Instrumentalisation de l’histoire à l’époque des Omeyyades

Réflexion sur l’instrumentalisation de l’histoire par la politique omeyyade (et abbasside) et la « ṣaḥīḥologie »

Nous lisons dans l’ouvrage du célèbre Aḥmad b. Ḥanbal intitulé « Faḍāʾil al-Ṣaḥāba » (t. 2 p.590-1) ce qui suit :

1002 – حَدَّثَنَا عَبْدُ اللَّهِ قَالَ: حَدَّثَنِي أَبِي، قثنا عَبْدُ الرَّزَّاقِ قَالَ: أنا مَعْمَرٌ قَالَ: سَأَلْتُ الزُّهْرِيَّ: مَنْ كَانَ كَاتِبَ الْكِتَابِ يَوْمَ الْحُدَيْبِيَةِ؟ فَضَحِكَ وَقَالَ: هُوَ عَلِيٌّ، وَلَوْ سَأَلْتَ هَؤُلَاءِ قَالُوا: عُثْمَانُ، يَعْنِي بَنِي أُمَيَّةَ.

« J’ai [Maʿmar ibn Rāshid] demandé à al-Zuhrī : Qui a écrit le document [le traité] le jour d’al-Hudaybīya ? : Il a ri et a dit : C’était ʿAlī , mais si vous leur demandiez – c’est-à-dire aux Banū Umayya [omeyyade] – ils diraient Uthmān ».

Prenons à présent la tradition textuelle de la page précédente sur l’apparition de la célèbre figure de ʿAlî concernant cette épisode afin d’y voir plus clair. Nous lisons :

1001 – حَدَّثَنَا عَبْدُ اللَّهِ قَالَ: حَدَّثَنِي أَبِي، قثنا عَبْدُ الرَّزَّاقِ قثنا عِكْرِمَةُ بْنُ عَمَّارٍ قَالَ: أنا أَبُو زُمَيْلٍ، أَنَّهُ سَمِعَ ابْنَ عَبَّاسٍ يَقُولُ: كَاتِبُ الْكِتَابِ يَوْمَ الْحُدَيْبِيَةِ عَلِيُّ بْنُ أَبِي طَالِبٍ.

« Abū Zumayl a entendu Ibn ʿAbbās dire : l’auteur de l’écrit le jour d’al-Hudaybīya était ʿAlī b. Abī Ṭālib »

Afin de mettre en perspective cette présente tradition textuelle avec celle citée précédemment, où az-Zuhrī met en exergue ce phénomène de réécriture de l’histoire sous les omeyyades ; regardons maintenant qui transmet ce même récit au sein de la chaîne de transmission et constatez qu’il n’y a pas que les omeyyades derrière ce même phénomène de réécriture de l’histoire.

Rajoutons l’origine des transmetteurs pour des raisons évidentes que nous exposerons par la suite :

  1. ʿAbd Allāh b. Muʿādh al-ʿAnbārī : Irakien (Baṣra)
  2. Son père : Irakien
  3. ʿAbd al-Razzāq al-Ṣanʿānī : Yéménite (élève célèbre du basrien Maʿmar b. Rāshid)
  4. ʿIkrima b. ʿAmmār : Irakien (Baṣra)

(5). Allah b. al-ʿAbbās : Compagnon et cousin du Prophète fortement instrumentalisé en Irak.

L’on constate manifestement que la chaîne de transmission du récit mettant ʿAlī b. Abī Ṭālib au premier plan le jour d’al-Hudaybīya est une chaîne irakienne ; pas étonnant en réalité pour ceux qui ont étudié un minimum les conflits politico-idéologiques ayant opposé le pouvoir du Shām (Omeyyade) aux anti-Shām, à savoir les pro-ʿAlī (ou ʿAlīde) pour ne citer qu’eux.

Là où al-Zuhrī affirme que les omeyyades auraient mis en avant Uthmān b. ʿAffān [Banu umayya/cousin de Muʿāwiya] à la place de ʿAlī – pour des raisons d’ordre politico-idéologiques – nous soupçonnons que les anti-omeyyades ont fait la même chose en mettant en exergue leurs figures respectives (ʿAlī, Ibn ʿAbbās, etc)

Au risque d’alourdir le présent article, nous conclurons avec cette même tradition textuelle mais cette fois-ci, au sein du Ṣaḥīḥ de Muslim, cela peut paraître étonnant pour certains mais effectivement, The Ṣaḥīḥ n’a pas échappé à ce phénomène de réécriture du passé et d’instrumentalisation à des fins politico-idéologiques (légitimation du pouvoir..)

