4. La femme musulmane de l’époque prophétique se découvrait-elle la tête en présence d’étrangers ?

REFLEXION SUR LA ‘AWRAH DE LA FEMME MUSULMANE A L’EPOQUE DE LA REVELATION : LES HOMMES ET LES FEMMES S’ABLUTIONNAIENT ENSEMBLE !

Cette réflexion trouve sa légitimité dans ce qui est rapporté dans plusieurs recueils de Ḥadîths concernant le fait que les hommes et les femmes à l’époque du Prophète effectuaient les ablutions ensemble dans le même récipient. Or, chacun sait que l’accomplissement des ablutions nécessite forcément, pour la femme notamment, de découvrir ses oreilles, ses avant-bras, ses chevilles ou encore sa chevelure.

Nous allons donc évoquer ci-après les différentes versions du Ḥadîth utiliser dans ce sujet.

Ibn al Qaṭṭân (entre autres) rapporte dans Aḥkâm an Naẓâr (p. 169) un Ḥadîth jugé « sain » (Ṣaḥîḥ) d’après ‘Abdullah ibn ‘Umar qui aurait dit :

كان الرجالُ والنساءُ يتوضَّؤون في زمنِ النبيِّ صلَّى اللهُ عليه وسلَّم في الإناءِ الواحدِ جميعًا وفي روايةٍ كنا نتوضَّأُ نحن والنساءُ على عهدِ رسولِ اللهِ من إناءٍ واحدٍ نُدْلِي فيه أيديَنا

« Les hommes et les femmes faisaient les ablutions à l’époque du Prophète (paix sur lui) ensemble dans l’unique récipient. » Dans une autre version, ‘Abdullah ibn ‘Umar dit : « Nous faisions les ablutions, nous et les femmes, à l’époque du Messager dans un récipient unique et on plongeait nos mains dedans. »

Dans la version que l’on trouve dans le Muwaṭṭâ de Mâlik, ‘Abdullah ibn ‘Umar disait :

وَحَدَّثَنِي عَنْ مَالِكٍ عَنْ نَافِعٍ أَنَّ عَبْدَ اللَّهِ بْنَ عُمَرَ كَانَ يَقُولُ إِنْ كَانَ الرِّجَالُ وَالنِّسَاءُ فِي زَمَانِ رَسُولِ اللَّهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ لَيَتَوَضَّئُونَ جَمِيعًا

« Certes, les hommes et les femmes à l’époque du Messager d’Allah (paix sur lui) faisaient les ablutions ensemble (Jamî’an). »

Dans le Musnad de l’Imâm Aḥmad (8/108), on apprend, d’après une chaîne qualifiée de Ṣaḥîḥ, que ‘Abdullah ibn ‘Umar disait :

أنَّ الرجالَ والنساءَ كانوا يَتوَضَّؤونَ على عهدِ رسولِ اللهِ صلَّى اللهُ عليهِ وسلَّمَ من الإناءِ الواحدِ جميعًا.

« Les hommes et les femmes, à l’époque du Messager d’Allah (paix sur lui), faisaient les ablutions dans un seul récipient ensemble (Jamî’an). »

Le sens de toutes ses versions est résumé dans celle qualifiée de Ṣaḥîḥ d’Ibn Khuzaymah (1/63), où il est dit :

أخبرنا أبو طاهر نا أبو بكر نا محمد بن عبد الأعلى الصنعاني نا المعتمر قال سمعت عبيد الله عن نافع عن عبد الله: أنه أبصر إلى النبي صلى الله عليه وسلم وأصحابه يَتَطَهَّرُونَ، وَالنِّسَاءُ مَعَهُمُ. الرِّجَالُ وَالنِّسَاءُ مِنْ إِنَاءٍ وَاحِدٍ كُلُّهُمْ يَتَطَهَّرُ مِنْهُ.

« Abû Ṭâhir nous a informé selon Abû Bakr, selon Muḥammad ibn ‘Abd al A’lâ as Ṣan’ânî, selon Al Mu’tamir, selon ‘Ubaydullah, selon Nâfi’ que ‘Abdullah vit le Prophète (paix sur lui) et ses Compagnons se purifier et les femmes avec eux. Hommes et femmes se purifiaient tous dans un seul (grand) récipient. »

Al ‘A’ẓamî a dit : « Son Isnâd (chaîne) est Ṣaḥîḥ. »

La version d’Al Bukhârî selon ‘Abdullah ibn ‘Umar est la suivante :

كان الرجالُ والنساءُ يَتَوَضَّؤُونَ في زمانِ رسول الله صلَّى اللهُ عليه وسلَّم جميعًا

« Les hommes et les femmes faisaient les ablutions, à l’époque du Messager d’Allah (paix sur lui) ensemble (Jamî’an). »

Dans la version d’Abû Dâwud présente dans ses Sunan et sur laquelle il s’est tu, sachant qu’il dit dans sa missive aux habitants de la Mecque (Risâlah li ahli makkah) que tout ce sur quoi il ne se prononce pas est jugé bon, ‘Abdullah ibn ‘Umar a dit :

كان الرجال والنساء يتوضئون في زمان رسول اللهِ صلى الله عليه وسلم قال مسدد من الإناء الواحد جميعا

« Les hommes et femmes faisaient les ablutions au temps du Messager d’Allah (paix sur lui). Musadad a précisé : “à partir d’un seul récipient ensemble (Jamî’an).” »

Face à ces éléments tirés de la Sunnah attribuée au Prophète et informant sur le fait que des femmes accomplissaient leurs ablutions à côté d’hommes, et donc qu’en l’absence de texte démontrant le contraire, on comprends que certaines femmes musulmanes de cette époque ne voyaient visiblement pas d’inconvénient à découvrir notamment leur chevelure devant des hommes étrangers.

Arguments et contre-arguments

Face à ces éléments tirés de la Sunnah attribuée au Prophète et démontrant, non pas que toutes les femmes accomplissaient leurs ablutions à côté d’hommes, mais que certaines le faisaient et donc, qu’en l’absence de texte démontrant explicitant le contraire, certaines femmes musulmanes de cette époque ne voyaient pas d’inconvénient à découvrir notamment leur chevelure devant des hommes étrangers, les détracteurs répondent comme suit :

  • Premier argument : Le Ḥadîth (avec ses différentes versions) ne signifierait pas qu’ils faisaient les ablutions ensemble au « même moment », mais il y aurait plutôt l’énonciation du fait qu’ils faisaient les ablutions en un même endroit et avec une même eau. Quand les hommes finissaient, les femmes venaient ensuite. Ceci est l’avis de Saḥnun parmi les Mâlikites.

