Ka’b al Ahbâr, ex-rabbin converti à l’islam (1/2)

Avec une sélection orientée d’informations, on peut évidemment pousser les gens à croire qu’il y a une manipulation et une diffamation concernant ce personnage car, en citant exclusivement ce qu’a rapporté l’Imâm Adh Dhahabî à son sujet, on peut en conclure qu’il fut un grand homme loin de toute suspicion et que toute information contredisant cela ne serait que pure manipulation et désinformation.

Or, pour permettre davantage d’objectivité sur le sujet, il est important de confronter les informations, les analyses et les lectures.

Pour notre part, voici quelques informations permettant de se faire une idée plus nuancée sur le personnage, ex-rabbin, devenu musulman à l’époque de ‘Umar Ibn al Khaṭṭâb :

Al Bukhârî rapporte de façon authentique que Mu’âwiyah a dit, alors qu’il conversait avec un groupe de Qurayshites de Médine et qu’il évoquait Ka’b al Aḥbâr : « S’il est le plus véridique parmi ces transmetteurs (Muḥaddithîn) qui rapportent des gens du Livre, nous vérifierons s’il ment (littéralement : […] en lui le mensonge). »[1] A ce titre, le Ḥâfiẓ Ibn Ḥajar, en commentant ce Ḥadîth, rapporte qu’Ibn at Tîn a dit : « Cela est similaire à la parole d’Ibn ‘Abbâs à l’encontre de Ka’b (dans laquelle il dit) : “Il a procédé lui-même à une modification[2] et est tombé dans l’erreur (ou mensonge –الكذيب) -” »[3]

Ibn Tîn précise : « Le sens de « Muḥaddithîn – المحدثين » (dans la parole de Mu’âwiyah) représente les personnes semblables à Ka’b parmi les gens du Livre qui se sont converties à l’islam tout en rapportant des paroles (judéo-chrétiennes) ainsi que ceux qui lisaient leurs livres et rapportaient de leurs livres. Il se peut qu’ils fussent comme Ka’b, si ce n’est que ce dernier était le plus doué et le plus connaisseur concernant ce qu’il devait éviter de rapporter (ou dire). Ibn Ḥibbân a interprété cela dans son livre Ath Thiqât et a dit : “Mu’âwiyah voulait dire qu’il se trompait parfois dans ce qu’il rapportait et non qu’il soit menteur ou autre.” D’autres ont dit : “Le Ḍamîr (pronom) « ه » dans la parole « لنبلو عليه » (« vérifier en lui ») renvoie au terme « livre » (des gens du Livre) et non à « Ka’b » car leur livre a été touché par le mensonge en étant modifié ou falsifié.” »

Cependant, cette explication d’Ibn at Tîn est surprenante étant donné qu’en ayant accepté l’Islam comme religion à l’époque des grands Salafs parmi les Ṣaḥâbah il n’est pas censé ignorer la falsification de la Torah. Or, quelle est la différence entre mentir sciemment et rapporter des propos au nom de l’islam que l’on sait être falsifiés ?

Ibn at Tîn poursuit en disant que le Qâḍî ‘Iyâḍ a dit : « Il est valide de dire (que le Ḍamîr) renvoie au terme « livre » tout comme il est valide de dire qu’il renvoie à « Ka’b » ou à son Ḥadîth et ce, même s’il ne visait pas le mensonge par préméditation car il n’y a pas comme condition l’intention (pour que l’on parle de mensonge) et il suffit d’informer sur une chose contrairement à ce qu’elle est réellement (pour qu’elle soit ainsi qualifiée). Il ne peut pas y avoir de Tajrîḥ (critique) accusant de mensonge Ka’b. »[4]

Pourquoi, au final, ne peut-on pas considérer que Mu’âwiyah a prétendu l’erreur à Ka’b al Aḥbâr malgré ce qu’en ont dit certains commentateurs ?

