Date du ramadan et calculs astronomiques d’après le Coran

Le mot « ru`yah » (utilisé dans un hadith célèbre en lien avec la détermination du début du mois de ramadan) est incontestablement au coeur de la divergence entre ceux qui disent que la détermination du début et de la fin des mois lunaires repose exclusivement sur la vision oculaire et ceux qui disent qu’on peut ou on doit s’appuyer sur les calculs astronomiques. Et pour cause, en arabe, ce mot signifie aussi bien la vision oculaire que le savoir. Les dictionnaires encylopédiques de la langue arabe, comme Lisân al ‘arab, font bien ce distinguo de taille.

Il se trouve que la majorité des savants musulmans depuis le début a retenu comme moyen exclusif de détermination du début et de la fin des mois lunaires la vision oculaire, retenant ce faisant la première définition du mot. Mais, d’autres, non moins importants, en nombre, comme en savoir, retiennent la seconde définition. L’un de ces derniers est le célèbre savant shafi’ite du Xème siècle de l’hégire, Ibn Hajar al Haythamî. Il écrit dans son livre intitulé Al fatawâ al kubrâ que « si je dis à mon épouse “Tu es divorcée, si tu vois la lune” et que quelqu’un lui en apprend la présence, le divorce a bien lieu car رؤية (ru`yah) veut dire savoir ».

Il apparaît, de là, que les deux avis reposent sur un des deux sens possibles du mot. De quel droit l’un des deux se targuerait d’être la vérité plus que l’autre ? Cette question en pose une fondamentale : qui a le droit de dire d’un mujtahid qu’il a tort ou qu’il a raison ?

[…] Il n’est donc permis à personne de s’ériger en juge des décisions et avis juridiques des imams et savants musulmans, contrairement à ce à quoi on assiste aujourd’hui, où chacun essaie d’étouffer les idées des autres, pour que seule la sienne soit retenue. On est bien loin de l’éthique des Mâlik et autres Abû Hanifah pour qui la divergence était une source d’enregistrement.

Les avis juridiques en terre musulmane ne se mesurent pas à l’aune des gens qui les adaptent. Dit autrement, le terme minorité n’est pas en soi une tare. Au contraire. L’excellence n’est jamais atteinte par le grand nombre.

Mais là n’est pas le propos. Le débat porte sur le sens du mot vision, qui se trouve être polysémique en français, aussi. Vous remarquerez que les adjectifs qui dérivent de « voir » sont moins en rapport avec l’idée de voir avec l’œil qu’avec le savoir. Voyant n’est pas, en effet, celui qui voit, sauf face à celui qui n’est pas pourvu de la vue, non-voyant. Visionnaire n’a rien à voir non plus avec la vision, avec ou par les yeux. C’est seulement par le savoir que l’on est appelé voyant, « devin » et visionnaire « perspicace ».

Le verset par lequel se fait la prescription du jeûne utilise un terme qui corrobore une fois de plus le second sens. Dieu dit :

فمن شهد منكم الشهر فليصمه

« Alors, quiconque, parmi vous, apprend l’apparition de la lune ordre lui est donné de jeûner ».

Le terme شهد (shahida), qui a 4 sens en arabe, comme le rappelle le maître Al Ghumâri, ne peut nullement, ici, signifier « voir » car si cela était le cas, seules les personnes qui la verraient seraient obligées de jeûner. Or, ce n’est un secret pour personne que rares sont ceux qui parmi le milliard et demi de fidèles musulmans voient la lune à l’œil nu, le mois de ramadan. Les écoles juridiques regorgent d’idées bigarrées au sujet de la nature et du nombre des personnes pouvant avertir de l’apparition de la lune, condition sine qua none au début de l’acte d’adoration qu’est le jeûne. Ce n’est pas le lieu d’en faire état. Seulement, on voit bien que c’est par le savoir et seulement par celui-ci que l’on jeûne, la vision oculaire n’étant, de fait, qu’un outil œuvrant pour le compte du savoir.

Le non-voyant serait définitivement dispensé du jeûne si شهد signifiait voir par les yeux, étant donné qu’il est dépourvu des organes par lesquels peut se repérer la lune. Or, il n’en est rien, car il peut savoir.

Il en résulte que le verset ne se limite pas à la simple vision oculaire, ni même à la notion d’être chez soi, dans son pays ou dans sa ville, lorsque se fait l’annonce de la vision de la lune pour le ramadan. Il signifie que ordre est donné de jeûner à quiconque la nouvelle de l’apparition de la lune parvient, et ce, quel que soit l’endroit d’où nous provient l’information.

Là se trouve, pour moi, la raison du caractère transfrontalier de l’injonction d’observer le ramadan, reconnu et appliqué par la plupart des écoles juridiques musulmanes. Dès lors que l’information nous parvient, nous devons jeûner, notamment si elle nous vient de quelqu’un qui a autorité sur nous ou en qui nous pouvons avoir confiance.

