4. Le Coran permet-il à l’époux de frapper sa femme ?

Nous proposons ici cette analyse du segment évoquant le Ḍarb dans le verset 4/34. L’ensemble du verset est en réalité à analyser, notamment les termes « Qawwamûn », « Faddala », « Nushûz », « Qânitât », « Hâfizhât », « Sâlihât » ou encore celui de « Ta’ah » que j’évoquerai dans une autre publication, mais voici une modeste participation à la compréhension du segment suivant :
وَاضْرِبُوهُنَّ
D’après les traductions généralement proposées, cette partie est donc traduite comme suit :
« (Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits) et frappez-les (wa ḍribûhunna). »
A vrai dire, et il sera nécessaire d’y revenir, la traduction du segment entre parenthèses pourrait plutôt se traduire comme suit :
« Quant (aux femmes dont) vous craignez la non-coopération (l’irresponsabilité, l’attitude récalcitrante, Nushûz), exhortez-les, prenez vos distances, mêmes charnelles avec elles… »
Reste alors le dernier élément de ce passage, à savoir ce qu’une traduction non partisane pourrait traduire par :
وَاضْرِبُوهُنَّ
wa ḍribûhunna
« …et (puis) recourez au Ḍarb. »

I. L’explication courante du terme « Ḍarb »

Traditionnellement, on explique que le « Ḍarb » dans ce verset correspond bien au fait de frapper. Toutefois en référence à certains propos attribués à des Ṣaḥâbah ou d’autres rapportés par des exégètes, on précise qu’il ne faut pas de frappe violente, pas de frappe au visage, pas de membre cassé, pas de trace de coup, que cela est davantage symbolique puisque certains préconisent de « frapper » avec un bâtonnet d’Arak ou un mouchoir et d’autres encore affirment que le sens du verset, indiquant donc bien le fait de « frapper physiquement » fut abrogé par la pratique prophétique puisque celui-ci ne frappa jamais ses épouses.
Il ne s’agit pas de s’attarder ici sur l’aberration que constitue le fait de prétendre qu’une Sunnah présumée puisse abroger un verset coranique relevant du Mutawâtir. En revanche, il convient de se concentrer sur le sens du terme « Ḍarb » dans ce verset, en l’analysant linguistiquement et par le biais d’autres passages coraniques, afin de déterminer s’il a bien le sens de « frapper physiquement ».

II. Qu’est-ce que le Ḍarb dans la langue arabe ?

Linguistiquement, le terme « Ḍarb » peut avoir des dizaines de sens. Son acception dépendra du contexte dans lequel le terme est utilisé. Ainsi, il est effectivement possible qu’il puisse signifier « frapper », « donner des coups » ou encore « battre ».

En réalité, ce terme est polysémique et peut être utilisé également pour signifier l’accomplissement d’un acte, le fait de marquer les esprits en citant un exemple ou une parabole, pour fixer un rendez-vous à quelqu’un, pour jouer d’un instrument de musique, pour mettre en évidence une chose spécifique ou encore pour corriger une personne par exemple. Ce terme peut donc s’appliquer sur une chose comme sur un être vivant.

Parmi ce qui peut modifier le sens de « Ḍarb », il y a ce qui l’accompagne comme particules (Ḥarf au sing.). En effet, la racine ض ر ب (Ḍa , Ra, Ba) a un potentiel de signification élargi selon la particule qui la suit et le contexte dans lequel elle est utilisée. Ainsi, le verbe Ḍaraba suivit de la particule « fî » aura le sens de parcourir un espace comme par exemple : « Ḍaraba fî al Arḍ » qui signifie faire acte de Ḍarb sur Terre, c’est-à-dire la parcourir, s’en aller, se hâter ou encore voyager dans un but. C’est l’un de ces sens qui est utilisé dans le verset suivant par exemple (2/273) :