La tradition en question se trouve donc dans le Ṣaḥīḥ de Muslim au n°1783 :

حَدَّثَنِي عُبَيْدُ اللَّهِ بْنُ مُعَاذٍ الْعَنْبَرِيُّ، حَدَّثَنَا أَبِي، حَدَّثَنَا شُعْبَةُ، عَنْ أَبِي إِسْحَاقَ، قَالَ سَمِعْتُ الْبَرَاءَ بْنَ عَازِبٍ، يَقُولُ كَتَبَ عَلِيُّ بْنُ أَبِي طَالِبٍ الصُّلْحَ بَيْنَ النَّبِيِّ صلى الله عليه وسلم وَبَيْنَ الْمُشْرِكِينَ يَوْمَ الْحُدَيْبِيَةِ فَكَتَبَ ‏ »‏ هَذَا مَا كَاتَبَ عَلَيْهِ مُحَمَّدٌ رَسُولُ اللَّهِ‏ »‏ ‏.‏ فَقَالُوا لاَ تَكْتُبْ رَسُولُ اللَّهِ فَلَوْ نَعْلَمُ أَنَّكَ رَسُولُ اللَّهِ لَمْ نُقَاتِلْكَ ‏.‏ فَقَالَ النَّبِيُّ صلى الله عليه وسلم لِعَلِيٍّ ‏ »‏ امْحُهُ ‏ »‏ ‏.‏ فَقَالَ مَا أَنَا بِالَّذِي أَمْحَاهُ ‏.‏ فَمَحَاهُ النَّبِيُّ صلى الله عليه وسلم بِيَدِهِ قَالَ وَكَانَ فِيمَا اشْتَرَطُوا أَنْ يَدْخُلُوا مَكَّةَ فَيُقِيمُوا بِهَا ثَلاَثًا وَلاَ يَدْخُلُهَا بِسِلاَحٍ إِلاَّ جُلُبَّانَ السِّلاَحِ ‏.‏ قُلْتُ لأَبِي إِسْحَاقَ وَمَا جُلُبَّانُ السِّلاَحِ قَالَ الْقِرَابُ وَمَا فِيهِ ‏.‏

Nous avons le même épisode que celui cité précédemment où ʿAlī b. Abī Ṭālib est ici le scribe du document mit en avant le jour d’al-Hudaybīya, mais cette fois avec plus de détails d’ordre périphériques (contestation des Quraysh de la prophétie, clause du pacte, etc). Au-delà de – pour reprendre l’expression – la « ṣaḥīḥologie » (pour qualifier hâtivement et naïvement l’authenticité d’une tradition), regardons de plus près la provenance de ce même récit en regardant brièvement les transmetteurs :

  1. ʿAbd Allāh b. Muʿādh al-ʿAnbārī : Irakien (Baṣra)
  2. Son père : Irakien
  3. Shuʿba b. al-Ḥajjāj b. al-Ward : Irakien (Baṣra)
  4. Abū Isḥāq al-Ṣābīʾ : Irakien (Kūfa)

Même conclusion que la précédente : il s’agit d’une chaîne irakienne donc logiquement pro-ʿAlī et anti-Shām (omeyyade). L’on remarque manifestement la réorientation de l’information, suivant qui transmet l’information (Irak/Shām etc.).

Pour reprendre l’expression, les partisans de la « ṣaḥīḥologie » rencontreront de grosses problématiques si ces derniers refusent de faire une critique réelle des sources, au-delà du fait de catégoriser des gens selon des appréciations et dépréciations qui sont relatives, subjectives, incertaines et contradictoires, mais qui ne garantissent surtout en rien la fiabilité historique d’un récit. Nous n’allons pas développer davantage la problématique de la « ṣaḥīḥologie » ici et nous arrêterons pour ce présent article. Ce n’était qu’un exemple parmi des tonnes d’autres exemples.

Article de Chems Baalouch

 

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