 

  • Deuxième argument : Le terme « les femmes » (An Nisâ) dans le Ḥadîth signifierait les épouses (Az Zawjât) et les femmes interdites aux mariage (Al Maḥârim, plur. de Maḥrâm). Ceci est l’avis de Waliyuddîn al ‘Iraqî quand il dit :

أطلق ابنُ عمر في حديثه وضوء النساء والرجال جميعاً، ولا شك أنه ليس المراد به الرجال مع النساء الأجانب، وإنما أراد الزوجات أو من يحل له أن يرى منها مواضع الوضوء، ولذلك بوب عليه البخاري  » باب وضوء الرجل مع امرأته ».

« Ibn ‘Umar a prononcé dans son Ḥadîth “l’ablution des femmes et hommes ensemble” et il n’y a aucun doute[1] que cela ne veut pas dire les hommes avec les femmes étrangères. Mais il voulait dire les « épouses » ou celles pour lesquelles il lui est permis de regarder les endroits (du corps) sur lesquels on effectue les ablutions. C’est pour cela qu’Al Bukhârî a intitulé le chapitre de ce Ḥadîth : chapitre des ablutions de l’homme avec sa femme. »[2]

  • Troisième argument : Le Ḥadîth décrirait la situation avant « la législation du voile » en islam, c’est-à-dire que les scènes évoquées dans le Ḥadîth se seraient déroulées avant le (pseudo) ordre du voile (Khimâr). C’est ce qu’a fait prévaloir Ibn Ḥajar suivit par Ash Shawkânî lorsqu’il dit :

والأولى في الجواب أن يقال: لا مانع من الاجتماع قبل نزول الحجاب، وأما بعده: فيُختص بالزوجات والمحارم.

« La réponse la plus convenable à cela est de dire que rien n’empêchait le rassemblement/la mixité (des hommes et femmes) avant la révélation du voile (Ḥijâb). Par la suite, cela sera spécifié aux épouses et Maḥârim.[3] »[4]

  • Quatrième argument : ils citent un propos (Athar) de ‘Umar ibn al Khaṭṭâb :

 في مصنف عبد الرزاق: عَنْ إِسْرَائِيلَ بْنِ يُونُسَ، عَنْ سِمَاكِ بْنِ حَرْبٍ، عَنْ أَبِي سَلَامَةَ الْحَبِيبِيِّ قَالَ: رَأَيْتُ عُمَرَ بْنَ الْخَطَّابِ أَتَى حِيَاضًا عَلَيْهَا الرِّجَالُ وَالنِّسَاءُ يَتَوَضَّئُونَ جَمِيعًا فَضَرَبَهُمْ بِالدِّرَّةِ، ثُمَّ قَالَ لِصَاحِبِ الْحَوْضِ:  » اجْعَلْ لِلرِّجَالِ حِيَاضًا، وَلِلنِّسَاءِ حِيَاضًا  » ثُمَّ لَقِيَ عَلِيًّا فَقَالَ:  » مَا تَرَى؟  » فَقَالَ: أَرَى إِنَّمَا أَنْتَ رَاعٍ، فَإِنْ كُنْتَ تَضْرِبُهُمْ عَلَى غَيْرِ ذَلِكَ فَقَدْ هَلَكْتَ وَأَهْلَكْت

Dans le Muṣannaf de ‘Abd ar Razzâq, selon Isrâ`îl ibn Yunûs, selon Simâk ibn Ḥarb, Abû Salâmah al Ḥabîbî a dit : « J’ai vu ‘Umar ibn al Khaṭṭâb venir aux bassins dans lesquels les hommes et les femmes accomplissaient les ablutions ensemble. Il les frappa de son fouet[5]. Puis il dit au propriétaire du bassin : “Fais pour les hommes un bassin et pour les femmes un autre.” Puis il rencontra ‘Alî (sur le chemin) à qui il demanda : “Quel est ton avis ?” Il répondit : “Je vois que tu es (similaire à) un gardien (litt. : un berger). Si tu les avais frappés pour autre que cela, tu aurais péri et tu aurais fait périr.” »

Voici maintenant la réponse à ces quatre arguments :

  • Concernant le premier point : Cela est facilement réfutable, en ce sens que le terme « Jamî’an » indique que les hommes et les femmes prenaient l’eau du récipient ensemble. En effet, les linguistes disent que le terme « Al Jami’ » (l’ensemble) est le contraire du terme « Al Iftirâq » (la séparation) et il est déclaré explicitement l’association dans un seul et unique récipient dans le Ṣaḥîḥ d’Ibn Khuzaymah :

فِي صَحِيحِ ابْنِ خُزَيْمَةَ فِي هَذَا الْحَدِيثِ مِنْ طَرِيقِ مُعْتَمِرٍ عَنْ عُبَيْدِ اللَّهِ عَنْ نَافِعٍ عَنِ ابْنِ عُمَرَ أَنَّهُ أَبْصَرَ النَّبِيَّ – صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ – وَأَصْحَابَهُ يَتَطَهَّرُونَ وَالنِّسَاءُ مَعَهُمْ مِنْ إِنَاءٍ وَاحِدٍ كُلُّهُمْ يَتَطَهَّرُ مِنْهُ.

Abû Ṭâhir nous a informé selon Abû Bakr, selon Muḥammad ibn Abd al A’lâ as Ṣan’ânî, selon Al Mu’tamir qui a dit avoir entendu ‘Ubaydullah, selon Nâfi’, selon ‘Abdullah qu’il vit le Prophète (paix sur lui) et ses compagnons se purifier et les femmes avec eux. Hommes et femmes se purifiaient tous dans un seul (grand) récipient.

