5. La nudité des esclaves et la malédiction des sourcils !

Parmi les mythes qui circulent abondamment sur « l’islam des Salafs », il y a celui de l’extrême pudeur qui accompagnait la société dans laquelle vivaient les Ṣaḥâbah et les premiers Salaf après eux. Il s’entend et se dit que leur société était un exemple de pudeur et qu’on ne voyait pas, comme dans les nôtres, des femmes y circuler en étant à moitié habillées…

Cette information est étonnante puisque plusieurs récits nous informent que du temps du califat de ‘Umar par exemple, les femmes qui étaient esclaves avaient interdiction de se « voiler », de se couvrir, notamment la tête, de porter le Jilbâb et ce, au risque de subir la peine du fouet.

Ainsi, on trouve dans Ad Dirâyah d’Ibn Ḥajar al ‘Asqalânî (1/124) que Anas ibn Mâlik rapporte d’après un Sanad qualifié de Ṣaḥîḥ ce qui suit :

رأى عمر أمة عليها جلباب فقال: عتقت؟ قالت: لا، قال ضعيه عن رأسك، إنما الجلباب على الحرائر، فتلكأت فقام إليها بالدرة، فضرب رأسها حتى القتها

On trouve dans les Ḥadîths que ‘Umar avait vu une femme esclave portant un Jilbâb. Il lui dit alors : « As-tu été affranchie ? » Elle répondit : « Non ». Il rétorqua : « Retire-le de ta tête. Le Jilbâb est plutôt pour les femmes libres. » Elle lambina et c’est alors que ‘Umar se leva avec son fouet pour qu’elle se presse et lui donna un coup.

De même, on trouve dans le même ouvrage (2/230) ce qui suit :

كان عمر إذا رأى جارية متقنعة علاها بالدرة، وقال: ألق عنك الخمار، يا دفار، أتتشبهين بالحرائر

Lorsque ‘Umar voyait une esclave couverte au niveau de la tête/visage, il la frappait avec son fouet et il disait (en l’insultant) : « Jette ce Khimâr (que tu portes), ô imbécile. Cherches-tu à ressembler aux femmes libres ? »

D’ailleurs, un Ḥadîth jugé Ṣaḥîḥ (sain) selon les conditions d’Al Bukhârî et Muslim, rapporté par Ibn Abî Shaybah dans son Musannaf et authentifié par Al Albânî dans son Jilbâb al Mar`a p.99 nous apprend ceci :

« حدثنا وكيع حدثنا شعبة عن قتادة عن أنس قَالَ : رأى عُمرُ أمةً لنا متقنعة فضربها وَقَالَ : لا تشبهي بالحرائر »

Wakî’ rapporte d’après Shu’bah, d’après Qatâdah que Anas a dit : « Lorsque ‘Umar voyait une esclave avec la tête/visage couverte, il la frappait en disant : “Ne ressemble pas aux femmes libres.“ »

On retrouve des récits similaires dans le livre Ṭabaqât d’Ibn Sa’d et les Sunan d’Al Bayhaqî (avec les critiques connues sur le sujet) et Abû Ḥafṣ a rapporté que ‘Umar ne laissait aucune femme esclave se voiler la tête durant son califat. Dans le livre Al Mughnî (1/351) d’Ibn Qudâmah il est dit :

إن عمر رضي الله عنه ضرب أمة لآل أنس رآها متقنعة وقال اكشفي رأسك ولا تتشبهي بالحرائر

« ‘Umar, que Dieu l’agrée, a frappé une esclave de la famille d’Anas qu’il vit avec la tête/visage couverte. Il dit : “Dévoile ta tête et ne ressemble pas aux femmes libres.” »

Ceci indique que cette position devait être célèbre chez les Ṣaḥâbah et non reprouvée, du moins publiquement. A ce titre, nombreux sont ceux qui, en pareil cas, auraient parlé, que dis-je, crié au Ijmâ’ as Sukûtî (consensus implicite) puisqu’on ne rapporte nullement que la compréhension de ‘Umar fut contestée.

C’est d’ailleurs ce type de récit qui a fait dire à Ibn Taymiyyah :

كان عمر بن الخطاب إذا رأى أمة (جارية) قد تقنَّعت، أو أدنت جلبابها عليها، ضربها بالدرة على رأسها، قائلاً: فيمَ الإماء يتشبهن بالحرائر، حتى يسقط غطاؤها.

