13 questions/réponses sur le sujet du voile (Khimâr) en islam (résumé)

Voici, ci-après, l’argumentaire déployé pour imposer le voile en s’appuyant sur le verset 24/31 et un résumé des réponses apportées sous le format d’un échange/débat :

 

  1. Le fait que la femme couvre ses cheveux d’un voile relève de ce qui est Mutawâtir (notoire) via les narrations et via la pratique. Comment peut-on nier  son port ?

Il ne s’agit pas de nier la pratique du port d’un « voile » (Khimâr) qui est effectivement attesté, pas seulement pour les musulmanes, mais plus généralement pour les femmes arabes de l’époque antique et médiévale et pour celles de nombreuses sociétés orientales et méditerranéennes. Cette pratique était alors justifiée par des raisons traditionnelles, culturelles, sociétales voire climatiques. Toutefois, le caractère Mutawâtir (notoire) d’un acte ne confère aucun statut normatif à celui-ci. Il atteste simplement de son existence que personne ne nie. La question ici n’est pas de savoir si le port du voile a existé, mais c’est de savoir si Dieu impose dans le Coran son port, notamment via le verset 24/31. A cette question, la réponse est non selon nous et nous allons nous en expliquer en résumé.

  1. Quelle preuves a-t-on que le port du voile est une pratique anté-islamique adoptée par tradition, culture et contexte sociétale ?

Le premier élément de preuve est coranique dans le sens où Dieu évoque cet « objet » (Khimâr) sans ordonner son port. C’est donc forcément qu’il était connu et porter puisqu’il n’y aurait aucun sens à évoquer un vêtement qui ne signifie rien pour ceux qui reçoivent en premier lieu le message. En d’autres termes, le fait même que Dieu évoque ce vêtement sans ordonner son port, mais en appelant à le « rabattre » implique qu’il était déjà porté (vraisemblablement sur tout ou partie de la tête) et donc qu’il était connu, puisqu’il n’y aurait aucun sens à évoquer un vêtement comme si son port était acté alors qu’il ne représente rien pour ceux à qui l’on s’adresse.

Ensuite, à défaut de preuve coranique puisque le Khimâr est anté-islamique, il convient de revenir à des éléments de preuves via des sources arabes, non-arabes, musulmanes et non-musulmanes, en ce sens qu’elles sont historiques. A ce titre, on peut déjà citer Tertullien (IIe-IIIe siècle), Père de l’Église qui, dans Du voile et des vierges, évoque les femmes Arabes portant le voile et cachant avec leur visage. On est donc plusieurs siècles avant l’islam… Dans les sources arabes (prétendument) anté-islamiques on peut citer les poèmes de ‘Awf ibn ‘Aṭiyyah ibn al Khar’ at Taymî, de Bishr ibn Abî Khâzim ou encore de Qays ibn al Khaṭîm qui évoquent les femmes arabes portant le Khimâr ou le Jilbâb. Si le port du voile est antérieur à l’islam, c’est donc que la raison de son port n’est pas liée à l’islam, mais liée à des raisons que l’on peut supposer logiquement être culturelles, sociétales voire climatiques. Pourquoi ? car en réalité le port du Khimâr est connu chez les hommes et les femmes arabes avant l’islam (d’après plusieurs traces), et plus généralement le fait de se couvrir la tête est connu dans les sociétés antiques et médiévales du Moyen-Orient et de la Méditerranée : voir notre article à ce sujet sur la société grecque, romaine, assyrienne, celle de la région de Palestine, la société néo-babylonienne, etc. On remarque alors que le « voile » était porté pour des raisons climatiques (comme encore aujourd’hui d’ailleurs), mais aussi sociétales, car souvent cela permettait de distinguer les femmes libres des femmes esclaves ou encore certaines catégories de femmes prostituées. L’Arabie ne semble donc pas avoir échappé à cela.

  1. Pourtant, il semble que des narrations expliquent que les femmes arabes ne portaient pas le Khimâr au début de l’islam. Comment l’expliquer ?

Quelles sont ces narrations qui exposent que les femmes arabes ne portaient pas de voile sur leur tête avant ou au début de l’islam, mais qu’elles l’auraient porté dès que le verset 24/31 fut révélé ? A notre connaissance, de tel texte n’existe pas. D’ailleurs, comment pourrait-on soutenir de leur existence alors que (1) d’autres textes extra-coraniques affirment le contraire et que (2) le Coran lui-même, dans sa formulation, nous informe que le Khimâr était porté avant la révélation du verset 24/31 ?

Ceci dit, il semble que les gens faisant cette remarque fassent référence aux narrations comme celle-ci par exemple attribuée à ‘Âïsha et que nous avons développé dans la partie sur l’approche hadistique :

وقال البخاري حدثنا أحمد بن شبيب حدثنا أبى عن يونس عن ابن شهاب عن عروة عن عائشة رضي الله عنها قالت: يرحم الله نساء المهاجرات الأول لما أنزل الله « وليضربن بخمرهن على جيوبهن » شققن مروطهن فاختمرن بها.

« Que Dieu fasse miséricorde aux premières femmes Muhâjirât car lorsque Dieu a révélé : “qu’elles couvrent de leurs Khumûr leurs Juyûb”, elles découpèrent leurs Murûṭ pour s’en couvrir (Fakhtamirna) ».

Or, cette narration précise, si elle est vraie, ce que certaines femmes musulmanes ont fait, d’ailleurs en utilisant des Murûṭ (d’autres versions évoquent l’utilisation de Izar) et non le Khimâr (terme coranique), mais elles ne précisent en rien qu’elles se couvrirent la tête, ni même qu’elles le firent à partir de ce moment, alors qu’elles ne l’aurait pas fait auparavant. Ce qu’elles faisaient avant cela n’est pas indiqué dans le récit. En d’autres termes, même à considérer que les femmes se couvrir à l’aide de leur Murûṭ qu’elles utilisèrent comme Khimâr suite à la révélation de ce verset, et qu’elles se couvrirent entre autres la tête avec, rien n’indique qu’elles le firent pour la première fois. Le verset 24/31 invite les femmes à couvrir leur Juyûb (poitrine), il est donc parfaitement cohérent de comprendre ce texte comme une indication qu’elles se couvrir cette partie du corps avec leur vêtement. Quant au fait qu’elles se couvrirent également la tête avec, cela est parfaitement envisageable puisque telle était leur coutume et tradition, et rien ne permet de dire qu’elles ne le firent qu’à partir de ce moment suite à la révélation de ce verset. Il faut distinguer ce que dit un texte de ce que certains en déduisent avec incohérence…