للْفُقَرَاء الَّذِينَ أُحصِرُواْ فِي سَبِيلِ اللّهِ لاَ يَسْتَطِيعُونَ ضَرْبًا فِي الأَرْضِ يَحْسَبُهُمُ الْجَاهِلُ أَغْنِيَاء مِنَ التَّعَفُّفِ تَعْرِفُهُم بِسِيمَاهُمْ لاَ يَسْأَلُونَ النَّاسَ إِلْحَافًا وَمَا تُنفِقُواْ مِنْ خَيْرٍ فَإِنَّ اللّهَ بِهِ عَلِيمٌ
« Aux nécessiteux qui se sont confinés dans le sentier d’Allah, ne pouvant parcourir le monde, et que l’ignorant croit riches parce qu’ils ont honte de mendier – tu les reconnaîtras à leur aspects – Ils n’importunent personne en mendiant. Et tout ce que vous dépensez de vos biens, Allah le sait parfaitement. »
De même, le verbe Ḍaraba suivit de la particule « bayna » aura le sens de la séparation comme dans le verset suivant (57/13) :
فَضُرِبَ بَيْنَهُم بِسُورٍ لَّهُ بَابٌ بَاطِنُهُ فِيهِ الرَّحْمَةُ وَظَاهِرُهُ مِن قِبَلِهِ الْعَذَابُ
« […] C’est alors qu’on éleva entre eux (Faḍuriba Baynahum) une muraille ayant une porte dont l’intérieur contient la miséricorde, et dont la face apparente a devant elle le châtiment [l’Enfer]. »
Quant au verbe Ḍaraba suivit de la particule « ‘an », il aura le sens de l’éloignement, du fait de quitter, comme dans le verset suivant (43/5) :
أَفَنَضْرِبُ عَنكُمُ الذِّكْرَ صَفْحًا أَن كُنتُمْ قَوْمًا مُّسْرِفِينَ
« Quoi ! Allons-Nous vous éloigner (dispenser) du Rappel pour la raison que vous êtes des gens outranciers ? »
Ainsi, dépendamment de la particule – fî, lî, ‘an, bayna – le terme « Ḍaraba » et ses dérivés n’auront pas le même sens. En outre, la particule « bi » ajoute le sens de « faire signe », « d’informer » comme lorsque l’on dit : « Ḍaraba bi yadihi » (faire signe de la main, informer de sa présente par le geste). Quant à la particule « ‘alâ », elle donne le sens de couvrir ou recouvrir comme dans le verset suivant (2/61) :
فَإِنَّ لَكُم مَّا سَأَلْتُمْ وَضُرِبَتْ عَلَيْهِمُ الذِّلَّةُ وَالْمَسْكَنَةُ وَبَآؤُوْاْ بِغَضَبٍ مِّنَ اللَّهِ ذَلِكَ بِأَنَّهُمْ كَانُواْ يَكْفُرُونَ بِآيَاتِ اللَّهِ وَيَقْتُلُونَ النَّبِيِّينَ بِغَيْرِ الْحَقِّ ذَلِكَ بِمَا عَصَواْ وَّكَانُواْ يَعْتَدُونَ
« […] L’avilissement et la misère les recouvrèrent (s’abattirent sur eux) ; ils encoururent la colère d’Allah. Cela est parce qu’ils reniaient les révélations d’Allah, et qu’ils tuaient sans droit les prophètes. Cela parce qu’ils désobéissaient et transgressaient. »
En résumé, ce qu’il convient de dire c’est que, quelle que soit l’action qu’illustre le Ḍarb, celle-ci a pour but de modifier en profondeur la réalité d’une situation par une modification structurelle.

Ainsi, le Ḍarb coranique pourra permettre de « frapper » un rocher pour en faire jaillir des sources d’eau (sourate 7/160), de « frapper » la mer pour qu’elle s’ouvre et offre une issue (sourate 26/63), de « frapper » un cadavre pour lui redonner la vie (sourate 2/73), de « frapper » un vivant pour lui donner la mort (sourate 47/4), de « frapper » les esprits par un exemple marquant permettant un changement profond d’attitude (sourate 14/45) ou encore de « frapper » les esprits pour distinguer le vrai du faux (sourate 13/17). Et les exemples coraniques sont nombreux.

De même, linguistiquement, le « Ḍarb » permet par exemple de « frapper » l’instrument de musique pour en faire sortir une mélodie, de se mouvoir pour transformer le geste en prière par exemple comme lorsque l’on dit « Ḍaraba as Ṣalât », de « frapper » le riz ou le blé pour en extraire le grain nourrissant ou encore de « frapper » la bête pour l’orienter ou maintenir une direction, sachant que l’orientation de la bête pourra se faire par des coups sur les flancs (donc sans douleur pour ainsi dire), mais également par des gestes ou la voix, tout ceci sera compris dans ce type de Ḍarb.