« Lorsque ‘Umar Ibn Al Khaṭṭâb voyait une esclave (Jâriyyah) qui s’était couvert la tête/visage (تقنعت) ou que celle-ci relâchaient sur elle leur Jilbâb, il la frappait avec un fouet sur la tête, en disant : « Depuis quand les femmes esclaves ressemblent aux femmes libres ! » et ce, jusqu’à que la chose avec laquelle elle se couvrait ne tombe. » (D’après ce Ḥadîth authentique selon les conditions d’Al Bukhârî et Muslim, rapporté par Ibn Abî Shaybah et authentifié également par Al Albanî dans son « Jilbâb al Mar`a » p.99 :

« حدثنا وكيع حدثنا شعبة قتادة عن أنس قَالَ : رأى عُمرُ أمةً لنا متقنعة فضربها وَقَالَ : لا تشبهي بالحرائر، »)

Encore, selon Anas ibn Mâlik :

عن أنس بن مالك – دخلتْ على عمرَ بنِ الخطابِ أمةٌ قد كان يعرفُها لبعضِ المهاجرينَ أو الأنصارِ وعليها جلبابٌ مُتقنِّعةٌ به فسألَها عُتقتِ قالت لا قال فما بالُ الجلبابِ ضعِيه عن رأسِك إنما الجلبابُ على الحرائرِ من نساءِ المؤمنين فتلكَّأَتْ فقام إليها بالدِّرَّةِ فضرب بها رأسَها حتى ألقَتْه عن رأسِها

Une femme esclave est entrée chez ‘Umar ibn al Khaṭṭâb qu’il connaissait de certains Muhâjirûn ou Anṣârs. Elle portait sur elle un Jilbâb avec lequel elle s’était couverte la tête et le reste (du corps). Il la questionna (en ces termes) : « As-tu été affranchie ? » Elle répondit : « non ». Il rétorqua : « Pourquoi mettre le Jilbâb ! Enlève-le de ta tête, (car) le Jilbâb est destiné aux femmes libres parmi les femmes croyantes. » Elle prit alors son temps (pour l’enlever) au point que (‘Umar) se lève avec le fouet et la frappe à la tête jusqu’à ce qu’elle le jette. » (Ibn Ḥajar al ‘Asqalânî et Al Albânî : Ad Dirâyah, Irwâ` al Ghalîl – 6/204)

Ce Ḥadîth est considéré comme Ṣaḥîḥ (« sain ») selon les conditions de l’Imâm Muslim.

Tout cela se trouve corroboré par d’autres récits nous expliquant que lorsque certains Ṣaḥâbah et d’autres se rendaient au marché aux esclaves, alors ils ne se gênaient pas pour palper la « marchandise » avant achat !

Ainsi, Ibn Abî Shaybah rapporte avec une chaîne de transmission (Sanad) qualifiée de Ṣaḥîḥ (« saine ») que lorsque ‘Abdullah ibn ‘Umar, le fils du deuxième calife ‘Umar ibn al Khaṭṭâb, se rendait au marché pour acheter une esclave, il touchait ses fesses, mettait sa main entre ses cuisses et dévoilait parfois ses jambes. Il appelait les propriétaires en s’écriant : « Ça c’est de la marchandise ! ». De même, Abû Ja’far demandait le prix des esclaves en palpant leurs seins. (Musannaf – 7/118-119) :

2.jpg

Ce statut de bien marchand de l’esclave a perduré des siècles durant dans le monde musulman entre autres, sachant que certains pays non-musulmans, mais également musulmans comme la Mauritanie, connaissent encore des situations d’esclavage ancestrales où des anciennes esclaves témoignent qu’elles avaient interdiction de se couvrir et qu’elles étaient parfois obligées de découvrir leur poitrine. Aussi, les travaux de Maria Ghazali permettent notamment de faire un état des lieux de l’état de l’esclavage et de la captivité en Méditerranée, notamment en Tunisie, à la fin du XVIIIe siècle.

L’esclavage était très répandu dans le monde musulman, notamment au cours des premiers siècles par le biais de ce que l’on appelle les Futuḥât (« ouvertures »), c’est-à-dire les conquêtes arabes. A titre d’exemple, Ibn Kathîr rapporte qu’au VIIIe siècle, à l’époque du calife Umayyade Al Walîd ibn ‘Abd al Mâlik, Mûsâ ibn Nasayr, l’Émir du Maghreb, disposait de plus de 200 000 esclaves en butin, dont 100 000 Berbères (Al Bidâyah wan Nihâyah – 12/629) :

3

Tous ces récits sont en réalité en concordance avec les positions des quatre Écoles de droit sunnite quant au fait que la ‘Awrah de la femme esclave était similaire à celle de l’homme, c’est-à-dire qu’elle allait du nombril au genou, un peu plus ou beaucoup moins selon les divergences.