Mais venons-en aux calculs. A quoi servent-ils au fond ? Comme les yeux, ils permettent de savoir, ici, l’apparition ou non de la lune, à une période donnée. Ils sont, comme les yeux, un outil œuvrant pour le compte du savoir. Rien de plus, ni de moins. Voir la lune par les yeux ou par les calculs n’est pas en soi une fin. Les deux outils permettent, chacun, de savoir si nous devons ou pouvons ou non commencer l’adoration de Dieu par le jeûne.

Vus sous cet angle, est-il possible de considérer les calculs astronomiques comme une hérésie ? Seule une lecture littéraliste des textes peut, aujourd’hui, conduire à pareille inférence. Et si les nombreux savants anciens de la communauté qui ont eu cette lecture, ne peuvent pas être considérés comme littéralistes c’est parce qu’ils n’avaient pas l’alternative que nous avons maintenant, celle des calculs astronomiques.

Ayant compris que le but n’est pas de voir par les yeux ou par les calculs, mais plutôt de savoir, Al Qushayri (376- 465 après l’hégire) grand juriste shafi’ite et spécialiste du hadith et surtout de l’exégèse, déclare :

إذا دل الحساب علي أن الهلال قد طلع من الأفق علي وجه يري لولا وجود المانع كالغيم مثلا، فهذا يقتضي الوجوب، لوجود السبب الشرعي

« Si les calculs montrent que la lune est au-dessus de l’horizon, au point qu’elle pourrait être vue, s’il n’eût d’entrave, comme les nuages, par exemple, alors il faut jeûner en raison de la présence de la raison juridique », comprenez « du jeûne » qui est la présence ou l’apparition de la lune et non sa vision » (voir ˓Umdatul qâri, commentaire de l’authentique d’Al Bukhari, de l’imam Al Îni, vol. 10 page 272).

Un hadith du prophète recueilli par Abu Dâwûd At ṭayâlasi, dans son Musnad, dans une version complémentaire et par Al Bukhârî, Muslim, Ahmad et les auteurs des Sunan d’après Ibn ‘Abbâs et nombreux compagnons nous montre définitivement que ce qui compte n’est nullement le moyen, mais plutôt le fait de savoir. Il nous apprend, en effet, que le prophète s’est isolé de ses épouses pour un mois après lequel il est revenu. ‘Aïshah, puisse Dieu être satisfait d’elle, lui dit étonnamment: “Ne t’es-tu pas retiré pour un mois? Le Prophète répondit: “ le mois est de 29 jours”. La version d’Abû Dâwûd nous apprend, d’après Ibn ‘Abbâs, que Jibrîl, en personne est celui qui est venu apprendre au Prophète que la lune était bien présente, en lui disant: “Ô Muhammad, le mois est de 29 jours.”

Al Hâfidh al Ghumâri fait une remarque sur ce hadith qui est des plus importantes, à savoir que ni le prophète, ni ‘Aïsha, ni personne d’autre ne l’ont vue, parmi les hommes. D’où leur étonnement quand ils le voient revenir auprès de ses épouses.

Le point importantissime à relever ici est que le moyen n’est ni l’oeil, ni même le calcul, mais plutôt la révélation. Le Prophète se serait-il passé de la sunnah de voir, comme le rapportent certains de nos frères ou du charme de la découverte de la lune, la veille du mois, comme le disent d’autres ?

Ce hadith ne laisse nullement la place à quelques tergiversations que ce soit. Seul l’objectif compte : savoir que la lune est là. Quant au moyen d’y parvenir, seule sa fiabilité importe. Si elle est digne de foi, on s’exécute en mettant en application l’acte d’adoration en rapport avec l’apparition du croissant lunaire. Or, le moins que l’on puisse dire est que les calculs astronomiques, en dépit de ce que tout ce qui en est dit, sont on ne peut plus précis, quant à l’heure, que dis-je, quant à la seconde à laquelle la lune, le soleil et la terre sont sur la même ligne, ce que les spécialistes appellent la conjonction. Un savant shafi’ite du Xème siècle, et pas n’importe lequel, le grand Ar Ramlî soutient près de 500 ans avant shaykhkh Faysal Mawlawî, que là commence le mois juridique, contrairement aux autres savants musulmans, qui distinguent le mois astronomique, qui commence à la conjonction, du mois juridique qui commence dès lors que le croissant lunaire devient visible. A voir le tohu bohu qui a lieu en France et dans le monde du musulman à cause du simple fait que l’on veut utiliser un moyen, de l’aveu de tous, plus sûr que l’oeil nu, le calcul, on se dit qu’Ar Ramlî se serait fait crucifier verbalement et probablement physiquement, s’il vivait parmi nous. Mais, il a eu de la chance, il est né quatre siècles avant nous !

Extrait de l’article Le non-consensus sur le consensus : le cas de la détermination du mois de ramadan par le docteur et professeur Mohamed Bajrafil, avec très légers remaniements.

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