En outre, précisons que cette narration vient rendre compte des constatations attribuées à ‘Âïsha. Aucune formule d’ordre n’est exprimée ici, tout au plus une approbation par un silence prophétique déduit : le Prophète a vu cela et s’est tu car il n’y a rien de répréhensible à agir de la sorte. Donc même à considérer que cette narration fit référence au fait de se couvrir entre autre la tête (ce qu’elle ne précise pas), on en déduit que cela est permis, et non que cela est obligatoire car rien ne l’indique dedans. En effet, même la transmission d’un acte attribué au Prophète n’aurait pas forcément de valeur injonctive au préalable. Il serait classé comme indiquant la permission dudit acte, la recommandation ou même l’interdiction si cela est spécifique à lui. Mais le simple fait de rapporter que le Prophète a fait ceci ou cela n’est pas une preuve que ladite chose est obligatoire. Cela n’est pas moins vrai lorsque la pratique rapportée n’est pas celle d’un Prophète…

  1. Mais le mot « Khimâr » est un nom qui désigne un vêtement connu chez les arabes. Ce vêtement concerne ce qui couvre la tête. L’origine de ce mot est le verbe Khamara qui signifie couvrir. C’est une réalité coutumière et linguistique (haqîqah ‘urfiyyah wa lughawiyyah). Le Khimâr n’est pas une chose méconnue chez les Arabes. C’est un nom qui désigne un vêtement propre aux femmes et qui couvre la tête. Pourquoi ne pas le reconnaître ?

Personne ne conteste que le Khimâr dans son sens coutumier (‘urfî) est un vêtement qui couvre la tête. Ceci dit, il n’est pas un vêtement spécifique aux femmes comme nous l’avons vu. Or, il faut déjà préciser que le sens de plusieurs mots fut orienté par le sens tardif et juridique qu’ils n’avaient pas forcément à l’origine, c’est ce que l’on appelle des réentrées lexicales. Il fut galement orienté par le sens coutumier qu’il a, quand le sens linguistique peut être plus général.

Ainsi, il se peut que certains termes soient définis non pas avec leur sens premier et coranique, mais avec celui qu’ils ont acquis via la tradition, la coutume (‘urf) et l’habitude sous l’influence des traditions ancestrales et patriarcales ou celle d’un l’islam « clérical », religion d’État durant des siècles dans le monde musulman. Cependant, cette influence linguistique n’est pas le fait uniquement de l’arabe, mais de beaucoup de langues de par le monde. Il faut également savoir le dire.

Concernant le Khimâr, on remarque que la définition proposée fait souvent référence à l’usage qu’en faisait les femmes arabes du VIIe siècle et même avant, conformément à leurs coutumes, et non à la seule utilisation possible du Khimâr (voir notre article). Preuve qu’il s’agit d’une définition uniquement liée à l’aspect culturel antéislamique, la définition des dictionnaires ne fait référence qu’à la manière de le porter avant la révélation du verset puisqu’il ne s’agit que de le mettre sur la tête et non de couvrir son décolleté (Juyûb) avec comme le précise le Coran. Ainsi, le verset en question demande de l’utiliser pour couvrir les Juyûb, ce à quoi ne font pas référence les définitions de ce terme.

Autre remarque importante, à savoir le fait qu’il soit précisé que la femme, mais l’homme également (parce que culturel et non religieux), l’utilise pour couvrir sa tête ou encore le visage :

قِيل: كُلُّ ما سَتَرَ شَيْئاً فَهْو خِمَارُه ومنه خِمَارُ المَرْأَةِ تُغَطِّي به رَأْسَها ج أَخْمِرَةٌ وخُمْرٌ بضم فسكون وخُمُرٌ بضَمَّتَين.
وتَخَمَّرَتْ بِه أَي الخِمَار واخْتَمَرتْ: لَبِسَتْه وخَمَّرتْ به رَأْسَها: غَطَّتْه والتَّخْمِيرُ: التَّغْطِيَة.
“. وعن أَبي هُرَيْرَةَ رَضِيَ اللهُ عَنْهُ:  » كان إِذَا عَطَسَ خَمَّرَ وَجْهَه وأَخْفى عَطْسَتَه“.

Or, si linguistiquement le terme « Khamara » ou « Khimâr » indiquait obligatoirement, notamment lorsque l’on parle d’une personne, le fait qu’elle en couvre sa tête spécifiquement, alors il n’y aurait nul besoin de le préciser dans le texte. En d’autres termes, si ces mots portaient intrinsèquement le sens de couvrir la tête, sans doute possible, alors il serait parfaitement inutile en langue arabe d’ajouter après eux les mots « tête » ou « cheveux ». C’est comme si on disait qu’un hydravion avait amerrit sur l’eau. La précision « sur l’eau » est ici totalement stérile puisque le verbe amerrir indique déjà le fait de se poser à la surface de l’eau. D’ailleurs, le plus ancien lexique de langue arabe, Kitâb al ‘Ayn, semble préciser simplement que la femme peut se couvrir avec l’utilisation du Khimâr et ce, sans préciser qu’elle couvre sa tête ou autre.

A ce titre,  le docteur Cyrille Moreno précise que le terme Khimâr « dérive de la racine khamara couvrirenveloppercacher, et désigne donc étymologiquement tout ce qui sert à cacher et dérober aux regards. C’est encore la définition que lui donne al Isfâhânî au Ve siècle de l’Hégire en son célèbre dictionnaire des termes rares du Coran tout en ajoutant que l’usage, postérieur au Coran, lui a donné le sens de ce qui couvre la tête des femmes. Nous avons vu précédemment que cet usage n’était pas connu par l’Imam Malik vers la fin du IIe siècle, ce qui confirme l’opinion de al Isfâhânî. Entre ces deux périodes, Tabari, IIIe siècle, cite plusieurs avis confirmant que le terme khimâr vaut pour tout ce qui couvre le corps. Cependant, Tabari témoigne aussi de l’opinion des exégètes qui à cette époque souhaitaient que les femmes couvrent leur chevelure, pour eux le khimâr est alors ce qui couvre la tête des femmes. »[1] 

Historiquement, s’il est rapporté que les femmes arabes portaient le Khimâr sur leur tête (peut-être parfois leurs épaules), pour autant, Dieu n’ordonne pas à ces femmes de le porter, Dieu n’en fait pas une imposition relevant du religieux, pas plus qu’Il ne l’ordonne à l’ensemble des femmes musulmanes, pas plus qu’Il n’impose que ce Khimâr ne couvre autre chose que les Juyûb. En somme, le fait de s’en couvrir la tête relève de la tradition, de la culture et du contexte sociétal puisque les femmes arabes portaient le Khimâr, et même certainement le Niqâb, des siècles avant l’avènement de l’islam. Mais cette pratique bien qu’attestée ne démontre pas de par son existence qu’elle ait une obligation à suivre pour tout femme croyante et jamais Dieu ne l’impose.

