Jésus fut-il mis en croix d’après le Coran ?

A cette question, d’aucuns se précipitent pour répondre qu’il est évident que Jésus n’a pas été crucifié puisque le Coran affirme qu’il ne le fut pas. Et effectivement, Dieu dit en 4/157 :

وَقَوْلِهِمْ إِنَّا قَتَلْنَا الْمَسِيحَ عِيسَى ابْنَ مَرْيَمَ رَسُولَ اللّهِ وَمَا قَتَلُوهُ وَمَا صَلَبُوهُ وَلَكِن شُبِّهَ لَهُمْ وَإِنَّ الَّذِينَ اخْتَلَفُواْ فِيهِ لَفِي شَكٍّ مِّنْهُ مَا لَهُم بِهِ مِنْ عِلْمٍ إِلاَّ اتِّبَاعَ الظَّنِّ وَمَا قَتَلُوهُ يَقِينًا

« Et quant à leur propos : « Nous avons tué le Messie Jésus fils de Marie, le messager de Dieu ! ». Ils ne l’ont point tué (mâ qatalû-hu) et ils ne l’ont point crucifié (mâ ṣalabû-hu), mais c’est ce qu’il leur sembla (wa-lâkin shubbiha lahum). Et, vraiment, ceux qui ont polémiqué quant à cela sont certes dans le doute à son sujet. Ils n’ont de lui d’autre connaissance qu’une suite de conjectures. Ils ne le tuèrent point, très certainement »

Ainsi, ce qui semble évident est d’affirmer en résumé la chose suivante :

  1. Jésus ne fut pas tué (par autres que la crucifixion), comme l’affirment certains juifs.
  2. Jésus ne fut pas crucifié (par les Romains), comme l’affirment les chrétiens.
  3. Mais c’est ce qui sembla aux ahl al-kitâb, notamment en premier lieu aux témoins de la scène.

 

A ce niveau, il convient de rappeler que certains voient en la crucifixion une forme d’humiliation qu’un Prophète et Messager de Dieu ne pourrait pas subir. Mais les partisans de cette position oublient trop souvent ce que dit le Coran lui-même, à savoir que non seulement il n’affirme pas ce que ces derniers affirment, mais qu’en outre des Prophètes furent tués et des juifs furent accusés d’avoir assassiné des Messagers :

لَقَدْ أَخَذْنَا مِيثَاقَ بَنِي إِسْرَائِيلَ وَأَرْسَلْنَا إِلَيْهِمْ رُسُلاً كُلَّمَا جَاءهُمْ رَسُولٌ بِمَا لاَ تَهْوَى أَنْفُسُهُمْ فَرِيقًا كَذَّبُواْ وَفَرِيقًا يَقْتُلُونَ 

« Certes, Nous avions pris acte de l’engagement des Fils d’Israël et leur avions dépéché des prophètes-messagers. Chaque fois que leur venait un prophète-messager porteur de ce que ne désiraient point leurs âmes, ils en récusaient certains et en assassinaient d’autres !»

وَلَقَدْ آتَيْنَا مُوسَى الْكِتَابَ وَقَفَّيْنَا مِن بَعْدِهِ بِالرُّسُلِ وَآتَيْنَا عِيسَى ابْنَ مَرْيَمَ الْبَيِّنَاتِ وَأَيَّدْنَاهُ بِرُوحِ الْقُدُسِ أَفَكُلَّمَا جَاءكُمْ رَسُولٌ بِمَا لاَ تَهْوَى أَنفُسُكُمُ اسْتَكْبَرْتُمْ فَفَرِيقاً كَذَّبْتُمْ وَفَرِيقاً تَقْتُلُونَ 

« Nous avions donné à Moïse l’écrit et Nous fîmes se succéder après lui les prophètes-messagers et Nous octroyâmes à Jésus fils de Marie les Miracles et Nous l’assistâmes de l’Esprit-Saint : « Faut-il donc, chaque fois qu’il vous vient un prophète porteur de ce que ne désiraient point vos âmes, que vous vous enorgueillissiez et que certains vous récusiez et d’autres assassiniez ? »

Quoiqu’il en soit, on remarque qu’en 4/157, le Coran distingue deux termes qui mènent à la même fin : la mort. En effet, en utilisant le verbe qatala et le verbe ṣalaba, Dieu met en réalité en avant deux manières de tuer une personne : la première, plus générale, implique un meurtre qui peut se produire de différentes façons mais sans spécifier laquelle, et la seconde, plus spécifique, implique un meurtre par crucifixion ou, du moins d’après les versets évoquant la « crucifixion » sous Pharaon, par suspension du corps du condamné.