  • Concernant le second point : Ce qui va suivre, à savoir le Ḥadîth d’Umm Ṣubayyah al Juhaniyyah, va lever de suite le doute quant à l’assertion affirmant qu’il ne s’agissait que des épouses et l’assertion du premier argument :

حَدَّثَنَا عَبْدُ الرَّحْمَنِ بْنُ مَهْدِيٍّ قَالَ حَدَّثَنِي خَارِجَةُ بْنُ الْحَارِثِ الْمُزَنِيُّ قَالَ حَدَّثَنِي سَالِمُ بْنُ سَرْجٍ قَالَ سَمِعْتُ أُمَّ صُبَيَّةَ الْجُهَنِيَّةِ تَقُولُ اخْتَلَفَتْ يَدِي وَيَدُ رَسُولِ اللَّهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ فِي الْوُضُوءِ مِنْ إِنَاءٍ وَاحِدٍ.

‘Abd ar Raḥmân ibn Mahdî a rapporté selon Khârijah ibn al Ḥârith al Muzannî, selon Sâlim ibn Sarj (le serviteur d’Umm Ṣubayyah) qu’il a dit : « J’ai entendu Umm Ṣubayyah al Juhaniyyah dire : “Ma main et celle du Messager d’Allah (paix sur lui) se sont croisées/entrecroisées lors des ablutions dans un seul récipient.” »

Il s’agit d’un Ḥadîth qualifié de Ṣaḥîḥ (sain) et rapporté entre autres par Aḥmad et Abû Dâwud. Le nom d’Umm Ṣubayyah est Khawlah bint Qays. Elle était une Ṣaḥabiyyah (compagnonne) et une étrangère par rapport au Prophète (paix sur lui) dans le sens où elle n’était ni son épouse ni une Maḥrâm (personne avec laquelle il est proscrit de se marier). De plus, ce Ḥadîth montre que les hommes et les femmes faisaient leurs ablutions ensemble et en même temps.

Certains ont voulu réfuter le fait qu’elle ne soit pas une étrangère (non-Maḥrâm) en disant qu’elle était l’esclave (domestique) de ‘Âïshah. Ils se basèrent alors sur un récit rapporté par Al Bayhaqî dans son livre Ad Da’wât al Kabîr (1/135). Mais, ce qu’ils omirent de préciser c’est que la chaîne de transmission contient un inconnu de par son statut (Majhul al Ḥal) du nom de ‘Abdan ibn Burayd ad Daqad. Deux autres personnes sont Matruk al Ḥadîth (dont on délaisse le Ḥadîth), à savoir Muḥammad ibn Ismâ’îl al Ja’farî et ‘Abdullah ibn Salâmah ibn Aslam qui rapporte selon son père, lui-même ayant un statut inconnu « Majhul al Ḥâl ».

Est-ce donc véritablement un argument ?

Voici le texte en question dans sa version arabe :

أَخْبَرَنَا أَبُو عَبْدِ اللَّهِ الْحَافِظُ ، أَخْبَرَنَا عَبْدَانُ بْنُ بُرَيْدٍ الدَّقَّاقُ ، أَخْبَرَنَا إِبْرَاهِيمُ بْنُ حُسَيْنٍ الْكِسَائِيُّ ، حَدَّثَنَا مُحَمَّدُ بْنُ إِسْمَاعِيلَ الْجَعْفَرِيُّ ، حَدَّثَنَا عَبْدُ اللَّهِ بْنُ سَلَمَةَ بْنِ أَسْلَمَ ، عَنْ أَبِيهِ ، عَنْ أُمِّ صُبَيَّةَ الْجُهَنِيَّةِ وَكَانَتْ جَارِيَةً لِعَائِشَةَ رَضِيَ اللَّهُ عَنْهَا ، أَنَّ عَائِشَةَ ، كَانَتْ تَقُولُ : كَانَ رَسُولُ اللَّهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ إِذَا فَرَغَ مِنْ رَكْعَتَيِ الْفَجْرِ ، قَالَ :  » اللَّهُمَّ إِنَّا نُشْهِدُكَ أَنَّكَ لَسْتَ بِإِلَهٍ اسْتَحْدَثْنَاهُ ، وَلَا رَبٍّ يَبِيدُ ذِكْرُهُ ، وَلَا عَلَيْكَ شُرَكَاءُ يَقْضُونَ مَعَكَ ، وَلَا كَانَ قَبْلَكَ إِلَهٌ نَدْعُوهُ وَنَتَضَرَّعُ إِلَيْهِ ، وَلَا أَعَانَكَ عَلَى خَلْقِنَا أَحَدٌ فَنَشَكَّ ، لَا إِلَهَ إِلَّا أَنْتَ ، اغْفِرْ لِي » .

Ce texte vient également contredire d’autres récits qualifiés « d’authentiques » en affirmant qu’elle était une femme libre. Ce qui vient renforcer cette information est le fait que le Ḥadîth auquel nous avons fait référence plus haut est rapporté par l’esclave d’Umm Ṣubayyah, à savoir Sâlim ibn Sarj. Or, comment une esclave pourrait-elle posséder un esclave ?!

En outre, face à l’évidence de l’état de mixité dans cette situation, certains commentateurs ont tenté de nuancer l’affaire en affirmant que l’expression « اخْتَلَفَتْ يَدِي وَيَدُ رَسُولِ اللَّهِ» (que nous avons traduit pas « Ma main et celle du Messager d’Allah (paix sur lui) se sont croisées/entrecroisées ») indiquait en fait que tantôt il plongeait sa main dans le récipient avant elle, tantôt elle plongeait la sienne avant lui. Or, si nous avons choisi de traduire cette expression de cette façon, c’est qu’il ne peut y avoir d’ambiguïté selon nous quant au sens de la formule attribuée à Umm Ṣubayyah dans ce Ḥadîth et ce, car c’est exactement la même formule qui est utilisé dans celui rapporté par Al Bukhârî (entre autres[6]) d’après ‘Âïshah, à savoir : « Takhtalifu aydînâ ». En effet, ‘Âïshah a dit :

  كنتُ أغتسِلُ أنا والنبيُّ صلَّى اللهُ عليه وسلَّم من إناءٍ واحدٍ، تختَلِفُ أيدينا فيه من جنابة.