Premièrement, à cause de l’éloquence de la langue arabe (Al Balâghah) et du principe que l’on nomme « Aṭ Ṭibâq »[5] appelé aussi « At Taḍâd » (antonymie). En conséquence, la présence du superlatif « Aṣdaqa – أصدق » (le plus véridique), dérivé du mot « Ṣidq – صدق », au début du Ḥadîth et lié au mot « Al Kadhib – الكذب » à sa fin implique que le premier mot ait un sens affirmatif quand le second infirme le premier puisqu’il en est son antonyme. C’est donc une forme d’éloquence à travers laquelle on utilise deux termes qui ont pour objectif de s’opposer. De plus, il s’agit ici de deux mots mis en réciprocité puisque quand l’un a un sens mélioratif l’autre a un sens péjoratif. C’est le cas par exemple dans le verset suivant :

وتَحْسَبُهُمْ أَيْقَاظاً وَهُمْ رُقُودٌ

« Et tu les aurais crus éveillés, alors qu’ils dorment. »

Linguistiquement, tous ces éléments entraînent l’irrecevabilité de l’interprétation suggérant que le mot « mensonge » puisse signifier « erreur »[6]. En effet, le terme « Al Kadhib – الكذب » se trouve être, d’après les dictionnaires références de la langue arabe que sont Tâj al ‘Arûs ou encore Lisân al ‘Arab, le contraire de « Ṣidq – صدق » et le terme « Akhṭa` – أخطأ » (ou ses dérivés) qui signifie « erreur » ne fait pas partie des antonymes de « Aṣdaqa – أصدق » ou de « Ṣidq – صدق ». A l’inverse, parmi les antonymes de « Akhṭa` – أخطأ », le terme « Aṣdaqa – أصدق » n’apparaît pas. Et quand bien même nous nous dirigerions vers des synonymes de « Aṣdaqu – أصدق » que sont « Aṣaḥḥu, Akhlaṣu ou encore Aslamu » nous n’y trouverions pas comme antonyme « Akhṭa` – أخطأ ».

Quoiqu’il en soit, que l’on interprète ce terme comme indiquant le « mensonge » ou que l’on se soumette à l’interprétation affirmant qu’il signifie « erreur », il est évident qu’il s’agit d’un appel à la vigilance et à la méfiance quant à ce que cette personne va dorénavant rapporter. En effet, qu’il mente ou qu’il se trompe nul ne peut ignorer et ne pas tenir compte de cet avertissement.

Il nous sera donc demandé de garder notre esprit critique lorsque nous serons confrontés à ce qu’il rapporte, d’autant que si des grands Ṣaḥâbah comme Ibn ‘Abbâs et ‘Umar Ibn al Khaṭṭâb (comme nous le verrons) furent craintifs et précautionneux vis-à-vis des propos de Ka’b et de ses proches lorsqu’ils rapportaient des gens du Livre, quelle devrait être notre attitude quand ils le font en affirmant qu’ils rapportent des Ḥadîths prophétiques ?

En outre, le Tâbi’î Busr Ibn Sa’îd a dit : « Craignez Allah ! Prenez garde quand il s’agit du Ḥadîth ! Par Allah, nous étions assis auprès d’Abû Hurayrah qui nous transmettait (les paroles) du Messager d’Allah et nous transmettait également les paroles de Ka’b al Aḥbâr. Puis, dès qu’il se levait, j’entendais certains de ceux qui étaient avec nous présenter le Ḥadîth du Messager d’Allah comme étant une parole de Ka’b et les propos de Ka’b comme étant des Ḥadîths du Messager d’Allah. ! »[7]

Indiquons toutefois que si Abû Hurayrah rapporte les propos de Ka’b al Aḥbâr c’est parce qu’il est connu que lui et d’autres Compagnons recueillaient les propos des gens du Livre. Mais il apparaît clairement que des mélanges ont été fait entre ce qu’il a dit et ce que le Prophète a dit. Ce brassage surréaliste explique qu’une grande quantité de Ḥadîths rapportés comme étant des paroles prophétiques selon Abû Hurayrah soient critiquables voire détestables car menant au Tajsîm (anthropomorphisme), au Tashbîh (ressemblance entre Allah et Ses créatures) et à ce qui n’est pas recevable. Voici, en guise d’exemple, une parole rapportée par Abû Hurayrah qui devrait nous servir d’exemple dans l’attention que l’on doit porter aux Ḥadîths du Messager puisqu’ils sont à distinguer des propos de Ka’b. Abû Hurayrah a dit : « “Le meilleur des jours sur lequel s’est levé le soleil est le jour du Jumu’ah (vendredi). C’est le jour où fut créé Adam, le jour où il habita au Paradis et qu’il en fut expulsé et c’est le jour où l’heure se lèvera.” (On) lui dit : “Est-ce ce que tu as entendu cela du Messager d’Allah ?” Il répondit : “C’est plutôt ce que nous avons rapporté de Ka’b al Aḥbâr.” »[8]

