La Zakât dans le Coran

D’aucuns parmi les partisans du hadîth normatif, auquel ils attribuent par erreur une portée législative universelle à l’instar du Coran, usent de l’argument suivant afin de justifier leur approche consistant à affirmer que le Coran aurait besoin de la sunnah pour que son message soit compris et clarifié  :

« Comment sait-on comment, combien et à qui donner la Zakât si nous ne nous référons pas à la sunnah (c’est-à-dire aux hadîths) ? »

 

I. La Sadaqah et la Zakât

En réalité, la réponse à cette question est non seulement assez logique, mais elle dénote en outre un manque de connaissance de ce que dit le Coran sur la Zakât en question…De plus, il apparaît qu’une telle question démontre que la personne qui interroge ignore la façon dont il convient d’aborder le texte coranique. Elle s’imagine qu’il s’agit d’un livre de détails ou qui a vocation à être détaillé par une voie « sacrée » (sunnah), alors que ce n’est absolument pas le cas et non y reviendrons dans la deuxième partie de l’article.

Mais avant cela, il est intéressant de remarquer coraniquement que les termes Zakât et Sadaqah sont souvent mis en parallèle. Citons pour illustrer cela le verset  2/276 qui met en opposition les concepts de Ṣadaqah (aumône) et de Ribâ. Or, Dieu met également en opposition les concepts de Zakât et de Ribâ en 30/39. Conséquemment, outre le fait que cela tendrait à démontrer qu’il n’y a pas une réelle différence entre la Zakât et la Ṣadaqah (comme l’affirme certains chercheurs comme Cyrille Moreno ou Ahmed Mansûr Subhî), ce verset s’inscrit dans un ensemble thématique partant du verset 2/261 jusqu’à la fin du chapitre (286). Il y est alors question de Ṣadaqah, de don dans le sentier de Dieu et de menace de guerre visant ceux qui pratiquent le Ribâ. Or, si Dieu met en parallèle ces deux termes comme des synonymes, tout comme il le fait en 14/31 notamment, cela peut indiquer que la Sadaqah et la Zakât désignent en réalité la même chose : l’aumône.

Si cela est retenu, alors cela implique, comme l’explique notamment le docteur Cyrille Moreno, que le Coran n’exige aucun « impôt purificateur » à donner à une autorité en charge de le redistribuer aux ayant-droit, contrairement à ce qu’affirme la tradition. Pour plus de détails sur cette approche, voir son article.

Précisons que cette approche argumentée de la thématique de la Zakât est très pertinente car il semble que ce soit sous les Omeyyades notamment et avec l’institutionnalisation du hadîth que l’on a cherché à imposer un impôt sous couvert de Zakât et ce, en s’inspirant de l’impôt du judaïsme versé au clergé des Lévites notamment, ainsi que de l’impôt du christianisme appelé dîme et versé à l’Eglise. Ainsi, dans cette perspective, Ahmed Mansûr Subhî semble expliquer par exemple que la Zakât désigne l’acte de générosité en général, alors que la Sadaqah fait référence plus spécifiquement au don, mais aucunement question « d’aumône légale ».

 

II. La Zakât en tant qu’impôt ?

Ceci dit, envisageons maintenant l’idée selon laquelle la Zakât serait une forme d’impôt ou d’aumône légal instituée par Dieu. Dans cette optique, est-il correct de dire que le Coran a besoin de la sunnah pour que l’on sache comment s’acquitter de cette dernière ?

La réalité est tout autre. En effet, le Coran apparaît comme amplement suffisant pour savoir comment s’en acquitter correctement. Encore faut-il prendre le texte coranique pour ce qu’il est, à savoir un ouvrage ayant une portée universelle dans ses desseins et sa législation, répondant parfois pratiquement à certaines problématiques circonstanciées de l’époque prophétique, mais donnant surtout les grandes orientations à suivre afin que ses prescriptions et recommandations, universelles et intemporelles, soient justement applicables en tous temps et tous lieux.