« Nous nous lavions, moi et le Prophète, dans le même récipient. Nos mains s’entrecroisaient (s’entrelaçaient) dedans (Takhtalifu aydînâ fihi). »

Qui plus est, cela est appuyée par l’avis d’autres commentateurs qui l’ont expliqué en référence au terme « Iltaqâ – التقى » qui signifie « se rencontrer, venir ensemble » comme le firent Al Isma’îlî et Al Bayhaqî par exemple :

وَلِلْإِسْمَاعِيلِيِّ مِنْ طَرِيقِ إِسْحَاقَ بْنِ سُلَيْمَانَ عَنْ أَفْلَحَ  » تَخْتَلِفُ فِيهِ أَيْدِينَا  » يَعْنِي حَتَّى تَلْتَقِيَ

وَلِلْبَيْهَقِيِّ مِنْ طَرِيقِهِ  » تَخْتَلِفُ أَيْدِينَا فِيهِ يَعْنِي وَتَلْتَقِي

Voir Fatḥ al Bârî p.445, Kitâb al Ghusl.

  • Concernant le troisième point : Il s’agit là d’une supposition et d’une affirmation sans aucune preuve. En effet, rien ne dit que les hommes et les femmes faisaient les ablutions ensemble et en même temps uniquement avant la révélation du verset du Khimâr. D’ailleurs, cette opinion démontre bel et bien que les arguments précédents sont en fait très fragiles, car si ce qu’ils avançaient était avéré, nul besoin de recourir à ce troisième argument, lui aussi sans fondement. Comment par ce seul Ḥadîth peut-on conclure que cela se déroulait avant l’ordre du « Ḥijâb » sachant que ‘Abdullah ibn ‘Umar ne le spécifie nullement ?

 

De plus, dans le Ḥadîth d’Ibn ‘Umar, le verbe « Kâna » et le verbe au présent (Al Muḍâri’) « Yatawadḍa`ûn » (يتوضؤون), qui est son Khabar (attribut), impliquent en général la « continuité » et « la répétition » de l’acte dans le temps. Ainsi, plusieurs savants ont mis en avant le sens de fréquence de cette formulation, comme le fit le Shaykh Zakariyyâ al Anṣârî[7] dans Sharḥ al Bahjah al Wardiyah (8/30) (avec une nuance) concernant le Ḥadîth suivant rapporté par Ibn ‘Umar :

قَالَ ابْنُ عُمَرَ: كَانَ رَسُولُ اللَّهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ إذَا كَانَ قَبْلَ يَوْمِ التَّرْوِيَةِ بِيَوْمٍ خَطَبَ النَّاسَ وَأَخْبَرَهُمْ بِمَنَاسِكِهِمْ.

Ibn ‘Umar a dit : « Lorsque le Messager de Dieu (paix sur lui) – Kâna Rasûlullâh – était un jour avant celui d’At Tarwiyah (8ème jour de Dhul Ḥijjah lors du Ḥajj), il sermonnait les gens et les informait de leur rite. »

Le Shaykh dit :

قَوْلُهُ : قَالَ ابْنُ عُمَرَ كَانَ رَسُولُ اللَّهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ إلَخْ ـ لَا يُقَالُ كَانَ تُفِيدُ التَّكْرَارَ وَلَا تَكْرَارَ هُنَا إذْ لَمْ يَحُجَّ عَلَيْهِ الصَّلَاةُ وَالسَّلَامُ بَعْدَ النُّبُوَّةِ إلَّا حَجَّةَ الْوَدَاعِ ؛ لِأَنَّا نَقُولُ كَانَ لَا تُفِيدُ التَّكْرَارَ مَعَ الْمَاضِي وَمِنْ ثَمَّ لَمَّا قَالَ الْمَحَلِّيُّ فِي شَرْحِ جَمْعِ الْجَوَامِعِ وَقَدْ تُسْتَعْمَلُ كَانَ مَعَ الْمُضَارِعِ لِلتَّكْرَارِ قَالَ الْكَمَالُ فِي حَاشِيَتِهِ اُحْتُرِزَ بِالْمُضَارِعِ عَنْ الْمَاضِي فَلَا تَدُلُّ مَعَهُ عَلَى التَّكْرَارِ ا هـ ثُمَّ قَالَ وَقَدْ تُسْتَعْمَلُ لُغَةً مَعَ الْمُضَارِعِ لَا لِلتَّكْرَارِ كَقَوْلِ جَابِرٍ رَضِيَ اللَّهُ عَنْهُ فِيمَا رَوَاهُ مُسْلِمٌ إلَخْ مَا ذَكَرَهُ…

Concernant l’emploi de « Kâna Rasûlullâh » (dans la parole d’Ibn ‘Umar) : « On ne dira pas que « Kâna » ici [8] indique la répétition et la fréquence, car le Prophète n’a pas fait de Ḥajj (pèlerinage), après la prophétie, excepté le pèlerinage d’adieu. Nous disons que « Kâna » n’indique pas la fréquence (d’une chose) avec [un verbe] au passé (al Mâḍî). A partir de là, Al Maḥallî a dit dans son commentaire du Jam’ al Jawâmi’[9] : “Kâna peut être utilisé avec [un verbe] au Muḍâri’ (verbe à l’inaccompli) afin de signifier la fréquence”, Al Kamâl a dit dans sa Ḥâshiyah (commentaire en marge) : “On distingue [l’emploi du verbe] au Muḍâri’ (inaccompli) [avec celui] au Mâḍî (passé) [dans son utilisation avec le verbe Kâna] car, contrairement à ce premier, il n’indique pas la répétition.” Puis il a dit : « on peut linguistiquement utiliser (Kâna) avec le Muḍâri’ pour ne pas signifier la répétition, comme dans la parole de Jâbir (qu’Allah l’agrée) que rapporte Muslim […]. »[10]

Toutefois, on trouve dans ‘Awn al Ma’bûd de Abâdî (3/16) ce qui suit :

 (كَانَ يَقْرَأ فِي الظُّهْر وَالْعَصْر بِالسَّمَاءِ وَالطَّارِق وَالسَّمَاء ذَات الْبُرُوج)

: قَدْ تَقَرَّرَ فِي الْأُصُول أَنَّ كَانَ تُفِيد الِاسْتِمْرَار وَعُمُوم الْأَزْمَان فَيَنْبَغِي أَنْ يُحْمَل قَوْله كَانَ يَقْرَأ فِي الظُّهْر عَلَى الْغَالِب مِنْ حَاله صَلَّى اللَّه عَلَيْهِ وَسَلَّمَ ، أَوْ تُحْمَل عَلَى أَنَّهَا لِمُجَرَّدِ وُقُوع الْفِعْل لِأَنَّهَا قَدْ تُسْتَعْمَل لِذَلِكَ كَمَا قَالَ اِبْن دَقِيق الْعِيد ، لِأَنَّهُ قَدْ ثَبَتَ أَنَّهُ صَلَّى اللَّه عَلَيْهِ وَسَلَّمَ كَ

انَ يَقْرَأ فِي الظُّهْر بِسَبِّحْ اِسْم رَبّك الْأَعْلَى، أَخْرَجَهُ مُسْ.