En outre, on rapporte que le Messager d’Allah a dit :

من كذب عليّ متعمداً فليتبوأ مقعده من النار

« Que celui qui ment à mon encontre prépare sa place dans le Feu. »

Et

من قال عليّ ما لم أقل فليتبوأ مقعده من النار

« Que celui qui dit ce que je n’ai point dit, qu’il prenne sa place dans le Feu. »

Ainsi, que Ka’b mente ou se trompe selon les diverses interprétations, il reste concerné malgré son statut de Tâbi’î par la menace prophétique qui nous appelle indirectement aujourd’hui à ne pas tenir compte aveuglément de ce que tel ou tel rapporte. Rappelons à ce titre ce que le Qâḍî ‘Iyâḍ a dit : « […] il n’y a pas comme condition l’intention (pour que l’on parle de mensonge) et il suffit d’informer sur une chose contrairement à ce qu’elle est réellement (pour qu’elle soit qualifiée ainsi). »

Enfin, il nous semble étonnant de ne pas percevoir la critique claire et explicite dans les propos que l’on rapporte d’Ibn ‘Abbâs (et de Mu’âwiyah) alors qu’il est rapporté que le calife ‘Umar menaça d’expulsion Ka’b en disant : « Délaisse le Ḥadîth ou je te ferai rejoindre la terre des singes[9] (c’est-à-dire les juifs) ! […]. »[10]

Le plus intriguant à notre époque reste quand même le fait que l’on invective et reprenne ceux qui sont critiques vis-à-vis de Mu’âwiyah (sur lequel nous reviendrons ultérieurement) ou de Ka’b al Aḥbâr, alors que c’est le premier qui émet l’éventualité du mensonge chez le second (d’après Al Bukhârî). Qui donc laisse planer le doute en affirmant que les propos du « noble Ka’b » devraient être scrutés et examinés… ? N’est-ce pas Mu’âwiyah lui-même qui, à travers ses propos, devraient entre autres conduire plus d’une personne à la suspicion ou du moins à la réflexion ?

Qu’Allah nous permette de comprendre.

Equipe Al Amânah

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[1] Ṣaḥîḥ al Bukhârî (13/333) :

كعب الأحبار : في صحيح البخاري 13/333 عن معاوية و كان يحدث رهطا من قريش بالمدينة و ذكر كعب الأحبار فقال : « إن كان من أصدق هؤلاء المحدثين الذين يحدثون عن أهل الكتاب، و إن كنا مع ذلك لنبلو عليه الكذب« 

[2] Certains ont rapporté cette parole en disant qu’il s’agissait d’une modification antérieure à Ka’b, mais ceci ne semble pas exact étant donné les commentaires des savants.

[3] Donc Ibn ‘Abbâs a prononcé la même parole que Mu’âwiyah à l’encontre de Ka’b.

[4] Texte :

قال ابن التين وهذا نحو قول ابن عباس في حق كعب المذكور بدّل من قِبَلِهِ فوقع في الكذب ، قال والمراد بالمحدثين : أنداد كعب ممن كان من أهل الكتاب وأسلم فكان يحدث عنهم ، وكذا من نظر في كتبهم فحدث عما فيها ، قال : ولعلهم كانوا مثل كعب إلا أن كعبا كان أشد منهم بصيرة وأعرف بما يتوقاه ، وقال ابن حبان في  » كتاب الثقات  » أراد معاوية أنه يخطئ أحيانا فيما يخبر به ولم يرد أنه كان كذابا ، وقال غيره الضمير في قوله  » لنبلو عليه  » للكتاب لا لكعب ، وإنما يقع في كتابهم الكذب لكونهم بدلوه وحرفوه ، وقال عياض يصح عوده على الكتاب ويصح عوده على كعب وعلى حديثه ، وإن لم يقصد الكذب ويتعمده إذ لا يشترط في مسمى الكذب التعمد بل هو الإخبار عن الشيء بخلاف ما هو عليه ، وليس فيه تجريح لكعب بالكذب.

