3. Le cas du mari qui craint la désobéissance de sa femme ?

Troisième partie du verset (4/34) :

« Le mari qui craint la désobéissance de la femme »

Voici le verset en entier avec sa traduction courante :

الرِّجَالُ قَوَّامُونَ عَلَى النِّسَاء بِمَا فَضَّلَ اللّهُ بَعْضَهُمْ عَلَى بَعْضٍ وَبِمَا أَنفَقُواْ مِنْ أَمْوَالِهِمْ فَالصَّالِحَاتُ قَانِتَاتٌ حَافِظَاتٌ لِّلْغَيْبِ بِمَا حَفِظَ اللّهُ وَاللاَّتِي تَخَافُونَ نُشُوزَهُنَّ فَعِظُوهُنَّ وَاهْجُرُوهُنَّ فِي الْمَضَاجِعِ وَاضْرِبُوهُنَّ فَإِنْ أَطَعْنَكُمْ فَلاَ تَبْغُواْ عَلَيْهِنَّ سَبِيلاً إِنَّ اللّهَ كَانَ عَلِيًّا كَبِيرًا

« Les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs qu’Allah accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens. Les femmes vertueuses sont obéissantes à leurs maris, et protègent ce qui doit être protégé, pendant l’absence de leur époux, avec la protection d’Allah. Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les. Si elles arrivent à vous obéir, alors ne cherchez plus de voie contre elles, car Allah est certes, Haut et Grand ! »

La partie qui nous intéresse dans cette troisième partie est le passage suivant :

وَاللاَّتِي تَخَافُونَ نُشُوزَهُنَّ فَعِظُوهُنَّ وَاهْجُرُوهُنَّ فِي الْمَضَاجِعِ وَاضْرِبُوهُنَّ

D’après les traductions généralement proposées, cette partie est donc traduite comme suit :

« Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance (Nushûz), exhortez-les (fa ‘Iẓûhunna), éloignez-vous d’elles (wa hjurûhunna) dans leurs lits et frappez-les (waḍribûhunna). »

Ainsi, le terme principal qui nous intéresse dans cet article est celui de « Nushûz ». Nous réserverons l’article suivant au terme « Ḍarb » traduit par le fait de frapper physiquement.

I. L’explication courante de ce passage (en résumé)

Le verset indique les étapes par lesquelles l’homme est invité à passer en cas de Nushûz de la part de son épouse et, évidemment, la traduction classique nous précise que le Nushûz n’est autre que la désobéissance au mari puisque ce dernier est présenté comme ayant l’autorité sur la femme et cette dernière comme devant être vertueuse en obéissant (voire en étant soumise) à son époux. Rien d’étonnant donc à ce que ce passage soit traduit comme évoquant l’insubordination de la femme au mari en refusant de se soumettre à son autorité.

Une telle femme est donc sortie de la vertu et le mari est invité, selon l’explication courante, à l’exhorter, à s’éloigner d’elle puis à la frapper, en prenant soin toutefois de ne pas y aller trop fort et d’éviter le visage (certains évoqueront une « frappe » avec un bâtonnet de Siwâk en référence à l’explication attribuée à Ibn ‘Abbâs).

Notons cependant que le fait de savoir si ces trois phases constituent des étapes ordonnées est l’objet de divergences. Ainsi, certains préconisent de commencer par exhorter et de ne frapper que si l’incitation n’aboutit pas à l’obéissance, alors que d’autres précisent que le mari, selon son appréciation du degré de Nushûz, aura le choix entre commencer par l’une ou l’autre des étapes. Enfin, d’autres ont précisé que le fait de recourir au Ḍarb ne devait avoir lieu qu’en cas de Nushûz, non pas pressenti, mais avéré.

II. Qu’est-ce que le Nushûz ?

En réalité, cette explication paraît totalement erronée, limitée et orientée, comme la traduction de l’ensemble du verset d’ailleurs.