Il dit [concernant la parole] : « Il lisait – Kâna Yaqra` – lors des (prières) du Ẓuhr et du ‘Aṣr les sourates At Ṭâriq et Al Burûj. » : « Il est établi dans les fondements (Uṣûl) que Kâna indique la continuation, la permanence et l’ensemble des périodes (pour lesquelles « Kâna » est utilisé). Il incombe donc de transposer sa parole disant « qu’il lisait – Kâna yaqra` – lors du Ẓuhr » à ce qui est le plus fréquent (en ce sens qu’il lisait souvent ces sourates durant ces prières). On peut également donner le sens de la survenance de l’acte seulement car on peut l’utiliser (Kâna) pour cela, comme l’a dit Ibn Daqîq al ‘Îd, car il est certifié que (le Prophète) lisait lors du Ẓuhr la sourate Al A’lâ […]. »

Dans Al Baḥr al Muḥîṭ d’Az Zarkashî (3/254), après avoir évoqué la divergence sur « Kâna » et son indication de fréquence (répétition), il dit :

قَالَ الزَّمَخْشَرِيُّ فِي قَوْله تَعَالَى: {كُنْتُمْ خَيْرَ أُمَّةٍ}  » كَانَ  » عِبَارَةٌ عَنْ وُجُودِ الشَّيْءِ فِي زَمَنِ مَاضٍ عَلَى سَبِيلِ الْإِبْهَامِ وَلَيْسَ فِيهِ دَلِيلٌ عَلَى عَدَمٍ سَابِقٍ، وَلَا عَلَى انْقِطَاعٍ طَارِئٍ.

« (Concernant l’explication du verset suivant) : “Vous êtes la meilleure communauté – Kuntum khayra ummatin”. « Kâna » (de « Kuntum ») est une expression indiquant la présence de la chose dans une époque passée de manière imprécise. Il n’y a pas dedans une preuve d’un non-antécédent (à cette chose) ni d’une interruption survenue… »

Aussi, comment peut-on déduire sans preuve explicite et à partir du Ḥadîth d’Ibn ‘Umar concernant les ablutions dans un cadre de mixité, qu’il s’agissait là d’un cas se déroulant avant la législation du « Ḥijâb » comme le prétend Ibn Ḥajar ?! Cela n’est absolument pas un argument.

Le Shaykh référence de la mouvance salafiste, feu Ibn ‘Uthaymîn, a dit dans son commentaire du Bulugh al Maram (1/216) :

قولها: « كان النبي -صلى الله عليه وسلم- يذكر » ذكر العلماء في أصول الفقه أن (كان) إذا كان خبرها مضارعا فإنها تدل على الدوام غالبا، وليس دائما، فـــ:  » كان يفعل » يعني باستمرار، وهذا على الغالب، وليس على الدائم، والدليل على أنه على الغالب:أنه ثبت في السنة:  » أن النبي صلى الله عليه وسلم كان يقرأ في صلاة الجمعة بـ(سبح) و (الغاشية) « وجاء اللفظ الآخر: « كان يقرأ في صلاة الجمعة بــ(الجمعة) و (المنافقين) “، فلو قلنا إن (كان) تدل على الدوام دائما، لكان في الحديثين تعارض وتناقض، لكننا نقول:إنها تدل على الدوام غالبا لا دائما. اهـ. شرح بلوغ المرام ج.1ص.216

« Les principologistes (Uṣuliyyûn) ont mentionné que “Kâna”, lorsque son Khabar (attribut) est un verbe au présent (Muḍâri’), alors il indiquera en général la permanence, mais pas toujours. Lorsque l’on dit “Kâna yaf’al (il faisait)”, c’est-à-dire avec continuité, et ceci de façon générale, mais pas toujours. La preuve que cela est prévalent (sans être permanent) se trouve dans le fait que le Prophète (paix sur lui) – Kâna yaqra` – récitait dans la prière du Jumu’ah les sourates Al A’lâ, Al Ghâshiyah et, selon une autre formule, Al Jumu’ah et Al Munâfiqûn. Si nous disons que Kâna indique la continuité, les deux Ḥadîths se contrediraient. Toutefois, nous disons qu’il indique la redondance et non l’invariabilité. […]. »

Or, ceci est bien le cas dans le Ḥadîth d’Ibn ‘Umar concernant la mixité lors des ablutions. Aussi, il est plus cohérent d’affirmer que la situation décrite était fréquente et répétée dans le temps, d’autant qu’un élément dans le Ḥadîth vient renforcer le fait qu’il s’agissait d’une situation redondante, à savoir l’expression : « Fî Zamân Rasûlillâ (à l’époque du Messager de Dieu) » et ce, sans attribuer de limite à cette époque.

  • Concernant le quatrième point : Il s’agit d’un propos (athar) de ‘Umar qui contient dans sa chaîne une personne du nom d’Abû Salâmah al Ḥabîbî dont l’état est inconnu. Cela est d’ailleurs confirmé par Ibn Ma’în qui fut questionné à ce sujet :

قال: وسمعت يحيى يقول: حدثنا سفيان، عن منصور بن عبيد بن علي، عن أبي سلامة، فقال رجل عند يحيى: هذا عن أبي سلامة الحبيبي، فقال يحيى لا أعرف الحبيبي“.