[5] C’est le rassemblement de deux mots de sens contraire dans la même phrase.

[6] Texte :

الطباق: هو الجمع بين لفظين مقابلتين في المعنى، كقوله تعالى:  » هو الأول والآخر والظاهر والباطن » اشتملت كلمات الآية على الشيء وضده في المعنى، فـ(الأول) ضد (الآخر) و(الظاهر) ضد (الباطن) وقد وقع بين اسمين.

وقد يقع الطباق بين فعلين: قال تعالى:  » وأنه هو أضحك وأبكى وأنه هو أمات وأحيا »

أو بين حرفين كقوله تعالى :  » ولهن مثل الذي عليهن بالمعروف »

فاطباق واضح بين بين « لهن وعليهن »

وقد يقع الطباق بين مختلفين، أي بين لفظين من نوعين(الاسم والفعل) قال تعالى :  » أومن كان ميتاً فأحييناه »

…إلى

« جواهر البلاغة في المعاني والبيان والبديع »

للسيد أحمد الهاشمي 303 /1

[7] Siyar A’lâm an Nubalâ (2/606). Le Ḥadîth se trouve également chez Ibn Kathîr (Al Bidâyah 8/109) selon la voie de l’Imâm Muslim, selon Ad Dârmî, selon Marwân Ibn Muḥammad ad Dimashqî, selon Al Layth Ibn Sa’d, selon Bukayr Ibn al Ashajî, selon Busr. Cette chaîne est authentique chez les savants du Ḥadîth.

في سير أعلام النبلاء ( 2/606) قال بسر بن سعيد: « اتقوا الله، وتحفظوا من الحديث ; فوالله لقد رأيتنا نجالس أبا هريرة; فيحدث عن رسول الله، ويحدثنا عن كعب، ثم يقوم; فأسمع بعض من كان معنا يجعل حديث رسول الله عن كعب ويجعل حديث كعب عن رسول الله! » اهـ والحديث عند ابن كثير  » البداية  » 8/109 من طريق الإمام مسلم عن الدارمي عن مروان بن محمد الدمشقي عن الليث بن سعد،عن بكير بن الاشج عن بسر. وهذا السند صحيح عند أهل الحديث.

[8] Ṣaḥîḥ Ibn Khuzaymah (3/115/1728) :

وجدت في صحيح ابن خزيمة قال ان محمد بن يحيى حدثنا قال نا محمد بن يوسف ثنا الأوزاعي عن يحيى عن أبي سلمة عن أبي هريرة خير يوم طلعت فيه الشمس يوم الجمعة فيه خلق آدم وفيه أسكن الجنة وفيه أخرج منها وفيه تقوم الساعةقال قلت له أشيء سمعته من رسول الله صلى الله عليه وسلم قال بل شيء حدثناه كعب وهكذا رواه أبان بن يزيد العطار وشيبان بن عبد الرحمن النحوي عن يحيى بن أبي كثير…3/115/1728

[9] Allusion à la parole d’Allah (Coran Al A’râf 7/166): كُونُواْ قِرَدَةً خَاسِئِينَ – « Soyez des singes abjects. »

[10] Târîkh Abû Zur’ah (1/544) :

إسناده صحيح

خرَّجه أبو زرعة الدمشقيُّ في  » تاريخه  » [ص /544] ، قال : حدثني محمد بن زرعة الرعيني قال: حدثنا مروان بن محمد قال: حدثنا سعيد بن عبد العزيز عن إسماعيل بن عبيد الله عن السائب بن يزيد قال: سمعت عمر بن الخطاب قال : ….قال لكعب: لتتركن الأحاديث، أو لألحقنك بأرض القردة….

Al Bidâyah wan Nihâyah d’Ibn Kathîr (8/206), Siyar A’lâm an Nubalâ` (2/433).

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