En somme, résumer le terme « Ḍarb » au fait de frapper physiquement, sachant ce qui précède quant aux sens linguistiques du verset 34 de la sourate An Nisâ, ne semble absolument pas pertinent et cohérent.

 

III. Le Ḍarb du verset 4/34 ne signifie pas la frappe physique

En plus des trois articles précédents et de ce qui a été explicité précédemment, d’autres raisons permettent de comprendre en quoi cette compréhension ne semble pas cohérente.

1. Si le Ḍarb indiquait catégoriquement la frappe physique de la femme par le mari, alors le moyen par lequel frapper ou l’endroit de la frappe aurait certainement été mentionné. En effet, d’un point de vue coranique, on remarque que lorsque le terme « Ḍarb » et ses dérivés sont utilisés pour signifier la frappe physique, alors ils sont toujours accompagnés de « l’outil » ou de l’endroit concerné par la frappe comme dans les versets suivants :

Sourate As Sâffat/93 :

فَرَاغَ عَلَيْهِمْ ضَرْبًا بِالْيَمِينِ
« Puis il se mit furtivement à les frapper de sa main droite. »
Sourate Ṣâd/44 :
وَخُذْ بِيَدِكَ ضِغْثًا فَاضْرِبْ بِهِ وَلَا تَحْنَثْ ۗ إِنَّا وَجَدْنَاهُ صَابِرًا ۚ نِعْمَ الْعَبْدُ ۖ إِنَّهُ أَوَّابٌ
« Et prends dans ta main un faisceau de brindilles, puis frappe avec cela. Et ne viole pas ton serment. Oui, Nous l’avons trouvé vraiment endurant. Quel bon serviteur ! Sans cesse il se repentait. »
Sourate Ash Shu’arâ/63 :
فَأَوْحَيْنَا إِلَىٰ مُوسَىٰ أَنِ اضْرِبْ بِعَصَاكَ الْبَحْرَ ۖ فَانْفَلَقَ فَكَانَ كُلُّ فِرْقٍ كَالطَّوْدِ الْعَظِيمِ
Alors Nous révélâmes à Moïse : « Frappe la mer de ton bâton ». Elle se fendit alors, et chaque versant fut comme une énorme montagne. »
Sourate Al-Baqarah/60 :
وَإِذِ اسْتَسْقَىٰ مُوسَىٰ لِقَوْمِهِ فَقُلْنَا اضْرِبْ بِعَصَاكَ الْحَجَرَ ۖ
« Et [rappelez-vous] quand Moïse demanda de l’eau pour désaltérer son peuple, c’est alors que Nous dîmes : « Frappe le rocher avec ton bâton […] »
Sourate Al Anfâl/12 :
إذْ يُوحِي رَبُّكَ إِلَى الْمَلآئِكَةِ أَنِّي مَعَكُمْ فَثَبِّتُواْ الَّذِينَ آمَنُواْ سَأُلْقِي فِي قُلُوبِ الَّذِينَ كَفَرُواْ الرَّعْبَ فَاضْرِبُواْ فَوْقَ الأَعْنَاقِ وَاضْرِبُواْ مِنْهُمْ كُلَّ بَنَانٍ
« Et ton Seigneur révéla aux Anges : « Je suis avec vous : affermissez donc les croyants. Je vais jeter l’effroi dans les cœurs des mécréants. Frappez donc au-dessus des cous et frappez-les sur tous les bouts des doigts. »
Sourate Muhammad/4 :
فَإِذا لَقِيتُمُ الَّذِينَ كَفَرُوا فَضَرْبَ الرِّقَابِ
« Lorsque vous rencontrez (au combat) ceux qui ont mécru et que des cous sont frappés/visés. […] »
Sourate Muhammad/27 :
فَكَيْفَ إِذَا تَوَفَّتْهُمْ الْمَلَائِكَةُ يَضْرِبُونَ وُجُوهَهُمْ وَأَدْبَارَهُمْ
« Qu’adviendra-t-il d’eux quand les Anges les achèveront, frappant leurs faces et leurs dos ? »

Ainsi, on constate coraniquement que quand le terme « Ḍaraba » possède le sens du coup physique, il est systématiquement accompagné de précisions.