La question n’est donc pas de reconnaître le sens coutumier (voire linguistique pour certains) du terme « Khimâr » et du verbe « Khamara », la question est de savoir si le Coran ordonne à la femme musulmane en général de porter un Khimâr sur sa tête. A cette question, la réponse est non, car le Coran ne formule jamais l’injonction de se couvrir la tête ou de porter un Khimâr.

  1. Vous dites cela, mais le verset 31 de la sourate An Nûr concernant l’obligation de couvrir les Juyûb par le Khimâr implique aussi que le Khimâr qui couvre la tête soit obligatoire, car il est une condition permettant de recouvrir les Juyûb.

Jamais dans ce verset une formule d’injonction n’impose le port du Khimâr, en revanche une formule d’injonction impose la couverture des Juyûb.  La référence au Khimâr est, comme dans d’autres versets coraniques, liée au fait que cela était un vêtement coutumier, traditionnel et porté à l’époque.

D’ailleurs, même les narrations singulières comme celle attribuée à ‘Âïcha précisent que certaines n’utilisèrent pas forcément le Khimâr, mais qu’elles utilisèrent des Murûṭ ou des Uzr pour se couvrir. Ainsi, jamais Dieu, même en utilisant le mot Khimâr, n’entérine comme obligatoire la mode arabo-bédouine médiévale. Il ne l’impose pas en ordonnant, cette fois-ci par voie de législation, que le Khimâr doivent couvrir la tête absolument. Jamais Dieu n’impose cette utilisation du Khimâr, mais Il ne fait que mentionner ce vêtement puisque celles à qui le Coran s’adresse comme premières destinataires du Message ont l’habitude de le porter. S’en couvrir la tête est permis, car Dieu n’interdit pas cet aspect culturel, mais cela n’est pas imposé et il n’est pas question dans ce verset d’ordonner, en plus de la couverture des Juyûb, la couverture d’autres parties du corps à l’aide de ce Khimâr.

 C’est exactement comme si le verset s’était adressé à des hommes en ces mêmes termes. Dans l’Arabie du VIIe siècle, les hommes avaient pour tradition et habitude culturelle de se couvrir la tête d’une ‘Imâmah (turban) et ce, à l’instar des femmes arabes de l’époque antique et médiévale portant le Khimâr par tradition et coutume. Imaginons maintenant que Dieu ordonne à ces hommes via un verset coranique ce qui suit : 

« Dis aux croyants qu’ils rabattent leur ‘Imâmah (turban) sur leur torse. »

Comme vous le constatez, ceci est une formulation à l’image de celle que l’on trouve en 24/31 :

« …dis aux croyantes […] qu’elles rabattent leur Khumûr sur leur Juyûb (décolleté). »

Devrait-on dès lors comprendre que Dieu ordonne de porter la ‘Imâmah à l’ensemble des Arabes ? Que le port de la ‘Imâmah est une obligation ? Ou même que Dieu ordonne à l’ensemble des hommes de la planète et jusqu’à la fin des temps d’être enturbannés et de ne se couvrir le torse qu’à l’aide d’un vêtement pouvant se rabattre dessus et partant de la tête ?! Ceci est absurde.

Une telle compréhension n’aurait aucun sens. La logique et la cohérence qui s’imposent voudraient que l’on comprenne naturellement que Dieu ordonne ici de couvrir le torse et qu’Il ne mentionne le turban comme moyen de couverture que parce qu’Il s’adresse en premier lieu à des hommes arabes pour qui ce vêtement est porté par tradition, coutume et habitude liée au climat. Or, comme les gens de cette époque sont les premiers destinataires de la Révélation et que celle-ci a notamment pour rôle de traiter les situations de ce temps, Dieu fait logiquement référence, comme Il le fait d’ailleurs dans de nombreux autres versets, à ce qui leur est coutumier et tient compte de leur contexte. Ni plus ni moins. En revanche, jamais cette injonction et formulation n’ordonnerait le port du turban à tous les hommes du monde dès leur puberté est jusqu’au jour dernier… Il semble incroyable que l’on puisse comprendre autre chose de cela.

Pour autant, s’agissant des femmes et alors même que Dieu mentionne un vêtement qui leur est coutumier dans l’Arabie du VIIe siècle (et bien avant d’ailleurs), l’analyse est totalement différente et on en vient à imposer à l’ensemble des femmes de la planète sur des siècles et des siècles le port d’un voile sur la tête tout en prétextant que Dieu l’imposerait… En réalité, jamais dans ce verset Dieu n’impose le port du Khimâr, mais Il ordonne en premier lieu aux femmes arabes de l’époque qui ne semblaient pas couvrir leur décolleté de dissimuler par leur couverture leurs Juyûb, le Khimâr n’étant mentionné que comme un moyen possible, car courant, connu et utilisé, de réaliser cet objectif. Le verset se comprend donc exactement de la même façon que s’il avait formulé à destination des hommes de cette époque comme premiers destinataires : 

« Et dis aux croyantes […] (c’est-à-dire d’abord aux musulmanes de l’époque du Prophète dans l’Arabie médiévale) qu’elles rabattent leur Khumûr (qu’elles portent déjà par tradition depuis des siècles) sur leur Juyûb (décolleté). »

  1. Très bien, mais pourtant si l’on s’en tient aux règles de la rhétorique, le verset 30 et 31 de la sourate 24 qui évoquent le Khimâr sont des versets universels et transhistoriques et non juste circonstanciels.

Parfaitement, et à ce titre, l’appel à la pudeur qui s’y trouve semble parfaitement trouver sa place dans l’universalité du message coranique. Notre propos ne remet pas en cause cela et c’est bien pour cette raison que nous répétons qu’il faut distinguer le moyen mentionné dans le texte coranique, qui est souvent lié au contexte de la Révélation, de l’objectif voulu qui, quant à lui, peut parfaitement avoir une portée universelle et intemporelle.