Toutefois, concernant ce verset, certains y voient trois interprétations possibles comme l’explique le docteur et professeur d’études islamiques à l’université de Bonn et à l’EFT de Louvain, Christine Schirrmacher (L’islam, Histoire, Doctrines, Islam et christianisme (titre original : Der Islam. Geschichte, Lehre, Unterschiede zum Christentem), novembre 2016, p. 621-622) :

1. Personne n’a été crucifié. Dans ce cas, le verset voudrait dire qu’on ne sait pas ce qui s’est vraiment passé lors de la crucifixion. Les Juifs avaient certes l’intention de crucifier [ou tuer] Jésus, mais « la chose leur apparut comme si » une crucifixion de Jésus avait eu lieu. Dans ce cas, les Juifs auraient pensé avoir crucifié [ou tué] Jésus, mais en réalité il aurait échappé à son exécution grâce à des phénomènes naturels qui se sont produits à ce moment-là (ténèbres, séisme) et il a été élevé par Dieu au ciel. Il n’y a qu’une minorité de théologiens musulmans pour penser que personne n’a été cloué à la croix.

2. Jésus a été crucifié, mais non suite à une décision des JuifsD’autre part, le verset pourrait mettre l’accent sur le fait que Jésus a effectivement été crucifié, seulement cela ne se serait pas fait parce que les Juifs en avaient l’intention, mais parce que les Romains avaient autorisé la crucifixion ou encore parce que Dieu en avait décidé ainsi. « Ils ne l’ont pas tué », mais c’est Dieu qui a causé sa mort et les Romains qui ont exécuté cette décision. [Note LVDH : On pourrait également dire que Jésus a été mis en croix, mais qu’il ne fut pas crucifié puisqu’il ne serait pas mort du supplice de la croix, mais par une intervention divine]. De nos jours cette opinion est également une position plutôt marginale.

3. Un autre fut crucifié à la place de Jésusshubbiha lahum pourrait également se traduire par : Lui (Jésus) leur est apparu comme s’il avait été crucifié. La déclaration de ce verset signifierait alors que Jésus n’a pas lui-même été crucifié, mais qu’un autre a été involontairement pris pour Jésus (position adoptée ces derniers temps par Muhammad Taufiq Sidqi ou par le théologien chiite Muhammad Husain Tabâtabâ‘î). À moins que cet autre n’ait été volontairement rendu ressemblant à Jésus par Dieu et crucifié à sa place. A ce titre, Massignon suppose que cette théorie d’un remplaçant pour Jésus lors de la crucifixion est d’origine chiite ([l’islamologue] Louis Massignon, Christ, p. 535). Après cela Jésus aurait été élevé vivant au ciel. Tout le monde (comme par exemple le commentateur coranique classique al-Ṭabarî) était d’avis que c’est Jésus lui-même qui a été crucifié. Mais c’est l’explication qu’on appelle la « théorie de la substitution », qui a aujourd’hui le plus grand nombre d’adeptes. Quant à savoir quelle personne a été crucifiée à la place de Jésus, les points de vue divergent parmi les commentateurs du Coran et ce, alors qu’elle n’a pas de fondement et engendre des incohérences. 

 

A partir de là et du segment « wa mâ qatalû-hu yadînan », à savoir « ils ne le tuèrent point, très certainement », quatre positions peuvent se dégager :

1. Jésus a été crucifié, mais n’en est pas mort. On l’a descendu inanimé de la croix et non mort, et ranimé par la suite, mais cela remet en question le sens du verbe ṣalaba qui implique normalement que la personne soit morte et non encore en vie.

2. On a la certitude que Jésus n’a pas été crucifié et n’a donc pas non plus été tué. Il se peut qu’il ait échappé à la crucifixion par une intervention de Dieu. 

3. Personne n’a pu savoir avec précision si Jésus a été tué, car il n’existe pas de  certitude à ce sujet [Note LVDG : notamment avec les informations que donnent certains Evangiles précisant que les témoins de la scène étaient assez éloigné du lieu où la crucifixion se serait déroulée]. La question reste ouverte de savoir ce qui est arrivé à Jésus.