D’ailleurs, précisons que le fait de frapper avec la précision de mettre un coup de poing ou une claque existe déjà dans le Coran :

¤وَدَخَلَ الْمَدِينَةَ عَلَى حِينِ غَفْلَةٍ مِّنْ أَهْلِهَا فَوَجَدَ فِيهَا رَجُلَيْنِ يَقْتَتِلَانِ هَذَا مِن شِيعَتِهِ وَهَذَا مِنْ عَدُوِّهِ فَاسْتَغَاثَهُ الَّذِي مِن شِيعَتِهِ عَلَى الَّذِي مِنْ عَدُوِّهِ فَوَكَزَهُ مُوسَى فَقَضَى عَلَيْهِ قَالَ هَذَا مِنْ عَمَلِ الشَّيْطَانِ إِنَّهُ عَدُوٌّ مُّضِلٌّ مُّبِينٌ ¤
Ici, Fawakazahu, de Wakaza (ferme le poing et frapper).
¤فَأَقْبَلَتِ امْرَأَتُهُ فِي صَرَّةٍ فَصَكَّتْ وَجْهَهَا وَقَالَتْ عَجُوزٌ عَقِيمٌ ¤
Ici, Fasakkat, de Sakka (gifler).

Comment dès lors, en plus de tout ce qui est développé dans l’article, admettre d’un coté que Dieu donne ici des précisions claires, et qu’Il nous laisse dans le flou dans le cas du Nushûz si toutefois il fallait comprendre le sens (selon nous absurde) de frappe physique ?

Or, dans le verset 4/34, le moyen par lequel effectuer le Ḍarb n’est pas précisé, tout comme l’endroit où l’appliquer. D’ailleurs, même le verset du « Khimâr » qui utilise le verbe « Ḍaraba » précise l’un des moyens à utiliser (le Khimâr) et l’endroit visé (Juyûb) car la Sharî’ah se doit d’être précise, au moins sur les fondamentaux et ce ne sont pas à des éléments extra-coraniques d’expliciter comment appliquer un Darb prétendument physique. Mais là, bizarrement, le Coran aurait laissé les musulmans dans le flou en cas de Nushûz. Accepter cela reviendrait à dire que la législation divine édictées dans le Coran n’a pas besoin de détail en son sein pour préserver ses Maqâṣid (desseins) et ce, alors même que pour la pratique banale de la chasse par exemple, Dieu mentionne l’un des moyens possibles pour l’effectuer (les animaux de chasse).

2. L’un des sens les plus probables du terme « Ḍarb » dans le verset 4/34 est celui de « percuter le for intérieur », ici de l’épouse, comme lorsqu’Allah dit (sourate Az Zukhrûf/58) :

وَقَالُوا أَآلِهَتُنَا خَيْرٌ أَمْ هُوَ ۚ مَا ضَرَبُوهُ لَكَ إِلَّا جَدَلًا ۚ بَلْ هُمْ قَوْمٌ خَصِمُونَ
« En disant : “Nos dieux sont-ils meilleurs, ou bien lui ?” Ce n’est que par polémique qu’ils te le citent [comme exemple] (Ḍarabuhu laka). Ce sont plutôt des gens chicaniers. »
Or, la différence entre فاعظوهن « sermonnez-les » et فاضربوهن traduit par « frappez-les » présents dans le verset, c’est que la première expression fait référence au bon conseil accompagné de bonnes paroles, de sagesse, de leçons et de jugements qui élèvent l’âme, alors que la deuxième expression fait référence au fait de toucher la personne dans son for intérieur en bousculant ce qui y est caché ou dissimulé. Ainsi, ce qui touche profondément une épouse qui est, malgré l’état de Nushûz, attaché à son mari est le fait que ce dernier lui propose ou lui expose une séparation (temporaire) par exemple.
D’ailleurs, cela est appuyé par le verset 17 de la sourate Ar Ra’d (13) :
أنزَلَ مِنَ السَّمَاء مَاء فَسَالَتْ أَوْدِيَةٌ بِقَدَرِهَا فَاحْتَمَلَ السَّيْلُ زَبَدًا رَّابِيًا وَمِمَّا يُوقِدُونَ عَلَيْهِ فِي النَّارِ ابْتِغَاء حِلْيَةٍ أَوْ مَتَاعٍ زَبَدٌ مِّثْلُهُ كَذَلِكَ يَضْرِبُ اللّهُ الْحَقَّ وَالْبَاطِلَ فَأَمَّا الزَّبَدُ فَيَذْهَبُ جُفَاء وَأَمَّا مَا يَنفَعُ النَّاسَ فَيَمْكُثُ فِي الأَرْضِ كَذَلِكَ يَضْرِبُ اللّهُ الأَمْثَالَ
« Il a fait descendre une eau du ciel à laquelle des vallées servent de lit, selon leur grandeur. Le flot débordé à charrié une écume flottante ; et semblable à celle-ci est [l’] écume provenant de ce qu’on porte à fusion, dans le feu pour [fabriquer] des bijoux et des ustensiles. Ainsi Allah distingue (en parabole) le Vrai et le Faux : l’écume [du torrent et du métal fondu] s’en va, au rebut, tandis que [l’eau et les objets] utiles aux hommes demeurent sur la terre. Ainsi Allah propose des paraboles. »
Ici, Dieu dit :
يَضْرِبُ اللّهُ الْحَقَّ وَالْبَاطِلَ
Yuḍribullahu al Ḥaqq wal Bâṭil