L’École Hanafite a l’avis suivant :

الأمة كالرجل في العورة مع ظهرها وبطنها وجنبها ، لقول عمر : الق عنك خمارك يا دفار ، اتتشبهين بالحرائر ( الدر المختار – تبيين الحقائق )

« La femme servante/esclave est comme l’homme dans le domaine de la ‘Awrah en ce qui concerne son dos, son ventre et ses flancs et ce, à cause de la parole de ‘Umar : « Enlève ton Khimâr, ô Dafâr ! Ressembles-tu aux femmes libres ? »

L’École Mâlikite :

عورة الامة هي السوأتان مع الاليتين – الشرح الصغير – بداية المجتهد

« La ‘Awrah de la femme esclave correspond à ses orifices et à ses fesses. »

L’École Shâfi’ite :

عورة الأمة كارجل في الاصح الحاقا لها بالرجل بجامع أن راس كل منهما ليس بعورة . – مغني المحتاج – لمهذب

« La ‘Awrah de la femme esclave est similaire à celle de l’homme selon l’avis le plus juste. Elle est annexée à l’homme car leur tête à chacun n’est pas une ‘Awrah. »

L’École Ḥanbalite :

عورة الأمة كالرجل تماما : ما بين السرة والركبة على الراجح ، لحديث : ( اذا زوج أحدكم أمته فلا ينظر الى شئ من عورته ، فان ما تحت السرة الى الركبة عورة ) ( رواه البيهقي )
و عورة الرجل و الأمة ما بين السرة و الركبة ( شرح العمدة :4/261 )]

« La ‘Awrah de la femme esclave est comme celle de l’homme intégralement, c’est-à-dire ce qu’il y a entre le nombril et le genou selon l’avis prévalent et ce, à cause du Ḥadîth : « Lorsque quelqu’un marie sa servante qu’il ne regarde pas une chose de sa ‘Awrah, car ce qui se trouve entre le nombril et le genou est ‘Awrah » (Rapporté par Al Bayhaqî). La ‘Awrah de l’homme et de la servante est située entre le nombril et le genou. »

Ibn Taymiyyah a dit :

وأليكم قول « أبن تيمية » في مجموع الفتاوي المجلد (الخامس عشر) صفحه 372
والحجاب مختص به « الحرائر »دون « الإيماء » كما كانت سنة المؤمنين في زمن رسول الله ص وخلفائه فالحرة تتحجب والأمة تبرز.وكان عمر »يقصد عمر بن الخطاب رضي الله عنه »
إذا رأي أمة « مختمرة »ضربهاوقال أتتشبهيين بالحرائر أي لكاع فيظهر من الأمة رأسها ويدها ووجهها

« Le Ḥijâb (voile) est spécifique aux femmes libres et non aux servantes/esclaves comme cela était la Sunnah des croyants au temps du Messager d’Allah (paix sur lui) et de ses califes. La Ḥurah (femme libre) se couvrait avec le Ḥijâb, la femme esclave était visible. Lorsque ‘Umar, qu’Allah l’agréé voyait une femme esclave avec un Khimâr, il la frappait et disait « Ressembles-tu aux femmes libres ?! » »

Ibn ‘Uthaymîn a dit :

ويقول « أبن عثيميين » في »الشرح الممتع علي زاد المستنقع » المجلد الثاني .دار بن الجوزي صفحه 157 باب الصلاة
« الأمة لو بالغة وهي المملوكة فعورتها »مابين السرة والركبة  » فصلاتها صحيحه لأنها سترت مايجب عليها ستره في الصلاة

« La ‘Awrah de la femme servante si elle est pubère, donc de la femme esclave, est située entre le nombril et le genou. Sa Ṣalât (prière) est valide car elle a couvert ce qu’elle devait couvrir dans la prière. »

En bref, d’après les récits que l’on rapporte, les Ṣaḥâbah ainsi que les 4 École et même les salafistes considèrent, sans argument coranique d’ailleurs, que la femme esclave peut se découvrir davantage que la femme libre et même aller, selon certains, jusqu’à ne pas considérer comme interdit de ne pas se couvrir la poitrine… et ce, alors même que les termes coraniques ne distinguent pas les deux catégories et sont généraux dans leur portée.

Ces textes, s’ils doivent être acceptés, doivent nous permettre de nous interroger sur le rapport à la nudité/sexualité dans l’époque des premiers musulmans ou encore, comme l’a très bien fait remarqué un docteur et chercheur, sur le fait que ces sources multiples indiquent que le Khimâr et le Jilbâb était interdit aux femmes esclaves musulmanes (à l’époque du Prophète et des Sahâbah, surtout sous le califat de ‘Umar), ce qui retire ipso facto toute valeur religieuse au « voile », sauf à rejeter toutes les sources en question.

Mais outre cela, on pourra également s’interroger sur un sujet plus secondaire, quoiqu’évoquant la malédiction de Dieu, et faire le parallèle entre ce « laxisme » concernant la ‘Awrah de la femme esclave, comme si son statut social la rendait indésirable sexuellement et non attirante, alors que selon beaucoup de théologiens de ces mêmes courants, la femme qui s’épile les sourcils et en retire quelques poils se voit maudite par Dieu… Les seins, pas de problème, mais les sourcils c’est l’Enfer…

A bon entendeur.

PS : Précisons simplement que cet article s’adresse surtout à ceux qui accordent du crédit, parfois aveuglément, aux récits qualifiés de « Sahîh » afin qu’ils puissent s’interroger sur ce qui semble totalement paradoxal et incohérent dans l’approche classique maudissant l’arbre et permettant la forêt…

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close