Reste une dernière possibilité qui semble, selon nous, plus pertinente et cohérente en ce sens qu’elle réunit l’ensemble des textes coraniques sur la question :

4. Jésus a été mis en croix pour être crucifié, il est mort en étant sur la croix, mais non à cause du supplice de la croix. C’est Dieu qui l’a fait mourir (de façon miraculeuse). Ainsi, les gens furent leurrés en ce sens que sa mort supposée due au supplice et le fait que Dieu le fasse mourir furent concomitants.

C’est cette dernière proposition que nous tenterons de développer dans la suite de l’article.

 

I. Développement concernant le verset 4/157

1. « ils ne l’ont ni tué ni crucifié » (mâ qatalû-hu)

Ce passage coranique affirmant que Jésus n’a pas été tué est une réponse aux juifs, notamment ceux de l’époque du Prophète (paix sur lui) à Médine, qui affirmaient, comme Dieu nous l’apprend au début du verset 157 :

وَقَوْلِهِمْ إِنَّا قَتَلْنَا الْمَسِيحَ عِيسَى ابْنَ مَرْيَمَ رَسُولَ اللّهِ

« Nous avons tué le Messie Jésus fils de Marie, le messager de Dieu ! ».

Ce qui permet, en outre, de dire qu’il s’agit d’une affirmation juive précisément c’est le fait que Dieu, en v.153, précise que les ahl al-kitâb demandèrent au Prophète de faire descendre un livre du ciel et qu’ils firent pire avec Moïse en lui demandant de leur faire voir Dieu directement. Ainsi, le Coran s’expliquant par lui-même, on comprend que la portée de l’expression générale « ahl al-kitâb » est à comprendre en ce verset dans le sens plus restreint de « juifs ». C’est donc eux qui affirment en v.157 avoir tué Jésus, mais Dieu nie formellement cela.

En outre, la différence du segment suivant, celui-ci précise que Jésus ne fut pas tué puisque certains juifs semblent avoir affirmé que Jésus avait été tué, non par crucifixion, mais par pendaison, voire lapidation. En effet, le Talmud, qui présente la condamnation de Jésus comme toute religieuse, prétend visiblement qu’il fut lapidé, ou du moins, qu’après avoir été pendu, il fut lapidé, comme cela arrivait souvent (Mishna, Sanhédrin, VI, 4. Talmud de Jérusalem, Sanhédrin, XIV, 16 ; Talmud de Babylone, même traité, 43 a, 67 a.). D’ailleurs, à ce titre, rappelons ce que l’Evangile dit en Luc 13.34 et Matthieu 13.37 :

« Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés ! […] ».

 

2. « ils ne l’ont point crucifié » (mâ ṣalabû-hu)

Ce passage coranique affirmant que Jésus n’a pas été crucifié est une réponse plus générale à une affirmation d’une autre partie des ahl al-kitâb, à savoir les chrétiens, qui affirment que Jésus fut crucifié, c’est-à-dire qu’il serait mort par le supplice de la croix. En effet, le verbe ṣalaba (qui est d’origine syro-araméenne) signifie en arabe la même chose que le verbe « crucifier », à savoir « faire mourir par le supplice de la croix », « tuer une personne en la mettant en croix ».

Or, c’est en affirmant que Jésus a été crucifié que les chrétiens ont développé la croyance en la Rédemption, terme latin (redemptio) signifiant « rachat ». Ils avancent ainsi que Jésus, en mourant sur la croix (par le supplice de la croix), a racheté les Hommes et leurs péchés.

