La réforme de la jurisprudence islamique : une nécessité contemporaine

L’idée de réformer le corpus juridique islamique traditionnel fait partie d’un des chantiers de la réforme à laquelle nous aspirons. Même si l’aspect juridique traditionnel a partiellement ou totalement disparu des pays à forte majorité musulmane, ce corpus continue toujours de façonner les esprits des croyants et d’exercer une fascination sans nom auprès de nos doctes et de la population.

Contrairement à ce que certains écrivent, le chantier de la réforme du fiqh est obligatoire pour plusieurs raisons qu’il serait trop long de détailler ici. Toutefois, donnons juste un petit exemple pour mieux cerner le sujet. Il vous suffit de faire un test et de poser certaines questions à un croyant lambda de votre entourage :

1 – Que dit l’islam sur l’apostat ? Il répondra : l’apostat doit être tué, c’est le Dîn (religion) qui le dit, c’est Allah (Dieu) qui le dit, c’est le Rasûl (Messager) qui le dit.
2 – Que dit l’islam sur la viande ? Il répondra : Il faut qu’elle soit Halâl sinon elle est Harâm, c’est le Dîn qui le dit, c’est Allah qui le dit, c’est le Rasûl qui le dit.
3 – Que dit l’islam sur ci ou sur ça ? Il répondra : L’islam dit, Dieu dit, le Messager a dit.

Alors que sur la plupart des questions le problème est d’ordre juridique et non religieux à proprement parler. La manière dont est articulée notre jurisprudence, qui a prit la place de la religion, rend toute chose confuse pour tout le monde. Le poison juridique est tel, qu’il a même enlevé toute forme d’éthique à notre jurisprudence sur certaines questions. Ces dernières ont été tellement traitées de façon abstraite qu’elles nous font honte quand nous regardons aujourd’hui les conclusions d’antan… Bref, pour ne pas alourdir le propos, je vais donner un exemple très clair :

Dans le Sahîh de l’imâm al-Bukhârî, le Livre des ruses juridiques, chapitre sur la ruse concernant le mariage :

L’imâm al-Bukhâri cite trois hadiths – 6968, 6970 et 6971 d’après Abû Hurayrah pour les deux premiers et Aïshah pour le dernier – dans lesquels le Prophète interdit de marier les femmes vierges ou non contre leur gré. Al Bukhârî prend la précaution de citer le Hadîth 6969 pour insister sur le fait que le Prophète a fait interdire un mariage forcé. Jusqu’ici pas de problème.

Mais étant donné que son chapitre parle des ruses concernant le mariage où se trouve dès lors le problème ? Constatons alors qu’en commentaire de ces Hadiths, il va répéter trois fois la même chose… concentrez-vous :

وَقَالَ بَعْضُ النَّاسِ:  » إِنْ لَمْ تُسْتَأْذَنِ البِكْرُ وَلَمْ تَزَوَّجْ، فَاحْتَالَ رَجُلٌ، فَأَقَامَ شَاهِدَيْ زُورٍ: أَنَّهُ تَزَوَّجَهَا بِرِضَاهَا، فَأَثْبَتَ القَاضِي نِكَاحَهَا، وَالزَّوْجُ يَعْلَمُ أَنَّ الشَّهَادَةَ بَاطِلَةٌ، فَلاَ بَأْسَ أَنْ يَطَأَهَا، وَهُوَ تَزْوِيجٌ صَحِيحٌ

« Et certains gens ont dit : Si la vierge n’a pas donné son consentement et qu’elle n’est donc pas mariée, mais qu’un homme produit deux faux témoins qui témoignent devant le juge qu’elle s’est mariée avec consentement avec cet homme, et que le juge confirme son mariage – alors que le mari sait pertinemment que les témoignages produits sont faux – alors il n’y a aucun problème pour qu’il couche avec elle et le mariage devient ainsi valide » !!!

Il va reproduire cette histoire trois fois avec variantes à chaque fois…

Que peut-on dire d’un tel fiqh (jurisprudence) ? Comment arrive-t-on d’un Hadith affirmant qu’on ne peut pas marier la femme sans son consentement à ce « truc » ou cette « chose » sans nom ?!