La portée universelle et intemporelle d’un verset n’implique pas que le moindre détail de son texte nous concerne forcément. A titre d’exemple, Dieu invite les Arabes du VIIe siècle à méditer sur la création en disant :

أَفَلَا يَنظُرُونَ إِلَى الْإِبِلِ كَيْفَ خُلِقَتْ ـ وَإِلَى السَّمَاء كَيْفَ رُفِعَتْ ـ وَإِلَى الْجِبَالِ كَيْفَ نُصِبَتْ ـ وَإِلَى الْأَرْضِ كَيْفَ سُطِحَتْ

« Ne considèrent-ils donc pas les chameaux, comment ils ont été créés, ¤ et le ciel comment il est élevé, ¤ et les montagnes comment elles sont dressées ¤ et la terre comment elle est nivelée ? »

Ici, nous pouvons dire que ce verset à une portée universelle et intemporelle en ce sens que l’appel à la méditation sur la création divine qui s’y trouve nous concerne toutes et tous. Pour autant, la référence aux chameaux et aux montagnes n’est spécifique qu’aux habitants de l’Arabie de ce temps en ce sens qu’ils vivaient dans un environnement montagneux ou vivaient des chameaux. La portée du verset est donc universelle, même si certains éléments précisés se trouvant dans le texte démontre que les premiers destin aires furent les Arabes du temps de la Révélation coranique et que leur environnement fur logiquement pris en compte.

 

  1. Très bien. Revenons au terme Khimâr. Si le sens coutumier de ce terme est celui de se couvrir la tête, que Dieu le mentionne dans Son Livre et qu’Il demande de s’en servir pour recouvrir les Juyûb c’est donc que Dieu veut la couverture de la tête en plus de celle des Juyûb.

En réalité, nous entrons là dans le vif du sujet. Ce qui est dit c’est que le Khimâr possède cette définition, non parce que Dieu la lui donne, mais parce que l’usage et la tradition dans l’Arabie médiévale et anté-islamique la lui ont conférée.

Ceci dit, prenons l’exemple de la couverture du cou. Le fait que le tissu couvrant le cou ne soit pas, dans l’usage, celui que l’on désigne par le terme Khimâr, ne signifie pas que linguistiquement, ce terme ne soit pas générique. Il y a la définition linguistique et la définition traditionnelle voire juridique. Le sens donné au terme Khimâr est le sens qu’il a après avoir été influencé par la tradition. Et c’est parfaitement normal. C’est partout pareil, car l’utilisation spécifique consistant à couvrir la tête par un vêtement qui s’appelle le Khimâr est un usage culturel et anté-islamique. Mais après tout, comme nous l’avons déjà dit, on peut même accepter que le sens linguistique de ce terme soit celui de couvrir la tête, car ce n’est absolument pas le problème.

En effet, et c’est là que se situe notre propos, le fait de citer/mentionner le Khimâr dans le verset (peu importe sa définition), sachant que le Coran s’adresse en premier lieu aux contemporains de la révélation, est cohérent, mais cela n’implique en rien que ledit Khimâr soit lui-même obligatoire à l’ensemble des femmes de la planète. Il y a donc une différence entre prendre en considération un acte/une tradition présente à un instant T et le fait de la rendre obligatoire jusqu’à la fin des temps à l’ensemble des femmes. Le Coran fait l’un, mais il ne fait pas l’autre. Il y a donc ce que le texte coranique dit et ce qu’on lui fait dire.

A titre d’exemple coranique, c’est comme si l’on imposait obligatoirement l’utilisation de chevaux dans toutes les armées musulmanes, même à notre époque et peu importe le contexte de la bataille ou la situation géographique, en utilisant le verset suivant :

وَأَعِدُّواْ لَهُم مَّا اسْتَطَعْتُم مِّن قُوَّةٍ وَمِن رِّبَاطِ الْخَيْلِ تُرْهِبُونَ بِهِ عَدْوَّ اللّهِ وَعَدُوَّكُمْ وَآخَرِينَ مِن دُونِهِمْ لاَ تَعْلَمُونَهُمُ اللّهُ يَعْلَمُهُمْ وَمَا تُنفِقُواْ مِن شَيْءٍ فِي سَبِيلِ اللّهِ يُوَفَّ إِلَيْكُمْ وَأَنتُمْ لاَ تُظْلَمُونَ

« Et préparez [pour lutter] contre eux tout ce que vous pouvez comme force et comme cavalerie équipée, afin d’effrayer l’ennemi de Dieu et le vôtre, et d’autres encore que vous ne connaissez pas en dehors de ceux-ci mais que Dieu connaît. Et tout ce que vous dépensez dans le sentier de Dieu vous sera remboursé pleinement et vous ne serez point lésés. »

Cela n’a pas de sens, car on comprend que la référence à la Ribâṭ al Khayl (la cavalerie équipée) est clairement liée au contexte de l’époque où ni char d’assaut, ni avion de chasse, ni drone de combat n’existait. Il y a donc le moyen mentionné qui est à remettre dans son contexte (l’Arabie du VIIe siècle) et le but qui, quant à lui, peut être universalisé.

 

  1. Mais on pourrait répondre que le fait d’acheter des chevaux et de les entretenir est obligatoire tant que c’est une condition pour faire le Jihâd.

Vous dites : « Tant que c’est une condition… » oui. Donc si ce n’est pas une condition, alors cela n’est pas obligatoire. De même, si le Khimâr était le seul moyen de recouvrir les Juyûb, alors on pourrait conclure logiquement à son obligation, mais le Khimâr n’est absolument pas le seul moyen de réaliser l’objectif de la couverture des Juyûb, tout comme la cavalerie n’est absolument pas le seul moyen de parvenir à réaliser l’objectif d’effrayer l’ennemi lors d’une guerre.

Peut-on imposer à toute armée musulmane, quelle que soit sa région, son contexte et sa situation de disposer d’une cavalerie obligatoirement pour faire le Jihâd au risque de commettre un péché ?  Imaginez une bataille navale ! Que viendraient faire des chevaux dans cette histoire ? Cela n’a aucun sens.

Si toutefois vous trouvez cela cohérent, alors nous sommes au regret de vous dire que nous raisonnement nous empêche d’être en accord avec vous car nous considérons cette idée comme complètement déconnectée du réel, absurde et comme ne prend nullement en compte le contexte dans lequel le Coran fut révélé.