Ainsi, en niant la crucifixion, Dieu nie par voie d’incidence cette croyance, mais Il ne nie pas la mise en croix de Jésus. Dieu nie formellement qu’il ait été tué par cette crucifixion, que la cause de sa mort soit le supplice de la croix, mais non la mise en croix elle-même. La nuance est ici de taille et importante. Dieu aurait pu nier la mise en croix et la mort par crucifixion, mais Il n’a nié que le second et non le premier puisqu’en disant « ils ne l’ont point crucifié », Dieu dit « ils ne l’ont point mis à mort par le supplice de la croix ». Or, ceci ne signifie pas qu’il n’ait pas été mis en croix…

A titre d’exemple, citons le verbe « fusiller » (qatala bi ar-raṣâṣi) qui signifie, dans sa première acception, tuer une personne par une décharge de coup de fusil. Si une personne est simplement mise sur un poteau d’exécution, il n’est donc pas possible de décrire la scène en disant qu’elle s’est faite fusillée. De même, si elle se fait tirer dans la jambe et n’en meure pas, on ne peut pas dire qu’elle s’est faite fusillée avec ce sens-ci. De même, le verbe « égorger » (dabaha/jazara) signifie « tuer un animal ou un être humain en lui tranchant la gorge ». Or, trancher ou entailler la gorge d’un animal ou d’un être humain qui n’en mourrait pas ne permet pas de dire qu’ils se sont faits égorgés puisqu’ils ne sont pas mort de cet acte. Idem avec le verbe « crucifier/ṣalaba » : le simple fait de mettre en croix une personne, même si le but est de la crucifier, ne permet pas d’affirmer qu’elle fut crucifiée si elle n’est pas morte du supplice de la croix. 

Il y a donc ce que le texte dit et, comme souvent, ce qu’on lui fait dire. Mais, outre cela, il sera mis en avant dans la suite de l’article que le Coran confirme bien la mise en croix.

 

3. « mais c’est ce qu’il leur sembla » (wa-lâkin shubbiha lahum)

Ce passage coranique indique vraisemblablement que la mise en croix a bien eu lieu. En effet, l’expression « wa-lâkin shubbiha lahum » qui, linguistiquement,  possède un pronom sous-entendu et neutre qui est équivalent à « huwa – هو », c’est-à-dire que l’expression se comprend de la façon suivante :

« wa-lâkin shubbiha (huwa) lahum »

On peut ainsi par exemple traduite ce segment de cette façon :

  • Mais c’est ce qui leur sembla…
  • Mais elle est apparut comme si…
  • Mais la chose fut rendue semblable pour eux…

 

En effet, le pronom dissimulé peut renvoyer à deux cas :

  1. Soit il renvoie à la personne de Jésus (ce qui semble le moins cohérent linguistiquement), et c’est à partir de là que va naître la théorie, sans aucun fondement, dit « du sosie » ou de la « substitution » selon laquelle une autre personne aurait pris la place de Jésus sur la croix et serait morte à sa place. A ce niveau, bien que cela ne soit appuyé par aucun argument scripturaire ou alors sur des sources inventées, on évoque un remplacement pas Judas Iscariote (selon le faux évangile de Barnabé), Simon de Sirène (qui porta la croix à Golgotha), Barabbas , un apôtre comme Pierre,  Josué, le Juif Titanus (Titabus ou Tityanus) ou encore un gardien (soldat romain). En comme, autant de suppositions qui décrédibilisent cette théorie.
  1. Soit il renvoie à la crucifixion elle-même, c’est-à-dire à ce qui l’entoure comme circonstance, témoins, déroulement et autres. A ce niveau, un linguiste comme az-Zamakhshari explique par exemple que la seule analyse cohérente est que cela fasse référence à la crucifixion et non à la personne de Jésus.

 

Ainsi, par l’expression « wa-lâkin shubbiha lahum », il est cohérent de dire que Dieu nous informe qu’il sembla aux gens, en premier lieu aux témoins de l’évènement, que Jésus était mort de la crucifixion, ce qui est parfaitement cohérent dans le cas où il fut bien mis en croix. Mais, en réalité, la crucifixion n’est pas la cause de sa mort comme nous le dit Dieu en 3/55…

 

II. En 3/55, Dieu confirme que la mort de Jésus se fera par intervention divine

 

Dieu dit en 3/55 :

إِذْ قَالَ اللّهُ يَا عِيسَى إِنِّي مُتَوَفِّيكَ وَرَافِعُكَ إِلَيَّ وَمُطَهِّرُكَ مِنَ الَّذِينَ كَفَرُواْ وَجَاعِلُ الَّذِينَ اتَّبَعُوكَ فَوْقَ الَّذِينَ كَفَرُواْ إِلَى يَوْمِ الْقِيَامَةِ ثُمَّ إِلَيَّ مَرْجِعُكُمْ فَأَحْكُمُ بَيْنَكُمْ فِيمَا كُنتُمْ فِيهِ تَخْتَلِفُونَ