L’imâm Ibn Hajar commente ce chapitre en imputant cet avis à Abû Hanîfah et aux hanafites en insistant sur le fait que beaucoup de savants ont rejetés ce « truc ». A bon défenseur de l’imâm Al Bukhârî, intéressons-nous à la façon dont il va s’y prendre pour omment pour sortir l’imâm de cela ? Regardez :

ذَكَرَ الْبُخَارِيُّ فِي هَذَا الْبَابِ ثَلَاثَةَ فُرُوعٍ مَبْنِيَّةٍ عَلَى اشْتِرَاطِ الِاسْتِئْذَانِ وَيَنْظِمُهَا صِحَّةُ النِّكَاحِ بِشَهَادَةِ الزُّورِ وَحُجَّةُ الْحَنَفِيَّةِ فِيهَا مَا تَقَدَّمَ وَعَبَّرَ فِي الْأُولَى بِقَوْلِهِ فَلَا بَأْسَ أَنْ يَطَأَهَا وَهُوَ تَزْوِيجٌ صَحِيحٌ وَفِي الثَّانِيَةِ بِقَوْلِهِ فَإِنَّهُ يَسَعُهُ هَذَا النِّكَاحُ وَلَا بَأْسَ بِالْمُقَامِ مَعَهَا وَفِي الثَّالِثَةِ بِقَوْلِهِ حَلَّ لَهُ الْوَطْءُ وَهُوَ تَفَنُّنٌ فِي الْعِبَارَةِ وَالْمَفَادُ وَاحِدٌ ثُمَّ يَحْتَمِلُ أَنْ يَكُونَ ذَلِكَ وَقَعَ فِي كَلَامِ مَنْ نَقَلَ عَنْهُ وَيَحْتَمِلُ أَنْ يَكُونَ مِنْ تَصَرُّفِهِ وَاللَّهُ أَعْلَمُ

« Al Bukhari a cité dans ce chapitre trois sujets connexes bâtis sur la condition du consentement qui règlent la validité du mariage avec le faux témoignage, et l’argument hanafite sur cette question a été discuté précédemment, il dit concernant la première histoire (Hadith 6968) : « Il n’y a pas de mal qu’il couche avec elle et c’est un mariage valide » et dans la deuxième (Hadith 6970) : « Il n’y a aucun inconvénient à ce qu’il vive avec elle » et dans la troisième (Hadith 6971) : « Coucher avec elle lui est licite » et ceci est une forme de diversification dans l’expression et ce qui est voulu est une seule chose. Mais il se peut que ceci soit le propos de celui de qui il rapporte le Hadith tout comme il se peut que cela provienne de lui… Allahu a’lam ! » Fdc

Le grand spécialiste du Sahîh de l’imâm al-Bukhârî est en réalité choqué par les propos de son maître. A la fin, après avoir réfuté les hanafites sur cette question, il essaie maintenant d’expliquer pourquoi à trois reprises Al-Bukhârî commente ce texte de la sorte, il use trois fois du « Ta’wil » en disant que cela peut provenir de celui de qui il rapporte le Hadith… Comment peut-il envisager cette option alors même qu’il répète trois une parole similaire et que les transmetteurs sont différents ?! Enfin, il finira par dire à demi-mot, en toute fin, qu’il se peut que ça soit le fruit d’Al-Bukhârî… et il n’oublie surtout pas d’écrire : « Allahu a’lam » ! Enfin, il n’a pas pu éviter d’envisager ce qui semble évident à tout le monde !

En conséquence, même Ibn Hajar se trouva obligé d’abdiquer devant cette évidence. Ce « truc » fait partie du fiqh du grand imâm al-Bukhârî. Eh oui monsieur Ibn Hajar, cette réflexion est le fruit de l’imâm al-Bukhârî. Inutile d’attaquer les transmetteurs afin de dédouaner l’imâm al-Bukhârî sur ce propos. Inutile de faire « trois fois le ta’wil », inutile et surtout pas convainquant du tout. Cette catastrophe juridique est le fruit de l’imâm al-Bukhârî le spécialiste incontesté de la science du hadith. Il faut baisser la tête et le reconnaitre. Constater la chose et ne pas tout rejeter sur les hanafites.

Même Ibn Hajar, avec tout le fanatisme dont il fait preuve pour défendre tout et n’importe quoi dès que cela touche à Al-Bukhârî, ne pourra rien y faire cette fois car :

  • Trois fois la remarque disant que le mariage est licite (avec des variantes dans les expressions) est répétée,
  • Les propos se trouvent dans le Livre des ruses,
  • Al-Bukhâri ne réfute nulle part cet avis.

Alors pourquoi donner cet exemple ? C’est simple :

  • Il touche au Sahîh de l’imâm al-Bukhârî.
  • Il touche à Al-Bukhârî lui-même et à sa capacité à comprendre les Hadiths et les utiliser.
  • Il touche à la jurisprudence islamique.