Voici donc ce que nous permet de connaître le Coran concernant la Zakât :

  • Depuis quand est-elle pratiquée ? A l’instar de la Salât, elle est pratiquée depuis l’époque d’Ibrâhim (ex : 21/73). D’ailleurs, ce droit revenant à certaines catégories est connu depuis longtemps (voir les versets 70/24 et 51/19).

 

  • En quoi consiste-t-elle ? En 2/219, Dieu explique que la Zakât représente le ‘afw, c’est-à-dire l’excédent de nos biens. En conséquence, il s’agit de la partie dont on peut se séparer sans être lésé, sans se retrouver en difficulté pour assumer nos charges.  Notons d’ailleurs que Maurice Gloton dans sa traduction du verset 2/219 mentionnant le terme ‘afw propose le terme « superflu » ou « excédent »  et explique en note de bas de page que ce terme fait logiquement référence à la Zakât qu’il traduit par ailleurs par « excédent purifié ».

 

  • Quel est le montant à partir duquel le musulman est redevable de la Zakât ? En réalité, le Coran ne détermine pas de montant à donner, ce qui est parfaitement logique étant donné sa portée universaliste. Ceci implique que c’est à l’Etat (musulman notamment), ou à défaut à chaque individu, de déterminer ce taux. En d’autres termes, il semble cohérent de dire que le Coran, ne déterminant pas de montant précis à donner, incite chaque société à déterminer ce qui, selon ses besoins et son contexte, relève de l’excédent et c’est ce que fit le Prophète en son temps. Ceci dit, les besoins, le contexte et la situation de la communauté musulmane de l’Arabie du VIIe siècle étant évidemment différents de ceux d’une société moderne du XXIe siècle, il faut alors définir ce qui relève de l’excédent dans notre contexte et ne pas forcément faire un copier-coller de ce qui aurait été pratiqué à l’époque prophétique.

En revanche, si le montant relève de l’individu, il devra alors déterminer selon ses besoins ce qui relève de l’excédent dont il peut se passer et dont il peut faire largesse. D’ailleurs, les versets 26-27 de la sourate Al Isra invitent à donner ce qui est dû à ceux faisant partie des catégories citées dans le verset 2/215 : les proches (dont les parents), les orphelins, les masâkin (pauvres/démunis) et ceux désignés par l’expression « ibn as sabîl » (désignant les sans-abri et non les voyageurs selon nous). 

 

Qu’en est-il du taux de 2,5% généralement mentionné via la sunnah ? Le verset 17/26 demande de donner sans gaspiller et le verset 17/29 invite à ne pas être avare. Ainsi, comment cette recommandation coranique peut-elle avoir du sens si Dieu avait, via la sunnah (comme certains le prétendent), fixé le taux à 2,5% ? En effet, si le taux est fixé, alors il n’y a aucun risque d’être avare ou gaspilleur en matière de Zakât. 

 

  • Qui doit s’acquitter de la Zakât et qui en est dispensé ? Logiquement, si ceux qui donnent la Zakât sont ceux qui possèdent du ‘afw, de l’excédent dont ils peuvent se séparer sans difficulté, sans être avares ni prodigues, cela implique que ceux qui n’ont pas de ‘afw et qui sont dans la difficulté pour donner ne sont pas concernés par l’acquittement de la Zakât. D’ailleurs, le Coran précise dans un verset qui fait référence, entre autres, à la Zâkat, que Dieu n’a imposé aucune gêne dans le Dîn hérité d’Ibrâhim (22/78).

  • Quand s’acquitter de la Zakât ? Le meilleur moment pour s’en acquitter semble être le moment où nous percevons notre revenu, c’est ce que l’on peut entendre du verset 6/141. Toutefois, chacun s’en acquittera quand il sera en mesure de le faire étant donné qu’il semble ne pas y avoir de verset précisant/imposant cela.
  • A qui donner la Zakât ? La Zakât, coraniquement, peut-être donnée à des musulmans ou des non-musulmans en vertu du verset 2/215 qui ne stipule pas comme condition l’islamité du bénéficiaire. Les catégories des ayant-droit sont alors celles mentionnées précédemment au point 3 via le verset 2/215.