« Ainsi Allah distingue (en parabole) le Vrai et le Faux »

Dans cet exemple, le verbe « Ḍaraba » n’est suivi d’aucune particule, ce qui conforte la position selon laquelle pour que ce terme, dans l’utilisation coranique, signifie la « frappe physique », il faut qu’il soit accompagné du moyen par lequel il est demandé de frapper, ou même de l’endroit visé. Sinon, on pourrait parler d’une législation imprécise comme susmentionné. De même, ce verset de la sourate 13 (Ar Ra’d), réfute ce que certains affirment en disant que pour que le verbe « Ḍaraba » n’implique pas la « frappe physique », il faut qu’il soit accompagné d’une particule (Ḥarf). Notons également que la fin du verset fait explicitement référence à un Ḍarb psychologique en disant : « Yuḍribullahu al Amthâl » (Allah propose [frappe l’esprit] avec des paraboles). Ainsi, il ne peut s’agir, selon moi, que d’un autre sens du terme « Ḍarb » dans le verset 4/34.

3. Cette compréhension est corroborée par la pratique prophétique rapportée dans le Coran puisqu’il est connu que le Prophète (paix sur lui) ne frappait pas ses épouses. En outre, il y a dans le Coran ce qui pourrait indiquer la mesure prise par le Prophète en cas de conflit avec son épouse, autrement dit il s’agirait de cas dans lesquels le Prophète a recouru au Ḍarb demandé dans le verset 4/34 :

Sourate Al Aḥzâb/28-29 :

يا أَيُّهَا النَّبِيُّ قُل لِّأَزْوَاجِكَ إِن كُنتُنَّ تُرِدْنَ الْحَيَاةَ الدُّنْيَا وَزِينَتَهَا فَتَعَالَيْنَ أُمَتِّعْكُنَّ وَأُسَرِّحْكُنَّ سَرَاحًا جَمِيلًا ـ وإِن كُنتُنَّ تُرِدْنَ اللَّهَ وَرَسُولَهُ وَالدَّارَ الْآخِرَةَ فَإِنَّ اللَّهَ أَعَدَّ لِلْمُحْسِنَاتِ مِنكُنَّ أَجْرًا عَظِيمًا
« Ô Prophète ! Dis à tes épouses : « Si c’est la vie présente que vous désirez et sa parure, alors venez ! Je vous demanderai [les moyens] d’en jouir et vous libérerai [par un divorce] sans préjudice. ¤ Mais si c’est Allah que vous voulez et Son messager ainsi que la Demeure dernière, Allah a préparé pour les bienfaisantes parmi vous une énorme récompense. »

Ici, nous constatons que le Prophète proposa à certaines de ses épouses la séparation par le divorce et il n’a pas été fait référence au fait de frapper physiquement.