Toute personne censée et objective comprendra que la mention de la cavalerie se justifie par le fait que des chevaux étaient présents dans l’Arabie du VIIe siècle et que c’était l’un des moyens les plus utilisés et les plus efficaces, si ce n’est le plus, pour le transport et dans les combats… un moyen redoutable face à un ennemi à pied notamment.

Dans le même esprit, nous avons vu que le Coran demande de méditer sur les chameaux et les montagnes pour percevoir la Puissance divine dans la création… il est évident que la référence aux chameaux, aux montagnes, aux spathes et aux oliviers (dans d’autres versets) n’a de sens que parce que tout cela se trouve présent dans l’environnement des Arabes. Mais personne ne comprend que la méditation ne se fait que par ces moyens ou qu’elle serait recommandée en passant par eux spécifiquement…

Il semble très important de prendre en compte le contexte de la révélation coranique et de percevoir que le verset s’adresse en premier lieu aux contemporains de la révélation… ici les femmes arabes du VIIe siècle. Or, ces femmes portaient le Khimâr bien avant l’islam. Elles n’ont pas attendu l’islam et le verset 24/31 pour le porter ou se couvrir les tout ou partie de la tête avec. Le Coran ne fait que tenir compte de cette coutume, mais jamais le Coran ne l’impose. Il n’y aucune formule d’injonction à porter le Khimâr dans le verset et encore moins une demande de couvrir la tête obligatoirement. Le fait de se référer à ce qui est présent dans l’environnement des Arabes de l’époque est très courant dans le Coran, mais prétendre que les moyens cités (et non imposés) sont forcément universellement obligatoires peu importe le contexte n’a aucun sens. L’exemple de la ‘Imâmah que nous avons évoqué est très parlant et qui aurait osé généraliser le port de du turban à l’ensemble des hommes de la planète dès la puberté en utilisant ce verset (fictif) ?  Une telle lecture semble assez ahurissante.

 

  1. Très bien, mais l’on peut répondre encore à cela que si l’usage des chevaux était indispensable, alors le fait d’y recourir devient obligatoire. De nos jours, est-ce indispensable d’avoir des chevaux dans une armée ?

Nous pourrions répondre par le même argumentaire : « Si l’usage des Khumûr est indispensable pour couvrir les Juyûb, alors le fait d’y recourir devient obligatoire. Mais est-ce indispensable d’utiliser des Khumûr pour recouvrir les Juyûb ? »

Le parallèle est criant et merci de l’avoir fait. Le Coran mentionne la cavalerie comm un moyen permettant d’arriver à un but : celui d’effrayer l’ennemi lors d’une situation de combat. Donc si l’on applique ce raisonnement au verset 24/31, il faudrait affirmer que l’utilisation de la cavalerie en cas de Jihâd est obligatoire pour effrayer l’ennemi puisque c’est le moyen cité par Dieu… Ce raisonnement est complètement absurde. Un moyen est lié à une circonstance, à un contexte et il ne faut pas l’en sortir pour l’imposer comme un but ultime et intemporel.

Ainsi, tout comme les chevaux ne sont pas indispensables à notre époque pour effrayer l’ennemi au combat, l’utilisation du Khimâr arabe médiéval n’est pas non plus indispensable pour recouvrir le décolleté de la femme.

 

  1. D’accord, mais l’obligation du Khimâr est déduite du verset qui fait du Khimâr une condition pour la couverture des Juyûb. Une femme qui ne porte pas de Khimâr, comment peut-elle le faire descendre sur son Jayb ? Le Coran n’a pas parlé d’une obligation de couvrir les Juyûb, mais d’une obligation de recouvrir par le Khimâr les Juyûb.  Le port du Khimâr est donc une condition pour accomplir cette obligation. Ainsi, comme il est une condition de l’obligation, il devient en lui-même une obligation.

 

L’histoire tourne en rond et nous répondrons de la même façon que l’obligation de l’utilisation des chevaux pourrait être déduite du verset qui fait de la cavalerie une condition pour effrayer l’ennemi. Or, en réalité tel n’est pas le cas.

Ceci dit, répondre à votre question  nécessite de l’aborder sous quatre aspects :

  1. La référence au Khimâr comme moyen d’arriver à un but dépend du contexte et l’exemple de Ribât al Khayl déjà évoqué est parlant. On comprend que les chevaux sont cités car ils sont présents à l’époque et utilisés fréquemment dans les combats. Mais affirmer qu’il faille utiliser absolument ce même moyen aujourd’hui n’a aucun sens. Tout dépend du contexte, du lieu de la bataille, des moyens à dispositions, de la pertinence d’utiliser ou non la cavalerie, etc.
  1. Vous affirmez que le verset ordonne de rabattre le Khimâr sur les Juyûb. Précisons alors que le verbe « Ḍaraba » (ضرب) utilisé avec certaines particules entraîne des nuances quant à la compréhension de ce terme. Les deux particules en question présentes dans le verset sont « bi » – ب et « ‘alâ » – على qui donnent d’ailleurs au verbe « Ḍaraba » un sens proche de la séparation puisqu’il s’agit d’empêcher que certains regards ne puissent voir ce que le Khimâr est censé couvrir. En outre, la particule « bi » ajoute à ce sens celui de « faire signe », « d’informer » comme lorsque l’on dit : « Daraba bi yadihi » (faire signe de la main, informer de notre présence par le geste). Dans le verset en question, il s’agit de « Ḍarb bil khumûr », que l’on pourrait comprendre par « faire signe ou informer par le vêtement » que la femme n’est pas un objet sexuel et une marchandise charnelle par exemple. Quant à la particule « ‘alâ », elle indique le fait de couvrir ou recouvrir comme dans le verset suivant (2/61) :

فَإِنَّ لَكُم مَّا سَأَلْتُمْ وَضُرِبَتْ عَلَيْهِمُ الذِّلَّةُ وَالْمَسْكَنَةُ وَبَآؤُوْاْ بِغَضَبٍ مِّنَ اللَّهِ ذَلِكَ بِأَنَّهُمْ كَانُواْ يَكْفُرُونَ بِآيَاتِ اللَّهِ وَيَقْتُلُونَ النَّبِيِّينَ بِغَيْرِ الْحَقِّ ذَلِكَ بِمَا عَصَواْ وَّكَانُواْ يَعْتَدُون

« […] L’avilissement et la misère les recouvrèrent ; ils encoururent la colère de Dieu. Cela est parce qu’ils reniaient les révélations de Dieu, et qu’ils tuaient sans droit les prophètes. Cela parce qu’ils désobéissaient et transgressaient. »