« Un homme questionna Yaḥyâ ibn Ma’în au sujet d’Abû Salâmah al Ḥabîbî et il répondit : “Je ne connais pas ce Al Ḥabîbî.” »[11]

Voici à nouveau le propos attribué à ‘Umar :

 في مصنف عبد الرزاق: عَنْ إِسْرَائِيلَ بْنِ يُونُسَ، عَنْ سِمَاكِ بْنِ حَرْبٍ، عَنْ أَبِي سَلَامَةَ الْحَبِيبِيِّ قَالَ: رَأَيْتُ عُمَرَ بْنَ الْخَطَّابِ أَتَى حِيَاضًا عَلَيْهَا الرِّجَالُ وَالنِّسَاءُ يَتَوَضَّئُونَ جَمِيعًا فَضَرَبَهُمْ بِالدِّرَّةِ، ثُمَّ قَالَ لِصَاحِبِ الْحَوْضِ:  » اجْعَلْ لِلرِّجَالِ حِيَاضًا، وَلِلنِّسَاءِ حِيَاضًا  » ثُمَّ لَقِيَ عَلِيًّا فَقَالَ:  » مَا تَرَى؟  » فَقَالَ: أَرَى إِنَّمَا أَنْتَ رَاعٍ، فَإِنْ كُنْتَ تَضْرِبُهُمْ عَلَى غَيْرِ ذَلِكَ فَقَدْ هَلَكْتَ وَأَهْلَكْت

Dans le Muṣannaf de ‘Abd ar Razzâq, selon Isrâ`îl ibn Yunûs, selon Simâk ibn Ḥarb, Abû Salâmah al Ḥabîbîa dit : « J’ai vu ‘Umar ibn al Khaṭṭâb venir aux bassins dans lesquels les hommes et les femmes accomplissaient les ablutions ensemble. Il les frappa de son fouet[12]. Puis il dit au propriétaire du bassin : “Fais pour les hommes un bassin et pour les femmes un autre.” Puis il rencontra ‘Alî (sur le chemin) à qui il demanda : “Quel est ton avis ?” Il répondit : “Je vois que tu es (similaire à) un gardien (litt. : un berger). Si tu les avais frappés pour autre que cela, tu aurais péri et tu aurais fait périr.” »

Malgré sa faiblesse, on pourrait considérer ce propos comme venant renforcer le sens du Ḥadîth d’Ibn ‘Umar concernant la mixité lors des ablutions et la continuité de cette pratique jusqu’à l’époque de ‘Umar faisant suite, déjà, au califat d’Abû Bakr. En outre, il est intriguant de constater que ‘Umar ibn al Khaṭṭâb questionna ‘Alî à propos de sa réaction, comme s’il ne savait pas s’il avait bien agi ou non. En effet, sûr de lui et de l’interdiction de cette pratique, il aurait très bien pu dire : « Que font ces gens-là ! Ne savent-ils pas que l’ordre du « Ḥijâb » fut révélé et qu’ils doivent en conséquence cesser cette pratique ! », non rien de cela.

En outre, cet argument n’en est pas un véritablement puisque la parole du Ṣaḥâbî (Compagnon) n’est pas une preuve irréfutable et absolue en islam et qu’elle peut parfaitement être remise en question. D’ailleurs, même à considérer que cette parole ne soit pas touchée par la faiblesse, comment la considérer comme un argument alors qu’on ne sait pas précisément ce qui occasionna la réaction de ‘Umar :

  • Est-ce le fait que les femmes soient présentes en même temps que les hommes lors des ablutions et qu’elles soient amenées à se découvrir quelques peu pour s’ablutionner ? Si oui, alors le fait de construire deux bassins différents ne résout pas le problème, à moins qu’ils soient très éloignés l’un de l’autre ou séparés visuellement, information qui n’est pas présente dans le Athar.
  • Est-ce le fait que, faisant les ablutions dans le même bassin, les hommes et les femmes étaient parfois amenés à se toucher, même involontairement ? Si oui, alors les deux bassins différents résolvent le problème, mais ils n’empêchent nullement que les femmes se découvrent la chevelure (entre autres) à proximité d’hommes étrangers.
  • Doit-on considérer qu’à Médine, après dix ans d’apostolat dans la ville, les gens ont pratiqué les ablutions dans la mixité sans que le Prophète ne l’interdise, ni Abû Bakr par la suite, mais qu’il ait fallu attendre la gouvernance de ‘Umar pour que cela soit compris ? ‘Umar serait-il plus perspicace que le Prophète ? Craindrait-il davantage Dieu que Son propre Messager ? Il n’y a que les yeux du fanatisme qui empêche de raisonner…

Conséquemment, pourquoi utiliser la parole d’un Compagnon à propos de laquelle on ne sait pas précisément ce qui déclencha sa réaction ni même s’il en est vraiment l’auteur, pour proscrire ?

A cela, subsiste la prétention de quelques-uns qui présument que les femmes, à cette époque, faisaient l’essuyage (le Masḥ) sur leur Khimâr voire même, plus curieusement, sur les manches recouvrant leurs bras. Aussi, même si nous considérons qu’il s’agit d’une fuite en avant, voyons ce qu’en disent les Fuqahâ (juristes) :

  • Dans le Ṣaḥîḥ de l’Imâm Muslim, il est rapporté :

أنَّ النبيَّ صلَّى اللهُ عليهِ وسلَّمَ مسح على الخُفَّين والجِمار.

« Le Prophète (paix sur lui) effectuait l’essuyage (Maṣaḥa) sur les Khuff (chaussons de cuir) et le Khimâr. »[13]

An Nawawî a dit dans son commentaire du Ṣaḥîḥ de Muslim (3/174) :

يعنى بالخمار العمامة لأنها تخمر الرأس أي تغط

« On veut signifier par le terme « Khimâr », la ‘Imâmah (turban), car elle couvre la tête. »

Question : Est-ce que la femme peut accomplir ses ablutions sans passer la main sur ces cheveux, mais en les passant sur son Khimâr de tête ?