« …lorsqu’Il dit : « Ô Jésus ! C’est Moi qui te donnerai la mort (innî mutawaffî-ka), t’élèverai vers Moi et t’éloignerai de ceux qui ont dénié. J’établirai ceux qui t’auront suivi au-dessus de ceux qui ont dénié, jusqu’au Jour de la Résurrection. » Enfin, c’est vers Moi que vous retournerez et, qu’alors, J’arbitrerai entre vous quant à ce sur quoi vous divergiez. »

L’expression « C’est Moi qui te donnerait la mort » traduit « innî mutawaffî-ka » qui est une expression bi-sémitique pouvant parfaitement faire référence à la mort. D’ailleurs, certains traducteurs ont traduit ce passage par « Je vais mettre fin à ta vie ici-bas », « Je te parachève » ou encore « C’est moi qui te donnerai la mort ». L’expression « mutawaffî-ka » utilise la forme 5 du verbe tawaffâ qui signifie « mourir, recevoir le défunt ». On explique alors que ce terme fait coraniquement référence aux âmes qui sont mutawaffâ (achevées), alors que les corps sont dit « mât » (morts) dans le Coran.

D’ailleurs, le verset 6/60 disant « Il est Celui qui vous recueille la nuit – et Il sait ce que vous cherchez à vous procurer le jour (…) » est expliqué par le verset 39/42 selon lequel durant le sommeil Dieu recueille (yatawaffâ) les âmes (al–anfus) tout comme il en est d’elles après la mort.

En effet, comme l’explique le docteur Moreno en commentaire du verset sur http://www.alajami.fr :

« En effet, dans le langage coranique ce sont les corps qui sont morts, mât, amwât, etc. alors que les âmes sont dites achevées, mutawaffâ, c’est ainsi dire que Dieu leur fait achever leur séjour terrestre comme cela se justifie étymologiquement. Il n’ y a donc pas de contradiction ou de question particulière à ce que Dieu déclare avoir achevé Jésus au sens de lui avoir donné la mort et qu’ensuite Il dise vouloir l’élever vers Lui. C’est le corps qui est mort et l’âme, mais ici plus précisément la nature spirituelle divine de Jésus, qui va être élevée.

Du reste, il est clairement dit que Jésus est mort en S19.V33 : « [Jésus dit] : Que la paix soit sur moi le jour où je naquis et le jour où je mourrai et le Jour où je serais ressuscité vivant. » Cette même phrase est prêtée à Jean le baptiste au v15, simple mortel pour le Coran, ce qui écarte toute hypothèse interprétative sur le fait que la ressuscitation de Jésus serait ici celle à laquelle les chrétiens se réfèrent, à savoir : la résurrection ici-bas après sa mort des suites de la crucifixion. Il y a là un argument coranique supplémentaire sur le non-retour de Jésus avant la fin des temps, voir : Le retour de Jésus selon le Coran et en Islam. L’on peut aussi quant à la mort sur terre de Jésus se reporter à S5.V75 qui lu en creux confirme cela. »

A y regarder de plus près, il n’y a d’ailleurs rien d’étonnant à ce que Jésus ait connu une mort miraculeuse. En effet, Jésus est né miraculeusement, il a parlé au berceau étant encore en bas-âge, il fut qualifié d’Esprit provenant de Dieu, de Verbe de Dieu et est donc mort miraculeusement, c’est-à-dire par l’intervention divine « directe », sous-entendu en dehors des causes connues de notre système.

En conséquence, le Coran semble bien affirmer la mort physique de Jésus ce qui, dans le même temps, annule la croyance en la Parousie chrétienne et le Retour de Jésus selon la croyance musulmane imposée par l’Homme (et non le Coran), puisque son retour impliquerait son élévation corps et âme.

 

III. Que dire de 4/159 ?

En 4/159, Dieu dit :

وَإِن مِّنْ أَهْلِ الْكِتَابِ إِلاَّ لَيُؤْمِنَنَّ بِهِ قَبْلَ مَوْتِهِ وَيَوْمَ الْقِيَامَةِ يَكُونُ عَلَيْهِمْ شَهِيدًا

 La traduction classique explique comme suit :

« Il n’y aura personne, parmi les gens du Livre, qui n’aura pas foi en lui avant sa mort. Et au Jour de la Résurrection, il sera témoin contre eux. »

Or, déjà selon cette traduction classique, il est expliqué que le segment « avant sa mort » peut se référer à deux sujets :

  • Soit la mort de Jésus elle-même.
  • Soit la mort de chacun des ahl al-kitâb (Gens du Livre).