Le terme « Nushûz » vient du verbe « Nashaza » qui signifie en langue arabe chanter faux, dissoner ou encore discorder. De même, la racine « N – SH – Z / ن ش ز » exprime le fait de s’élever au-dessus, d’être plus haut et c’est pour cette raison qu’on pourra également employer le verbe « Nashaza » pour mentionner ce qui apparaît à l’horizon et donc ce qui s’élève ou se dresse par rapport à notre perspective. D’ailleurs, ce dernier sens est notamment utilisé dans le Coran (sourate Al Mujâdilah 58/11) :

يا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا إِذَا قِيلَ لَكُمْ تَفَسَّحُوا فِي الْمَجَالِسِ فَافْسَحُوا يَفْسَحِ اللَّهُ لَكُمْ وَإِذَا قِيلَ انشُزُوا فَانشُزُوا يَرْفَعِ اللَّهُ الَّذِينَ آمَنُوا مِنكُمْ وَالَّذِينَ أُوتُوا الْعِلْمَ دَرَجَاتٍ وَاللَّهُ بِمَا تَعْمَلُونَ خَبِيرٌ

« Ô vous qui avez cru ! Quand on vous dit : « Faites place [aux autres] dans les assemblées », alors faites place. Dieu vous ménagera une place (au Paradis) Et quand on vous dit de vous lever (Nshuzû), levez-vous (Fa Nshuzû). Dieu élèvera en degrés ceux d’entre vous qui auront cru et ceux qui auront reçu le savoir. Dieu est parfaitement Connaisseur de ce que vous faites. »

Ainsi, dans le cadre du mariage et dans ce qui est relatif à l’action humaine, nous disons que cela peut exprimer l’idée de rébellion et de division par le fait de s’irriter, d’offenser ou de heurter l’autre. Mais, bien plus, conformément à ce qui est susmentionné, le fait d’être en état de Nushûz implique de dissoner et de discorder, qualifiant une situation où il y a absence d’accord et qui est illustrée par des expressions connues telles que :

  • « Ne pas être en harmonie (dissoner) »,
  • « Ne pas être au diapason (dissoner, discorder) »,
  • « Ne pas être sur la même longueur d’onde (discorder) ».

En conséquence, loin de ce qui est présenté comme de la désobéissance, le Nushûz correspond à un état d’esprit entraînant un sentiment de supériorité vis-à-vis de son conjoint, un sentiment d’irritation prononcée, un comportement offusquant ou encore une attitude simplement conflictuelle et clivante transformant finalement l’harmonie du couple en cacophonie.

Cela a donc pour conséquence de nuire à la cohésion du foyer dont l’homme, mais également la femme, sont garants et crée un climat conflictuel difficilement gérable qui fragilise la stabilité familiale et la coopération nécessaire.

En résumé, le Nushûz n’est autre qu’un état de non-coopération rendant la vie de couple très difficile, voire impossible, en brisant son équilibre par une forme d’irresponsabilité (ici, celle de la femme). En agissant ainsi, l’épouse sortira donc de ce qui est attendu d’elle par les qualificatifs de « Ṣâliḥât », « Qânitât » et « Ḥâfiẓât » présents dans le verset coranique en question que nous avons adordé dans un autre article. Il s’agit donc pas de désobéissance…

 

III. Pourquoi est-il incorrect de traduire « Nushûz » par « désobéissance » ?

En plus des deux articles précédents et de ce qui a été explicité précédemment, une autre raison permet de comprendre en quoi cette traduction est incohérente.

En effet, si le Nushûz indiquait catégoriquement la désobéissance, ici de la femme à son mari, comme pour dire que la femme doit être soumise à l’autorité de ce dernier, il faudrait alors affirmer la même chose pour l’époux vis-à-vis de sa femme puisque Dieu dit (sourate 4/128) :

وإِنِ امْرَأَةٌ خَافَتْ مِن بَعْلِهَا نُشُوزًا أَوْ إِعْرَاضًا فَلاَ جُنَاْحَ عَلَيْهِمَا أَن يُصْلِحَا بَيْنَهُمَا صُلْحًا وَالصُّلْحُ خَيْرٌ وَأُحْضِرَتِ الأَنفُسُ الشُّحَّ وَإِن تُحْسِنُواْ وَتَتَّقُواْ فَإِنَّ اللّهَ كَانَ بِمَا تَعْمَلُونَ خَبِيرًا

« Et si une femme craint de son mari le Nushûz ou le I’râḍ (indifférence), alors ce n’est pas un péché pour les deux s’ils se réconcilient par un compromis quelconque, et la réconciliation est meilleure, puisque les âmes sont portées à la ladrerie. Mais si vous agissez en bien et vous êtes pieux… Dieu est, certes, Parfaitement Connaisseur de ce que vous faites. »

Ici, il est bien question, comme le verset 34 le mentionne pour l’homme, du cas d’une femme qui craint le Nushûz de son mari. En conséquence, s’il faut comprendre du verset 34 que la femme doit obéissance à son mari,  il faudra comprendre également du verset 128 que l’homme doit obéissance à sa femme, ce qui aboutit à un paradoxe et une incohérence.