Les Ḥadîths jugés Ṣaḥîḥ ne sont parvenus que pour l’essuyage sur le turban de l’homme, que l’on peut également appeler Khimâr. Mais concernant l’essuyage du Khimâr de la femme, les savants ont divergé quant à sa permission :

En résumé, disons que les Mâlikites, les Shâfi’ites et les Ḥanafites l’ont interdit, alors que chez les Ḥanbalites, il y a deux avis, sachant que l’avis célèbre chez eux est la permission. Un groupe de savants ne le permet pas car ils disent que Dieu a ordonné d’essuyer la tête dans le verset suivant : وَامْسَحُواْبِرُؤُوسِكُمْ – « …passez les mains (essuyez) sur vos têtes…». Or, si la femme pratique l’essuyage sur son Khimâr, elle aura en vérité essuyé sur un obstacle (Ḥâ`il) à la tête, à savoir le Khimâr en question.

Le groupe de savants qui a permis l’essuyage sur le Khimâr de la femme se base sur les éléments suivant :

  • Un Athar (récit) d’Umm Salâmah informant qu’elle aurait passé ses mains sur son Khimâr.
  • L’analogie faite entre le Khimâr et le turban en disant que la difficulté est présente dans les deux cas, sauf qu’ils émirent deux conditions à cela :
    • que le Khimâr entoure le cou.
    • qu’il y est réellement une difficulté (contrainte) dans le fait de l’enlever.

On se demandera au passage d’où proviennent les conditions susmentionnées. Sur quels fondements se basent-elles ?

Ibn Athîr a dit dans An Nihâyah fi Gharîb al Ḥadîth wal Athar (1/185) :

وفيه[أنه كان يمسح على الخف والخمار]،أراد به العمامة؛لأن الرجل يغطي بها رأسه،كما أن المرأة تغطيه بخمارها،وذلك إذا كان قد اعتم عمة العرب فأدارها تحت الحنك فلا يستطيع نزعها في كل وقت،فتصير كالخفين،غير أنه يحتاج إلى مسح القليل من الرأس،ثم يمسح على العمامة بدل الاستيعاب. انتهى

« Dans le fait [qu’il pratiquait l’essuyage sur les Khuff et le Khimâr], il voulut signifier la ‘Imâmah (turban) car l’homme se couvrait la tête avec, comme la femme la couvrait avec son Khimâr.[14] Et cela parce que lorsqu’il portait le turban des arabes, il l’enroulait sous le menton (en-dessous des joues) et il ne pouvait pas (il était pénible de) le retirer à chaque fois. Il était alors assimilable aux Khuff (chaussons), à ceci près que (le fait d’essuyer le turban) nécessite d’essuyer tout de même (une partie de) la tête, puis d’essuyer le turban comme un substitut de l’essuyage complet (de la tête). »

Il faut donc que le lecteur sache que l’essuyage en passant par le Khimâr de la femme est une question à grandes divergences et non quelque chose de tranchée. Comment alors être sûr que toutes les femmes à l’époque du Messager (paix sur lui), lorsqu’elles faisaient leurs ablutions avec les hommes, le faisaient en effectuant le Masḥ (essuyage) sur le Khimâr et ce, alors que les Fuqahâ (juristes) ne sont pas d’accord sur cette pratique ?

Si les femmes faisaient toutes cela, il s’agissait donc d’une pratique notoire et qui était nécessairement notoirement connu des premiers musulmans, notamment à Médine, et de l’ensemble des Compagnons. Comment donc peut-il y avoir divergence, avec une majorité d’avis s’y opposant, si tel est le cas ? Et si tel n’est pas le cas, comment expliquer qu’un acte pratiqué aussi régulièrement ne soit pas rapporté ainsi ?

En réalité, il y a une grande divergence à ce sujet chez les Salaf parmi les Ṣaḥâbah (Compagnons) et les Tâbi’ûn (Suiveurs des Compagnons). Pour s’en faire une idée, le lecteur pourra se diriger vers le Muṣannaf d’Ibn Abî Shaybah (1/29 à 31) où il y répertorie tous les avis allant de la permission totale, à l’interdiction (c’est-à-dire qu’il faudrait retirer le Khimâr et essuyer la tête), en passant par la permission conditionnée à l’essuyage du devant de la tête ou à l’introduction des mains sous le Khimâr.

En général, les partisans de l’essuyage se base sur un Athar (propos) d’Umm Salâmah qui, même s’il pouvait éventuellement permettre à la femme d’effectuer l’essuyage sur son Khimâr, comme l’homme peut le faire sur son turban, ne constitue en rien une preuve que les femmes le faisaient de façon systématique et obligatoire en présence d’hommes étrangers afin de se cacher d’eux lors des ablutions. Et encore, elle est une permission pour ceux qui y voient la validité d’un tel acte, sachant que d’autres s’y sont opposés, la propre femme de ‘Abdullah ibn ‘Umar le retirant pour l’essuyage. En effet, on trouve dans le Muwaṭṭâ de l’Imâm Mâlik, dans la partie réservée à la purification (chapitre de ce qui est parvenu concernant l’essuyage sur la tête et les oreilles) ce qui suit :

وَحَدَّثَنِي عَنْ مَالِكٍ عَنْ نَافِعٍ أَنَّهُ رَأَى صَفِيَّةَ بِنْتَ أَبِي عُبَيْدٍ امْرَأَةَ عَبْدِ اللَّهِ بْنِ عُمَرَ تَنْزِعُ خِمَارَهَا وَتَمْسَحُ عَلَى رَأْسِهَا بِالْمَاءِ وَنَافِعٌ يَوْمَئِذٍ صَغِيرٌ وَسُئِلَ مَالِكٌ عَنْ الْمَسْحِ عَلَى الْعِمَامَةِ وَالْخِمَارِ فَقَالَ لَا يَنْبَغِي أَنْ يَمْسَحَ الرَّجُلُ وَلَا الْمَرْأَةُ عَلَى عِمَامَةٍ وَلَا خِمَارٍ وَلْيَمْسَحَا عَلَى رُءُوسِهِمَا وَسُئِلَ مَالِكٌ عَنْ رَجُلٍ تَوَضَّأَ فَنَسِيَ أَنْ يَمْسَحَ عَلَى رَأْسِهِ حَتَّى جَفَّ وَضُوءُهُ قَالَ أَرَى أَنْ يَمْسَحَ بِرَأْسِهِ وَإِنْ كَانَ قَدْ صَلَّى أَنْ يُعِيدَ الصَّلَاةَ