Ainsi, il n’est déjà pas explicite que ce verset, dans sa lecture classique, face référence à la mort de Jésus et donc au fait qu’il reviendrait sur terre, puisque c’est par ce seul moyen que la parole affirmant que l’ensemble des ahl al-kitâb croiront en lui peut se réaliser.

Mais en réalité, ce verset ne met pas en avant une affirmation future, mais affirme un fait passé : 

« Il n’y a pas eu parmi les Gens du Livre un seul qui ait cru en lui avant sa mort et, au Jour de la Résurrection, il sera contre eux témoin ! »

Le docteur Moreno explicite la traduction de ce verset en ces termes :

Le segment « il n’y a pas eu parmi… un seul qui » restitue le complexe wa in min…illâ qui […] ne peut s’entendre tel que classiquement, c’est-à-dire comme exprimant une hypothèse « il n’y aura personne…qui », mais en considérant que la préposition « in » tient lieu de négation dans une proposition dont le second membre est introduit par « illâ », d’où notre « il n’y a pas eu…un seul qui ».

Cette particularité grammaticale est fréquente dans le Coran, mais était déjà tombée en désuétude lors de la codification de l’arabe classique. Ce n’est donc point une supposition qui est ici exprimée, mais une affirmation quant à un fait passé et avéré : « il n’y a pas eu parmi les Gens du Livre un seul qui ait cru en lui avant sa mort », ce qui permet d’identifier ceux qui sont représentés par la locution « les Gens du Livre ».

En effet, contextuellement, c’est-à-dire après que le Coran ait dit au v157 : « vraiment, ceux qui ont polémiqué quant à cela sont certes dans le doute à son sujet. Ils n’ont de lui d’autre connaissance qu’une suite de conjectures », les « Gens du Livre » en question sont ainsi postérieurs à « sa mort » et correspondent donc aux chrétiens post-pauliniens, ceux-là mêmes qui de Jésus n’eurent et n’ont « d’autre connaissance qu’une suite de conjectures », approche par trop spéculative sur laquelle le Coran reviendra en détail au v171. C’est donc une manière de dire : « ô Gens du Livre ! N’outrepassez point en votre foi », v171, vous avez trop « polémiqué » et émis trop de « conjectures » alors même que pas « un seul » d’entre vous n’était présent « avant sa mort », c.-à-d. celle de Jésus, et que, nécessairement, vous ne pouviez pas avoir « cru en lui » à ce moment-là.

Autrement dit : réfléchissez à cette situation et évitez de trop spéculer théologiquement sur la “personne” de Jésus : « n’outrepassez point en votre foi », ce d’autant plus que nous vous disons que Jésus est physiquement mort. Ce procédé asynchronique est identique à celui employé par le Coran pour tenter de réduire les polémiques théologiques entre juifs et chrétiens :

« Ô Gens du Livre ! Pourquoi controversez-vous quant à Abraham alors que n’ont été révélés la Thora et l’Évangile que bien après lui ? Ne raisonnez-vous donc pas ! Voilà comme vous êtes : vous disputiez de ce dont vous aviez pourtant connaissance, alors pourquoi controversez-vous de plus au sujet de ce dont vous n’avez nulle science ? Abraham ne s’était ni judaïsé ni christianisé… »[1]

 

IV. La cohérence de la position coranique vis-à-vis du crédo des chrétiens trinitaires

Maintenant que nous avons abordé en quoi Jésus ne fut pas mort du supplice de la croix, bien qu’il semble avoir été mis en croix et qu’il sembla, notamment aux premiers témoins de la scène, qu’il était mort de la crucifixion, il est parfaitement cohérent que Dieu évoque le concept de trinité chrétienne dans le texte coranique, à savoir la croyance en un Dieu unique mais en trois hypostases, de la façon suivante (4/171) :