Ainsi, nous pourrions expliciter le passage coranique étudié en 24/31 comme suit :

وَلْيَضْرِبْنَ بِخُمُرِهِنَّ عَلَى جُيُوبِهِنَّ

« …et qu’elles utilisent leurs Khumûr (qu’elles portent déjà par tradition) en recouvrant avec leurs Juyûb (afin de faire écran aux regards et préserver leur dignité). »

  1. Ceci dit, même en admettant que le verbe utilisé ici indique l’action de « rabattre », cela serait parfaitement normal et cohérent puisque le Coran s’adresse en premier lieu aux femmes arabes contemporaines de la Révélation qui portaient déjà sur leur tête, bien avant l’islam et le verset 24/31, un khimâr. Tout cela nous l’avons vu. Pour autant, il y a une différence évidente entre prendre en compte une tradition quand on vise d’abord un peuple en particulier et le fait d’imposer à l’ensemble de la planète la coutume en question de ce peuple pour réaliser un objectif commun.

D’ailleurs,  à titre d’exemple, il semble qu’Ash Shawkânî exprime cela lorsqu’il dit :

فقال الشوكاني: الجيوب جمع جيب، وهو موضع القطع من الدرع والقميص، مأخوذ من الجوب وهو القطع. قال المفسرون: إن نساء الجاهلية كنّ يسدلن خمرهنّ من خلفهنّ، وكانت جيوبهنّ من قدّام واسعة، فكان تنكشف نحورهنّ وقلائدهنّ، فأمرن أن يضربن مقانعهنّ على الجيوب لتستر بذلك ما كان يبدو، وفي لفظ الضرب مبالغة في الإلقاء الذي هو الإلصاق.

« Le terme “Juyûb” est le pluriel de “Jayb”, c’est l’endroit de la coupure, du découpage, de la coupe du Dar’ (vêtements arabe) et du Qamîṣ (chemise), qui est dérivé du terme “Jawb” signifiant “la coupe”. Les Mufassirûn (exégètes) ont dit que les femmes de la Jâhiliyyah laissaient pendre leur Khimâr derrière (leur dos), alors que leur décolleté (Juyûb) au-devant était élargi au point qu’il dévoilait le haut de leur poitrine et leur collier. Il leur fut ordonné de rabattre ce qui couvrait leur tête (Maqâni’) sur leur Juyûb afin de cacher avec cela ce qui paraissait. Dans le terme “arb” il y a une hyperbole symbolisant le fait de rejeter/lancer (leur Khimâr) pour qu’il colle (aux endroits viser par l’ordre). » 

  1. Qui plus est, à en croire l’exégèse classique, le Khimâr antéislamique porté par les femmes arabes n’avaient pas pour but de couvrir la chevelure et le cou, mais constituait plutôt un ornement à l’image d’une traîne ne couvrant que partiellement la tête. Si donc la dissimulation de la tête et des cheveux était voulue par Dieu comme vous l’affirmez, alors il aurait fallu qu’à l’instar de la clarté de l’ordre coranique demandant de couvrir les Juyûb, le Coran demande également de couvrir obligatoirement les cheveux. Or, Dieu fit le premier et non le second… En effet, plusieurs traces ou explications rapportent que le Khimâr de ces femmes ne couvraient pas entièrement leur chevelure, laissant apparaître leurs nattes, leur cou, etc. Or, même à considérer qu’il faille porter le Khimâr sur la tête d’après ce verset, rien n’indique ce qu’il devrait obligatoirement couvrir en dehors des Juyûb. Dieu ne dit pas qu’il doit couvrir la chevelure entièrement ou qu’il ne doit laisser apparaître que le visage.

 

  1. Ce que nous, partisans de l’obligation du voile, disons c’est que le verset 24/31 n’ordonne pas simplement la couverture des Juyûb, mais qu’il impose de mettre le Khimâr sur les Juyûb et de le rabattre dessus. Il faut donc l’avoir sur la tête (Khimâr) et le mettre sur le Jayb (l’ouverture du Qamîṣ). Ainsi, le Khimâr n’est pas qu’un outil, et la Dalâlah (indice, indication) est une Dalâlah al Iqtida’.

 

Vous dites que Dieu impose l’utilisation du Khimâr car Il demande de le rabattre sur le Jayb… Or, le fait de demander de rabattre ce Khimâr, selon le sens qu’on accorde au verbe Ḍaraba qui est très polysémique, n’est pas la preuve de l’obligation, mais celle de la prise en compte de la tradition de cette époque. En effet, si les femmes portent déjà un Khimâr sur la tête par tradition et coutume, il est bien normal de considérer cela et d’utiliser le verbe rabattre ou recouvrir puisqu’il est celui qui s’impose dans la situation.

Mais cela n’est pas la preuve de l’obligation que l’on ne peut dissimuler les Juyûb au regards qu’en rabattant un vêtement qui proviendrait de la tête. Il faut distinguer la prise en compte d’un fait, d’une coutume, et le fait d’imposer ladite coutume. Ceci dit, le verbe Ḍaraba peut également signifie couvrir, recouvrir et en ce sens l’argument n’est plus, bien qu’il soit en réalité une interprétation et non ce que dit le texte.

Il apparaît alors évident que la seule chose que Dieu ait imposé dans le passage coranique étudié est la couverture des Juyûb, mais nullement la dissimulation de ce que couvre traditionnellement le moyen utilisé par les femmes arabes de l’époque (la tête, les cheveux ou les épaules). En d’autres termes, si aucune formule coranique n’oronnde le port du Khimâr, c’est que ce qu’il couvrait traditionnellement, à savoir la tête et les cheveux, ne sont pas à couvrir obligatoirement. Mais de là à en déduire que ce qu’il couvrait dans la Jâhiliyyah, sachant le flou qui règne à ce niveau, devrait l’être obligatoirement pour toutes les femmes musulmanes, il y a un pas que nous ne franchissons pas car le Coran ne le dit pas.

D’ailleurs, si la robe ou le pull d’une femme couvre déjà ses Juyûb (décolleté), va-t-on lui imposer le port du Khimâr malgré tout alors qu’elle respecte l’ordre divin ? Si l’objectif de couvrir les Juyûb est déjà atteint par le vêtement que porte la femme, en quoi l’utilisation du Khimâr aurait un sens pour réaliser un objectif déjà atteint ? Ou alors va-t-on interdire à la femme de couvrir ses Juyûb par un autre moyen que le Khimâr ?