Cet exemple est une sorte d’uppercut. Valideriez-vous un tel mariage ? Al-Bukharî avec toute sa connaissance des Hadiths le ferait apparemment sans problème, ni morale ni même éthique. L’exemple qu’il donne est celui d’un faux témoignage produit pour faire l’adultère avec une femme qui ne dit mot et qui ne dit mot consent n’est-ce pas ?! No Problem dans le fiqh de l’imâm al-Bukhârî.

Les gens disent : « Il faut demander aux grands savants ! Il faut revenir aux ‘Ulémas ! Il faut connaitre la science du Hadith ! Al Bukhari maitrisait un milliard de Hadith (le propos est exagéré) ! Il a même refusé le Hadith d’un homme ayant trompé son âne ! etc, etc, etc. »

Réfléchissez et ne soyez pas des moutons. Ne vous laissez pas berner pas la « science » ou la « pseudo-science ». La science ne signifie pas que nous devons tout accepter sans réflexion ni tout justifier sans analyse critique…

Article de Salik Al-Hanîf (chercheur indépendant)

(avec légers remaniements par la rédaction LVDH)

 

Complément d’information de l’auteur

L’exemple donné ne pourra pas être défendu par les partisans de l’imâm al-Bukhârî car c’est une chose que notre morale et notre éthique répugnent à mentionner. Cependant cet avis peut être défendu si on sépare bien les genres. Le jugement rendu sur la licéité de ce mariage horrible ne l’est qu’en apparence. Le juge ne peut pas deviner que le mari a produit de faux témoins. En apparence ce jugement ignoble semble bon.

On dira alors que d’un point de vue apparent la femme est bien mariée à l’homme qui a produit les faux témoins. Mais il ne faudra pas oublier de mentionner que du point de vue de la vérité et de la réalité des choses, ce mariage est caduque. Le manque de clairvoyance du juge est ici très perceptible.

Ce juge hypothétique a pris un Hadith du Prophète de manière littérale sans contextualisation. Si la femme ne dit mot quand on la demande en mariage, alors son silence est pris pour un « oui ». Certes, un Hadîth nous informe que le Prophète aurait répondu à une ‘interrogation de ‘Aïshah concernant celle qui aurait tellement honte d’accepter qu’elle ne pourrait dire un mot. C’est alors qu’il aurait dit que son silence sera pris pour une approbation. Mais ce jugement n’est valable que dans ce cas, dans la culture arabe de l’époque, dans la culture du Prophète ou c’était effectivement la norme. Ce n’est pas un jugement ad vitam aeternam, bien qu’il soit malheureusement souvent enseigné bêtement comme cela dans nos écoles.

Dans le cas du juge, un homme qui viendrait faire témoigner deux faux témoins pour prouver qu’une femme est bien mariée à lui, il fera – s’il fait preuve de bon sens – attention à demander l’avis de la femme en premier lieu, car elle la première concernée par l’affaire, ainsi que celui de sa famille, etc. Ce cas grotesque devrait être en théorie impossible.

Mais le cas que notre imâm cite est tellement absurde et abstrait qu’il pose un gros problème morale et éthique en toile de fond.  Il répétera étrangement ces propos : « Il n’y a pas de mal qu’il couche avec elle et c’est un mariage valide » ; « Il n’y a aucun inconvénient à ce qu’il vive avec elle » ; « Coucher avec elle lui est licite » !

Là on s’aperçoit de la confusion des genres. Il affirme la licéité de ce mariage d’arnaque. Donc, il engage ici toute la religion puisque fiqh = din dans la tête de tout le monde.

Pour être plus correct, il aurait du écrire que du point de vue de la justice, ce mariage sera licite, car le juge n’a pas les moyens de vérifier la réalité des témoignages (même si ne pas demander l’avis de la femme est déjà étrange…), mais que du point de vue de la morale religieuse, ce mariage est interdit et il aurait surtout ne jamais dû écrire : « Il n’y a pas de mal qu’il couche avec elle et c’est un mariage valide » !

L’intérêt de cet article est principalement que les gens constatent que ce cas provient de l’imâm al-Bukhârî dans son « authentique ». En conclusion, le jugement d’Al-Bukhârî sur ce cas dans son Sahih n’est pas … « sahih » ! Nul besoin d’aller poser la question à de « grands savants » pour le constater…

 

 

 

 

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