يَا أَهْلَ الْكِتَابِ لاَ تَغْلُواْ فِي دِينِكُمْ وَلاَ تَقُولُواْ عَلَى اللّهِ إِلاَّ الْحَقِّ إِنَّمَا الْمَسِيحُ عِيسَى ابْنُ مَرْيَمَ رَسُولُ اللّهِ وَكَلِمَتُهُ أَلْقَاهَا إِلَى مَرْيَمَ وَرُوحٌ مِّنْهُ فَآمِنُواْ بِاللّهِ وَرُسُلِهِ وَلاَ تَقُولُواْ ثَلاَثَةٌ انتَهُواْ خَيْرًا لَّكُمْ إِنَّمَا اللّهُ إِلَهٌ وَاحِدٌ سُبْحَانَهُ أَن يَكُونَ لَهُ وَلَدٌ لَّهُ مَا فِي السَّمَاوَات وَمَا فِي الأَرْضِ وَكَفَى بِاللّهِ وَكِيلاً 
« Ô Gens du Livre (ahl al-kitâb) ! N’outrepassez point en votre foi et ne dites de Dieu que le vrai : En vérité, le Messie, Jésus fils de Marie est un messager de Dieu, Son Verbe projeté en Marie et un Esprit émanant de Lui. Croyez donc en Dieu et Ses messagers et ne dites point : « Il est trois » ! Abstenez-vous, cela serait meilleur pour vous, Dieu est seulement Déité une. De par Sa transcendance il ne peut avoir de fils ! À lui ce qui est en les Cieux et sur la Terre, et Dieu suffit comme garant ! »

En effet, cette croyance en la divinité du Messie tient en partie de l’extrapolation qu’il y eut à la suite de la crucifixion, en réalité présumée, et qui fit naître, de la part des chrétiens postérieurs à cet évènement, de multiples croyances prenant appuies sur cette crucifixion, bien qu’infondée puisque contraire au message du Christ. Certains y voient d’ailleurs, et à juste titre selon nous, une volonté de syncrétisme de la part de la part du pouvoir politique et religieux des premières de l’ère chrétienne.

Toutefois, pour la masse des chrétiens ayant subi cette manipulation de la part de leur clercs notamment, le propos est clair concernant les trinitaires chrétiens que Dieu ne nomme pas mécréants, mais Gens du Livre (ahl al-kitâb), et que Dieu n’accuse pas de kufr (dénégation, mécréance) ou de shirk (polythéisme), mais qu’Il accuse « seulement » d’exagérer dans leur foi en considérant un Dieu unique en trois hypostases, quand Jésus est en réalité un Messager de Dieu.

Ceci dit, il est bon de remarquer que le statut coranique de Jésus est tout à fait particulier, puisqu’il est le seul de tous les Messagers et de toutes les créatures à être qualifié par le Coran de Verbe de Dieu (kalima), de réceptacle du Verbe divin projeté en Marie, et également d’Esprit de Dieu (rûḥ). D’une certaine manière, le texte coranique nous explique ici la raison de ces différentes compréhensions chrétiennes du rôle de Jésus puisque s’il fut un simple Messager, Dieu rappelle tout de même son statut très singulier faisant de lui un être malgré tout à part, même dans la catégorie des Messagers.

Toutefois, remarquons qu’ici le Coran ne parle pas d’une conception où Dieu serait le troisième de trois (thâlithu thalâthah), ce qui est une conception trithéiste, mais où Dieu est trois (thalâthah), ce qui est totalement différent et correspond de façon synthétique à la conception chrétienne trinitaire. Dieu les appelle donc à ne pas exagérer dans leur foi monothéiste, ce qui est normal car du point de vue coranique il s’agit d’un égarement puisqu’on attribue à Jésus une nature divine constituant l’une des trois hypostases de Dieu. En revanche, malgré cette exagération manifeste (« n’outrepassez pas en votre foi ») leur faisant dire que le Dieu unique est trois, Dieu ne dit pas d’eux qu’ils sont mushrikûn (polythéistes) ou kâfirûn (dénégateurs), Dieu leur demande de s’abstenir de cet excès, de cette démesure, car cela est meilleur pour eux puisque Dieu est en réalité une seule déité (ilâhun wâhidun). En tout état de cause, les chrétiens trinitaires sont donc monothéistes d’après le texte coranique, et ne sont ni des mécréants/dénégateurs, ni des polythéistes, même si le Coran reconnaît et affirme qu’ils exagèrent et outrepasse certaines limites dans leur conception dogmatique.