Le but du Législateur semble clair : appeler à une attitude plus retenue en compagnie d’étrangers et adopter un comportement empreint d’une pudeur élémentaire en couvrant son décolleté.

Le parallèle avec Ribâṭ al Khayl est ici le même. On peut dire que Dieu ne demande pas seulement en 8/60 d’effrayer l’ennemi, mais que Sa demande d’utiliser les chevaux est une indication indirecte qu’il est obligatoire de les dresser, de les entraîner, d’en prendre soin et de les préparer à combattre afin (bihi) d’effrayer les ennemis de Dieu. On pourrait donc dire qu’il faut impérativement recourir à l’utilisation de chevaux (cavalerie) pour les effrayer et qu’aucun autre moyen ne pourrait se substituer à eux. Or, il semble qu’une telle compréhension n’est pas convenable et qu’elle soit même incongrue. En effet, on comprend naturellement que la référence aux chevaux n’implique pas qu’il faille obligatoirement passer par la cavalerie pour réaliser l’objectif de l’effroi.

Nous ne pensons pas qu’il puisse exister un avis, minoritaire ou même majoritaire, imposant une telle compréhension de ce verset… et franchement, si tel est le cas, nous ne pouvons pas intellectuellement y adhérer. De la même manière, certes ce qui est demandé dans la formulation coranique aux femmes contemporaines de la Révélation en 24/31 c’est qu’elles utilisent leur Khimâr coutumier d’en couvrir/recouvrir les Juyûb… tout comme l’obligation est d’utiliser les Ribâṭ al Khayl qui sont présents en Arabie depuis des siècles pour effrayer l’ennemi.

Effectivement, le texte coranique utilise dans ce passage le verbe à l’impératif (fi’l al amr) afin de demander de se couvrir ou de dissimuler (التغطية أو الستر) les Juyûb, et il utilise pour cela le verbe « Ḍaraba » (ضرب) qui peut indiquer le fait que le Khimâr retombe ou se rabatte sur la poitrine en y laissant une « trace ». Ainsi, l’utilisation du verbe « Daraba » implique que l’objectif est que les Juyûb soient bien couverts, que rien d’eux ne soit visible.

Par la suite, vous parlez de Dalâlah al Iqtida’ (principe que l’on retrouve en 4/23 par exemple) pour signifier que le sens implicite requis par le verset 24/31, mais qui n’est pas textuellement exprimé dans la formulation coranique, est que la femme doive impérativement couvrir autre chose en plus des Juyûb, à savoir tout ce que couvre le Khimâr par tradition et via la gestuelle par laquelle il recouvrira les Juyûb.

Mais c’est ici que nous sommes en désaccord avec cette lecture implicite car il faut distinguer ce que la demande de couverture des Juyûb par le moyen évoqué (le Khimâr) implique/entraîne par voie d’incidence dans la gestuelle, et l’objectif divin visé, à savoir la couverture des Juyûb.

De même, toujours dans notre ligne de mise en parallèle coranique, nous pourrions parfaitement considérer que la mention des Ribâṭ al Khayl pour effrayer l’ennemi implique obligatoirement pour toutes les armées musulmanes ce que l’utilisation d’une cavalerie implique : utilisation d’animaux, leur entretien, un contact avec l’animal, le fait de le monter, de le dresser, etc.

Mais ceci n’aurait que peu de sens. En effet, même si évidemment tous les moyens envisageables pour réaliser un objectif peuvent avoir des incidences différentes selon leur nature, incidences qui ne sont pas des injonctions divines, il n’en demeure pas moins que l’objectif voulu est réalisé et que c’est cela l’important.

Quelle conclusion ? 

En somme, ayant compris que la mention du Khimâr n’implique pas la seule et unique utilisation dudit Khimâr avec sa dimension culturelle (couverture de tout ou partie de la tête) pour que l’objectif divin de couvrir le décolleté (appel à une attitude plus pudique) se réalise, deux options s’offrent à nous :

  • Soit l’on considère que l’objectif est de rabattre absolument un vêtement sur le décolleté, et alors le vêtement pourra, à l’instar du Khimâr, partir de la tête (en  la couvrant partiellement ou entièrement), ou bien partir des épaules pour être rabattu,
  • Soit l’on considère que l’objectif est simplement un appel à une pudeur élémentaire faisant défaut à ce moment, à savoir la couverture du décolleté, et alors tout vêtement permettant de dissimuler les Juyûb aux regards suffira pour remplir l’objectif.

Mais, quoiqu’il en soit, nous avons du mal à comprendre naturellement qu’il s’agit non seulement de couvrir les Juyûb, mais en plus de les couvrir par un vêtement qui se rabat obligatoire dessus en partant de la tête, mais en plus que le vêtement doit couvrir obligatoirement l’entièreté de la tête, mais également les oreilles, le cou, la nuque ainsi que les Juyûb et que tout cela est voulu par cette formulation coranique en 24/31.

Ainsi, dans ce cas comme dans l’autre, eu égard aux multiples versets faisant logiquement référence à ce qui est coutumier à l’époque sans pour autant imposer leur présence à toute époque, il semble important de distinguer le moyen proposé par la révélation coranique (Khimâr, chevaux, etc.), qui est en lien direct avec l’instant T et qui vise dans un premier temps les habitants de l’Arabie du VIIe siècle, et l’objectif/dessein visé par le verset. L’un est circonstancié et dépend de son contexte, l’autre peut avoir une portée universelle/intemporelle qui touche toutes les époques.

Aussi, cette distinction entre moyen cité et objectif visé semble importante et pertinente dans d’autres cas comme la demande d’utiliser une branchette d’Arak pour se frotter (siwâk) les dents ou l’utilisation des phalanges pour faire le Dhikr par exemple et que l’on retrouve dans divers récits attribués au Prophète (paix sur lui).

Ainsi, les versets évoquant les Ribâṭ al Khayl, le Jilbâb (33/59) ou encore le Khimâr sont tous des moyens présents, connus et utilisés au moment de la révélation et bien avant. Conséquemment, le verset du Khimâr semble clairement circonstancié et cadré par un contexte, celui de l’attitude que Dieu attend des femmes arabes de l’époque lorsqu’elles sont dans les demeures d’autrui ou en présence d’étranger. Il est donc parfaitement logique que Dieu fasse référence à un vêtement que les femmes portent à ce moment-ci, sans pour autant que cela implique qu’il devienne obligatoire pour toute femme de par le monde.

