’a pas le statut d’obligation, pourquoi ce qu’auraient fait des personnes non prophètes aurait un statut différent et « supérieur » ?!

Les femmes se couvrirent les Juyûb suite à la révélation de ces versets parce que c’est ce qu’il demande de faire, mais sans pour autant utiliser le vêtement spécifié dans le verset et tout en respectant les coutumes en vigueur à cette époque. Aussi, celles pour qui l’usage traditionnel est le port du voile sur la tête, alors elles s’en serviront pour couvrir leur tête également si elles le souhaitent, et celles pour qui le voile de tête n’est pas coutumier, elles se serviront de divers vêtements pour se couvrir convenablement sans pour autant s’imposer une coiffure que le texte coranique n’ordonne pas.

L’attitude des femmes arabes de l’époque peut parfaitement être dictée par la révélation en ce qui concerne la couverture des Juyûb puisque c’est le but visé. En revanche, se couvrir la tête, cela fait partie de leurs mœurs depuis des siècles. Il n’y a aucune raison qu’elles mettent fin à cette pratique, d’un seul coup, alors même que le verset en question la leur permet par la mention du vêtement coutumier et que jamais le Coran n’interdit cette pratique.

Il n’y aucune prescription législative dans les deux textes, mais simplement des récits informatifs quant à la manière de réagir des femmes arabes ansârites il y a plus de 1400 ans. Or, jusqu’à preuve du contraire, leur pratique n’a pas vocation à être généralisée à l’ensemble des femmes de l’univers. Tout au plus, ces narrations témoignent de la permission de se vêtir de la sorte conformément à la culture d’origine, mais ils ne sont aucunement des preuves d’un quelconque impératif.

Quant à celles qui désireraient s’attacher à la manière d’agir des femmes arabes du VIIe siècle dans leur pratique, conformément à ce qu’on rapporte d’elles, alors qu’elles fassent preuve de discernement et distinguent le fond et la forme de leur action. En effet, tout comme ces femmes étaient attachées à leurs coutumes, parfois ancestrales, elles devraient elles aussi en tenir compte et s’attacher au fond de l’acte, à savoir le fait de se couvrir pudiquement conformément à la coutume (et à l’éthique coranique évidemment).

En outre, il est intéressant de remarquer que les deux propos susmentionnés rapportent la même façon d’agir et ce, que cela soit avec le verset du Khimâr ou avec celui du Jilbâb. Ainsi, deux questions se posent :

  • Sommes-nous face à une erreur de transmetteurs qui auraient confondu les deux versets dans l’un des récits ?
  • Les deux versets impliquent-ils la même règle ? Si oui, pourquoi révéler deux fois la même norme si la première est explicite et compréhensible ? Et si tel est le cas, alors ces deux versets sont circonstanciés par la parole de Dieu.

Enfin, s’il est avéré que les femmes ansârites ont agi comme cela suite au verset du Jilbâb, alors cela renforce l’annulation de l’avis consistant à dire que ce verset a imposé le voile du visage aux femmes puisque le récit en question ne mentionne nullement une telle attitude.

Conclusion

  • Les Ḥadîths ne viennent que déclarer des constatations faites par ‘Âïshah et en aucune façon des injonctions coraniques ou prophétiques. Aucune formule d’ordre n’est exprimée, tout au plus une approbation par un silence prophétique déduit : le Prophète a vu cela et s’est tu. C’est donc permis, mais pas obligatoire.
  • Le récit précise que certaines femmes se couvrirent avec des tissus/vêtement. Mais même à considérer qu’elles se couvrirent en partie la tête avec, encore une fois ceci est un acte culturel et ancestral dans l’Arabie de l’époque. Donc il n’y a aucune preuve textuelle que l’entièreté de leur réaction soit liée au verset coranique, tout comme les hommes, notamment le Prophète, se couvraient la tête alors qu’aucun verset ne le leur demande.
  • Le Hadîth en question ne mentionne pas que telle fut l’attitude de l’ensemble des femmes, mais celle de certaines d’entre elles. Ceci est un fait, non de la spéculation.
  • Il convient de s’interroger quant à la mention tantôt des femmes Muhâjirât tantôt des femmes Anṣârites dans les propos attribués à ‘Âïshah. En effet, la concordance entre les deux Ḥadîths, dont un faible, n’est qu’une supposition. Qui sont donc les femmes qui firent cela : les Muhâjirât ou Anṣârites ?
  • D’après le récits, les femmes utilisèrent leur Mirṭ (Murûṭ) ou Izâr (Uzr), et non le Khimâr mentionné coraniquement, ce qui est tout de même étonnant et démontrent qu’elles comprirent qu’il fallait viser le but et non le moyen cité obligatoirement.

Concernant le verset évoquant le Jilbâb, ajoutons que, dans le même esprit, on rapporte de ‘Âïshah et d’Umm Salâmah des propos similaires évoquant l’attitude des femmes des Anṣârs à la suite de la révélation du verset du « Jilbâb » et de celui du « Khimâr ». Abû Dâwud rapporte qu’Umm Salâmah a dit :

عن أمِّ سلَمةَ قالت: لمَّا نزلت: يُدْنِينَ عَلَيْهِنَّ مِنْ جَلَابِيبِهِنَّ خرجَ نساءُ الأنصارِ كأنَّ علَى رؤوسِهِنَّ الغِربانَ منَ الأَكْسِيَةِ

« Lorsque le verset “qu’elles rapprochent sur elles de leur Jilbâb” fut révélé, les femmes ansârites sortirent avec, sur leur tête, à cause des manteaux (Kisâ), comme des corbeaux (en référence à la couleur noire des vêtements). »

Ce Ḥadîth fait référence au verset du Jilbâb, celui-ci étant circonstancié comme nous l’avons vu précédemment, ce n’est pas une parole prophétique puisque c’est un propos d’Umm Salâmah et on ne trouve dedans qu’une simple constatation de l’attitude vestimentaire de certaines femmes de l’époque et non de l’ensemble des femmes. En somme, rien qui ne puisse légiférer universellement pour toutes les femmes de la planète jusqu’à la fin de temps étant donné que ce n’est pas la parole de Dieu.

Rédaction LVDH

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