 

Conclusion

  1. Le Coran ne nie pas que Jésus fut mis en croix dans le but d’être crucifié, c’est-à-dire dans le but de le « faire mourir par le supplice de la croix ».
  1. Le Coran confirme vraisemblablement que Jésus ait été mis en croix, qu’il ne soit par mort de ce supplice, mais plutôt via une intervention divine, et que cela étant inconnu (et inconnaissable) des témoins de la scène en premier lieu, passa pour une mort par crucifixion et fut propagée ainsi.
  1. Toutefois, que les premiers ait été en quelque sorte leurrés par ce qu’ils ont vu, n’explique pas et ne justifie pas les croyances qu’on en a fait découler et qui s’opposent au message véritable de Jésus (même d’après les Evangiles) : à savoir les croyance en la Rédemption, la Résurrection, l’Ascension (corps et âme), la Pentecôte voire même la Parousie qui est partagée par la croyance musulmane (non-coranique). En effet, concernant cette dernière, il est tout de même assez invraisemblable que Dieu n’ait pas une seule fois évoqué dans Son kitâb une information si importante. Comment cela est-il envisageable ? Et puis, comment les récits affirmant son retour sur terre peuvent être acceptés alors que le Coran n’en parlent pas ? D’où provient la science de ceux qui ont affirmé cela puisqu’elle n’est pas issue de la Révélation divine ? Comment ceux qui affirment cela peuvent-ils connaître une information future, signe de l’extrême proximité du Jour dernier, sans que Dieu, Lui-même, ne l’évoque ?
  1. De même, le Coran, en mettant en avant le fait que Jésus fut vraisemblablement mis en croix, rejette la théorie de la « substitution » qui ne repose en réalité sur rien de concret et se résume à un ensemble de « on-dit ». Cette théorie n’a visiblement aucun fondement scripturaire, coranique en premier lieu, et même hadistique. Et si les témoins de la scène furent eux-mêmes « leurrés », comment ceux qui vinrent après et qui n’ont donc été témoin de rien, ont-ils pu avoir connaissance du fait qu’un sosie ou une autre personne aurait pris a place du Messie ? Et, si substitution il y a eu, quand est-elle intervenue : avant la mise en croix ou après ? Si c’est après, c’est donc que la mise en croix est avéré pour les partisans de cette position…
  1. Le Coran nous permet de comprendre que la mort de Jésus fut miraculeuse, tout comme sa naissance, tous deux à l’image de sa nature spirituelle si particulière.
  1. De même, il semble coranique de considérer que ceux qui ont voulu tué Jésus, et qui ont pensé avoir réussi, seront jugés pour leur intention et ce qu’ils ont fomenté.
  1. A travers l’explication de l’événement de la crucifixion supposée du Christ, le Coran rétablit la réalité sur sa mort miraculeuse par intervention divine, mais apporte une explication sur l’origine de l’exagération chrétienne concernant Jésus.

Dieu dit :

وَقَوْلِهِمْ إِنَّا قَتَلْنَا الْمَسِيحَ عِيسَى ابْنَ مَرْيَمَ رَسُولَ اللّهِ وَمَا قَتَلُوهُ وَمَا صَلَبُوهُ وَلَكِن شُبِّهَ لَهُمْ وَإِنَّ الَّذِينَ اخْتَلَفُواْ فِيهِ لَفِي شَكٍّ مِّنْهُ مَا لَهُم بِهِ مِنْ عِلْمٍ إِلاَّ اتِّبَاعَ الظَّنِّ وَمَا قَتَلُوهُ يَقِينًا

« Et quant à leur propos : « Nous avons tué le Messie Jésus fils de Marie, le messager de Dieu ! ». Ils ne l’ont point tué et ils ne l’ont point crucifié, mais c’est ce qu’il leur sembla. Et, vraiment, ceux qui ont polémiqué quant à cela sont certes dans le doute à son sujet. Ils n’ont de lui d’autre connaissance qu’une suite de conjectures. Ils ne le tuèrent point, très certainement »

Rédigé par William Laywis.

[1]Docteur Moreno, explication du verset 4/159, www.alajami.fr, septembre 2018

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