Ceci étant dit, pour les non-contemporains de la Révélation coranique, il est évidemment possible de tirer de ces versets des enseignements généraux en matière de bonne conduite ou de pudeur à appliquer dépendamment de leur société et contexte.

Enfin, précisons simplement que l’analogie que nous avons opéré avec l’exemple de la ‘Imâmah  (turban) vise à mettre en avant ce qui peut paraître moins évident lorsque le sujet touche à la femme car souvent, quand la femme est l’objet d’une thématique, d’autres facteurs nuisent à l’objectivité de l’analyse textuelle, à savoir des à priori culturels, éducatifs, sociétaux ou autres que les hommes ne subissent pas forcément dans les sociétés patriarcales.

 

  1. Mais pourquoi ne pas considérer que la mention d’un moyen suffit à l’imposer même si cela n’est pas dit explicitement ?

 

La réponse à cela se trouve non seulement dans l’incohérence totale d’une telle approche mais également dans la question : car justement cela n’est pas précisé ! En effet, non seulement Dieu n’a rien oublié de mentionné dans Son Kitâb comme Il l’affirme Lui-même (cf. Coran), mais en outre en terme de législation, Dieu se doit d’être explicite et sans ambiguïté. En conséquence, pour reprendre les mots très exacts du docteur Moreno, si le Coran avait souhaité que la chevelure féminine soit dissimulée, il aurait quand même fallu qu’il l’indique clairement et non en employant un terme qui ne parvient à cacher les cheveux qu’aux prix d’une interprétation plus ou moins tirée par les cheveux, oserais-je dire. Toute prescription doit nécessairement être explicite et non ambiguë et, affirmer que le Coran parle de cacher le “décolleté” pour que les cheveux le soient, relève pour le moins d’une compréhension fragile… Si Dieu veut que les cheveux soient couverts, alors Dieu le précise clairement et l’histoire est réglée…

A cela, on pourrait rétorquer que comme les femmes de l’époque se couvraient déjà les cheveux, alors nul besoin de le préciser. Mais cette argument souffre de faiblesse :

  1. Ces femmes avant l’islam, d’après les récits, ne couvraient pas forcément l’entièreté de leur tête…  Du moins il n’y a pas de preuve qu’elles le faisaient et ce, contrairement à ce qu’on leur impose aujourd’hui. Si donc on tenait compte de cet argument, alors pourquoi interdire au moindre cheveux de s’échapper de son voile ?
  1. Ce qui est connu de façon certaine par les femmes de l’époque, ne l’est pas forcément pour nous autres des siècles plus tard. Or, la législation divine n’a pas vocation à ne viser que les contemporains de la Révélation, sauf indication textuelle contraire. Ainsi, Dieu se doit de préciser ce qui doit être couvert si cela concerne l’ensemble des femmes musulmanes.
  1. En réalité, le fait que les gens de cette époque couvre déjà certaines partie de leur corps ne suffit pas à ce que Dieu ne le précise pas. En effet, les Arabes du temps de la Révélation se couvrait généralement leurs parties intimes. Pour autant, Dieu précise bien dans Son Livre que l’objectif du vêtement est de couvrir les parties en question :

يَا بَنِي آدَمَ قَدْ أَنزَلْنَا عَلَيْكُمْ لِبَاسًا يُوَارِي سَوْءَاتِكُمْ وَرِيشًا وَلِبَاسُ التَّقْوَىَ ذَلِكَ خَيْرٌ ذَلِكَ مِنْ آيَاتِ اللّهِ لَعَلَّهُمْ يَذَّكَّرُونَ

« Ô enfants d’Adam ! Nous avons fait descendre sur vous un Libâs (vêtement) pour cacher vos Saw`ât (nudités), ainsi que comme parures. – Mais le vêtement de la piété (ou celui qui permet de se garder) voilà qui est meilleur. – C’est un des signes de Dieu. Afin qu’ils se rappellent. »

 

13.   Alors comment les savants ont-ils pu comprendre qu’il était une obligation pour la  femme musulmane de se couvrir la tête ?

Mais déjà est-ce que cette affirmation est correcte ? Pouvez-vous prouver que tous les théologiens ont compris que cela était une obligation pour l’ensemble des femmes musulmanes jusqu’à la fin des temps ? Vous ne pouvez nullement prouver cela et c’est en plus incorrect… Ceci dit, le musulmans s’attache aux arguments provenant de la Révélation, non aux avis que l’on attribue à tel ou tel individus et devant lesquels il devrait se soumettre aveuglément.

En outre, le verset 24/31 interpelle « les croyantes » (de cette époque prioritairement). Pourtant, si vous dites vrai en disant que dans ce verset Dieu impose à la femme de se couvrir les cheveux et que telle fut la compréhension des savants, alors au nom de quoi plusieurs Sahâbah (comme ‘Umar) et les quatre Ecoles de droit sunnite (d’après l’avis qu’on leur attribue) ont interdit à certaines femmes, même croyantes, de se couvrir la tête sous peine d’être fouettées ou ont permis à ces dernières de laisser leur chevelure et même leur poitrine (!) apparente en fonction de la catégorie sociale à laquelle elles appartiennent, plus précisément lorsqu’elles sont esclaves ? Notre article à ce sujet donne plusieurs références démontrant cela.

Au nom de quoi se sont-ils permis de restreindre la portée d’un texte général évoquant les « croyantes » à certaines femmes seulement (comme le fit l’Imâm Mâlik avec d’autres versets d’ailleurs) et ce, alors qu’aucun élément textuel coranique ne permet d’opérer une telle distinction en lien avec l’appartenance sociale des femmes ?

Si par le verset 24/31 il fallait comprendre que Dieu impose à l’ensemble des femmes musulmanes de se couvrir la tête, que cela est une injonction divine sans discussion, alors pourquoi ont-ils compris justement que la situation des femmes esclaves, même musulmanes, étaient différentes et que leur ‘awrah n’était pas la même… ? Au nom de quoi l’Imâm Mâlik s’est-il permis de restreindre la portée générale de certains versets coraniques au nom de la tradition de son peuple et que nous ne pourrions pas en faire de même avec la tradition de nos peuples ?

Malheureusement, ce sont des informations qui ne sont pas toujours données véhiculées, soit par ignorance, soit par connivence.

A bon entendeur.

 

Rédaction LVDH

Référence : 

[1]Cyrille Moreno, Le voile selon le Coran et en islam, www.alajami.fr, 2018.

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