 

III. Conclusion et impôt sur le revenu

La nécessité de revoir cette thématique à l’aune du Coran est une des conséquences de la guerre totale que les traditionnistes ont mené contre la raison et ce, depuis des siècles. La civilisation musulmane fut initiée par de grands esprits rationnels ouverts à la recherche de la vérité d’où qu’elle vienne et voyaient en le Coran un manifeste pour exercer leur intelligence et leur raisonnement dans toute chose. Mais, l’orthodoxie traditionniste qui les a remplacées a tout fait pour restreindre le rôle de la raison et en faire, à proprement parler, une voie satanique.
Un des legs des premiers rationalistes qui a survécu, tant bien que mal, dans le fiqh islamique est celui qui veut que toute prescription a une raison d’être, une finalité, qu’il faut absolument chercher, connaître et qu’il faut avoir à l’esprit quand on cherche à appliquer cette prescription dans un contexte, une époque et une société autre que celle du Prophète. Ainsi, en ce qui concerne la Zakât, la raison d’être de cette prescription est la solidarité sociale envers les plus démunis.
Le meilleur moyen de l’appliquer serait donc de se focaliser sur cette finalité  et non pas de se fixer sur le pourcentage présumé à s’acquitter, le moment de la journée ou de l’année, etc.
Mais le courant qui a gagné la bataille contre les rationalistes affirment et enseignent que les prescriptions divines sont textuelles et n’ont pas besoin de raison d’être, et qu’il n’y a rien à chercher ou à comprendre en ce sens. Car le faire, revient à donner une latitude et un pouvoir à la raison humaine et cela constitue la chose à bannir par excellence à leurs yeux. En conséquence, il reste des prescriptions de toutes sortes qui sont à appliquer verbatim sans jamais se poser de question où essayer de comprendre « l’esprit des lois ». Et c’est ainsi qu’on se retrouve avec des docteurs et théologiens qui, en matière de religion, s’enferment dans un formalisme et une vision du monde sidérants.
De même, il semble que si un Etat estime qu’une personne n’est pas imposable, c’est qu’elle n’est pas non plus « zakatable » (néologisme pour la circonstance). Ceci dit, si le but de la Zakât est notamment de participer à la solidarité sociale et sachant qu’un État « islamique » n’existe pas selon nous aujourd’hui, alors l’impôt que l’Etat français ou anglais par exemple prélève aux personnes imposables sert en partie à la solidarité, à l’éducation, aux hôpitaux, aux centres sociaux, à l’instruction, aux logements, etc. L’objectif est donc à ce niveau rempli.
Ceci dit, pour ce qui est des destinataires de la « Zakât »,  rappelons que les impôts collectés servent, en grande partie, les besoins des classes moyennes (voire riches) sous forme de services publics en tout genre. Seule une partie restreinte de ces impôts bénéficie aux plus nécessiteux. Donc, au delà de l’acquittement de l’impôt, rien n’empêche une personne d’aider et de donner en plus de cela, de manière occasionnelle ou régulière, à ceux qu’elle estime être dans le besoin. C’est cela que l’on appelle la Zakât/Sadaqah.
Évidemment, on pourra toujours rétorquer que l’Etat utilise cet argent à des fins qui ne conviennent pas toujours en terme d’éthique islamique… Mais, honnêtement, quel Etat dépense de nos jours l’argent de ses contribuables de façon en tout point conforme à l’islam ? Absolument aucun, soyons clairs.
Pour autant, cet impératif de solidarité sociale doit perdurer et notre devoir est de donner des largesses que Dieu nous a offertes… donc soit on les distribue nous mêmes, soit on les confie à un organisme associatif ou étatique qui se chargera de les utiliser à bon escient (du moins en principe). Et si tel n’est pas le cas tout le temps, nous ne pouvons en être tenus pour responsables tant que nous n’avons pas d’alternative fiable et durable à notre disposition.

Wallahu a’lam

 

Rédaction LVDH

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