Or, bizarrement, le terme « Nushûz » dans le verset 128 fut traduit, non pas par « obéissance », mais par « abandon » puisqu’il n’est pas envisageable, pour les traducteurs notamment, qu’un homme doive obéir à sa femme, alors que cela est parfaitement acceptable dans le cas contraire.

En réalité, le terme « Nushûz » dans le verset 128 est relativement bien traduit puisque, conformément à ce que nous avons précisé concernant les sens linguistiques, le Nushûz est une forme d’aversion, mais également d’irresponsabilité puisqu’en étant dans cet état, l’homme et la femme nuisent à la cohésion du foyer. Ici, dans le cas du Nushûz de l’homme, traduit pas « abandon », il sera donc question d’une forme d’insouciance, d’irresponsabilité, puisqu’il aura cessé d’endosser le rôle qu’implique le terme « Qawwâmûn ».

De la même manière, le Nushûz de la femme sera une forme d’aversion et d’irresponsabilité puisque par son attitude elle aura cessé de contribuer au bon fonctionnement du foyer, à son harmonie et à la préservation de son intimité.

 

IV. Que faire face à un état de Nushûz ?

Le verset est plutôt clair sur la question, bien que cela nécessite un développement que nous ne ferons pas ici. Les étapes indiquées dans le verset, si nous considérons qu’elles constituent un ordre à suivre, sont les suivantes :

  • « Exhortez-la » : Essayez de la persuader par le dialogue et l’attitude complice de revenir à une attitude coopérante et responsable.
  • « Eloignez-vous d’elle dans votre couche » : En somme, distanciez-vous d’elle, boudez-la afin d’exprimer votre mécontentement, notamment par une attitude plus froide, moins affectueuse et moins sensuelle liée à l’éloignement de l’endroit symbolisant le rapport charnel (Maḍâji’). Il s’agit d’une phase de dialogue distant, raisonné et modéré sans l’aspect de la relation affectueuse.
  • « Recourez au Ḍarb » : ce passage qui est traduit pas « frappez-les » est l’objet du prochain article.

 

V. Comment traduire ce passage coranique en le liant avec le précédent ?

Voici donc la traduction rapprochée du sens de ce passage coranique que nous pouvons proposer en lien avec les potentialités de la langue arabe évoquées dans les trois premiers articles :

الرِّجَالُ قَوَّامُونَ عَلَى النِّسَاء بِمَا فَضَّلَ اللّهُ بَعْضَهُمْ عَلَى بَعْضٍ وَبِمَا أَنفَقُواْ مِنْ أَمْوَالِهِمْ فَالصَّالِحَاتُ قَانِتَاتٌ حَافِظَاتٌ لِّلْغَيْبِ بِمَا حَفِظَ اللّهُ وَاللاَّتِي تَخَافُونَ نُشُوزَهُنَّ فَعِظُوهُنَّ وَاهْجُرُوهُنَّ فِي الْمَضَاجِعِ وَاضْرِبُوهُنَّ

« Les hommes ont une responsabilité concernant les femmes [dans le cadre du mariage][2], en lien avec ce que Dieu a préféré pour certains sur d’autres, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens.[En contrepartie] (les femmes) bonnes et appropriées (Ṣâliḥât) sont pieuses (Qânitât) et préservatrices (Ḥâfiẓât) [de la cohésion et de l’intimité de leur foyer] avec la protection de Dieu […] Quant (aux femmes dont) vous craignez la non-coopération (Nushûz), exhortez-les, prenez vos distances, mêmes charnelles avec elles, et (puis) recourez au Ḍarb. »

 

Rédaction LVDH

Note :

[1]Comme l’indique clairement le verset suivant celui-ci.

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close