Selon Mâlik, Nâfi’ (le serviteur d’Ibn ‘Umar), a vu Ṣafiyyah bint Abî ‘Ubayd, la femme de ‘Abdullah ibn ‘Umar, retirer son Khimâr et essuyer sa tête avec de l’eau. Nâfi’ était ce jour-là enfant. On questionna Mâlik à propos de l’essuyage sur la ‘Imâmah et le Khimâr, il dit :« il ne faut pas pour l’homme et la femme essuyer ni sur la ‘Imâmah (turban) ni sur le Khimâr, qu’ils essuient sur leur têtes (directement)… »

Voici certains parmi les Salafs qui ont opté pour la permission de l’essuyage sur le turban, sachant que les propos rapportés d’eux ne traitent que le sujet du turban de l’homme et non celui du Khimâr de la femme (à l’exception du cas d’Umm Salâmah) :

  • Parmi les Ṣaḥâbah (Compagnons) : Abû Bakr, ‘Umar ibn al Khaṭṭâb, Anas ibn Mâlik, Abû Mûsâ al Ash’arî et Salmân al Fârisî.[15]
  • Parmi les Tâbi’ûn, nous comptons : ‘Umar ibn ‘Abd al ‘Azîz, Al Ḥasan al Baṣrî, Makḥûl et Qatâdah.[16]
  • Parmi les Fuqahâ (juristes), nous comptons : Al Awzâ’î, Abû Thawr[17], les Ḥanbalites[18], les Ẓâhirites[19].

Voici certains de ceux parmi les Salaf qui étaient d’avis que l’essuyage n’étaient pas permis :

  • Parmi les Ṣaḥâbah (Compagnons) : ‘Alî ibn Abî Ṭâlib, Jâbir ibn ‘Abdillah al Anṣârî et ‘Abdullah ibn ‘Umar.[20]
  • Parmi les Tâbi’ûn :‘Urwah ibn Zubayr, Nâfi’, ‘Atâ, Ash Sha’bî et An Nakha’î.[21]
  • Parmi les Fuqahâ (juristes) : Les Ḥanafites[22], les Mâlikites[23]et les Shâfi’ites[24].

 

Comment donc établir, à partir de toutes ces divergences, une certitude ? Comment prétendre que les femmes de l’époque faisaient toutes le Masḥ (essuyage) sur leur Khimâr lors des ablutions avec les hommes, alors qui est fort probable que parmi elles s’y trouvaient les épouses des Ṣaḥâbah et des Tâbi’ûn qui ne permettaient pas le Masḥ sur le Khimâr ?

Conséquemment, en tenant compte de l’ensemble de ce qui fut dit précédemment et des différents arguments sur le sujet, il nous semble nettement plus cohérent et pertinent d’affirmer que les femmes ne voyaient pas toutes d’inconvénient à découvrir leur chevelure ou encore leur avant-bras et leurs chevilles, même en présence d’hommes étrangers, pour s’ablutionner avant de prier, et si certaines d’entre elles ne le faisaient pas, c’est alors en accord avec leur approche personnelle de la spiritualité et du rapport au corps. En tout état de cause, si une telle pratique qualifiée d’inconvenante avait dû être prohibée, le Prophète n’aurait pas laissé survenir le califat de ’Umar pour que ce dernier s’en charge tandis qu’il aurait laissé une telle pratique se répandre sous son apostolat et celui d’Abû Bakr.

Rédaction LVDH

Références :

[1]Visiblement, il arrive à être certain de ce qui est flou…

[2]Ṭarḥ at Tathrîb(2/39).

[3]Spécifié par qui explicitement ? Mystère… En vérité, il n’y a aucun argument explicite en la matière.

[4]Fatḥ al Bârî (1/300) et Nayl al Awṭâr (1/43).

[5]Là, bizarrement, on reconnaît qu’il s’agissait bien de l’accomplissement des ablutions des hommes et des femmes en général ensemble et en même temps…

[6]Ṣaḥîḥ Al Bukhârî (1/70), Ṣaḥîḥ Muslim (1/256), Sunan An Nasâ`î (1/201).

[7]Savant Shâfi’ite égyptien du XVe siècle, qualifié par certains de « Shaykh al islam ».

[8]Dans le Ḥadîth qu’il mentionne dans son livre.

[9]Livre de Uṣûl al Fiqh d’As Subkî.

[10]Sharḥ Bahjah al Wardiyyah( 8/30)

[11]Târîkh(2/708)

[12]Là, bizarrement, on reconnaît qu’il s’agissait bien de l’accomplissement des ablutions des hommes et des femmes en général ensemble et en même temps…

[13]D’autres versions précisent qu’il le faisait également sur le toupet.

[14]Mais quel est la preuve qu’il s’agissait de la ‘Imâmah ?

[15]Muṣannaf d’Ibn Abî Shaybah (1/28), Nayl al Awṭâr d’Ash Shawkânî (1/165), Al Awṣat d’Ibn Manẓûr (1/467).

[16]Al Mughnî d’Ibn Qudâmah (1/379), Nayl al Awṭâr d’Ash Shawkânî (1/165).

[17]Al Muḥallâ d’Ibn Ḥazm (1/60), Al Mughnî d’Ibn Qudâmah (1/379).

[18]Kashshâf al Qanâ’ d’Al Bahûtî (1/12), AlInṣâf d’Al Mardâwî (1/170), Al Mughnî d’Ibn Qudâmah (1/379-384).

[19]Al Muḥallâd’Ibn Ḥazm (1/58).

[20]Muṣannaf de ‘Abd al Razzâq (1/148), Musannaf d’Ibn Abî Shaybah (1/29), Sunan al Kubrâ d’Al Bayhaqî (1/107).

[21]Muṣannaf d’Ibn Abî Shaybah (1/30), Al Mughnî d’Ibn Qudâmah (1/379).

[22]Al Baḥr al Râ`iq d’Ibn Nujaym (1/193), Ḥâshiyah Radd al Muḥtâr d’Ibn ‘Âbidîn (1/66).

[23]Mudawwanah (1/69) et Muwaṭṭâ (47) de l’Imâm Mâlik, Muntaqâ d’Al Bâjî (1/57).

[24]Al Umm (1/92) et Ar Risâlah (546) de l’Imâm Ash Shâfi’î.

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