 

Sourate Al Aḥzâb/51 :

تُرْجِي مَنْ تَشَاءُ مِنْهُنَّ وَتُؤْوِي إِلَيْكَ مَنْ تَشَاءُ ۖ وَمَنِ ابْتَغَيْتَ مِمَّنْ عَزَلْتَ فَلَا جُنَاحَ عَلَيْكَ ۚ ذَٰلِكَ أَدْنَىٰ أَنْ تَقَرَّ أَعْيُنُهُنَّ وَلَا يَحْزَنَّ وَيَرْضَيْنَ بِمَا آتَيْتَهُنَّ كُلُّهُنَّ ۚ وَاللَّهُ يَعْلَمُ مَا فِي قُلُوبِكُمْ ۚ وَكَانَ اللَّهُ عَلِيمًا حَلِيمًا
« Tu fais attendre qui tu veux d’entre elles, et tu héberges chez toi qui tu veux. Puis il ne t’est fait aucun grief si tu invites chez toi l’une de celles que tu avais écartées (‘Azl). Voilà ce qui est le plus propre à les réjouir, à leur éviter tout chagrin et à leur faire accepter de bon cœur ce que tu leur as donné à toutes. Allah sait, cependant, ce qui est en vos cœurs. Et Allah est Omniscient et Indulgent. »
Ici, nous constatons que le Prophète avait utilisé le ‘Azl (le fait de s’écarter) de certaines de ses épouses et ce, sans que le fait de frapper physiquement n’ait été évoqué.

 

4. Le « Ḍarb » comprit pas la frappe physique est en réalité contradictoire avec les objectifs énoncés dans d’autres versets coraniques. En effet, Dieu dit :

 

Sourate 2/231 :

وإِذَا طَلَّقْتُمُ النَّسَاء فَبَلَغْنَ أَجَلَهُنَّ فَأَمْسِكُوهُنَّ بِمَعْرُوفٍ أَوْ سَرِّحُوهُنَّ بِمَعْرُوفٍ وَلاَ تُمْسِكُوهُنَّ ضِرَارًا لَّتَعْتَدُواْ وَمَن يَفْعَلْ ذَلِكَ فَقَدْ ظَلَمَ نَفْسَهُ وَلاَ تَتَّخِذُوَاْ آيَاتِ اللّهِ هُزُوًا وَاذْكُرُواْ نِعْمَتَ اللّهِ عَلَيْكُمْ وَمَا أَنزَلَ عَلَيْكُمْ مِّنَ الْكِتَابِ وَالْحِكْمَةِ يَعِظُكُم بِهِ وَاتَّقُواْ اللّهَ وَاعْلَمُواْ أَنَّ اللّهَ بِكُلِّ شَيْءٍ عَلِيمٌ
« Et quand vous divorcez d’avec vos épouses, et que leur délai expire, alors, reprenez-les conformément à la bienséance, ou laissez-les partir librement conformément à la bienséance. Mais ne les retenez pas pour leur faire du tort (leur causer un préjudice, de les agresser, de les outrager – Ḍirâran ta’tadû) : vous transgresseriez alors et quiconque agit ainsi se fait du tort à lui-même. Ne prenez pas en moquerie les versets d’Allah. Et rappelez-vous le bienfait d’Allah envers vous, ainsi que le Livre et la Sagesse qu’Il vous a fait descendre, par lesquels Il vous exhorte. Et craignez Allah, et sachez qu’Allah est Omniscient. »
Sourate 4/19 :
يا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُواْ … وَعَاشِرُوهُنَّ بِالْمَعْرُوفِ فَإِن كَرِهْتُمُوهُنَّ فَعَسَى أَن تَكْرَهُواْ شَيْئًا وَيَجْعَلَ اللّهُ فِيهِ خَيْرًا كَثِيرًا
« Ô les croyants ! […] Et cohabitez avec elles convenablement (avec savoir-vivre). Si vous avez de l’aversion envers elles durant la vie commune, il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose dans laquelle Allah a déposé un grand bien. »
Sourate 65/6 :
وَلَا تُضَارُّوهُنَّ لِتُضَيِّقُوا عَلَيْهِنَّ
« […] Et ne cherchez pas à leur nuire en les contraignant à vivre de façon oppressante. »
Or, comment prétendre que le Ḍarb compris dans le sens de la frappe physique est compatible avec les objectifs que Dieu expose dans le Coran ?!
  • Ne pas nuire à son épouse par la contrainte et la vie oppressante,
  • Vivre avec elle avec savoir-vivre et de façon convenable,
  • Ne pas lui causer du tort, l’agresser ou lui causer un préjudice sachant que cela est considéré comme une transgression.

Comment la frappe physique peut-elle contribuer à ses objectifs ?

Si l’on prétend qu’il s’agit d’une simple tapette avec un mouchoir ou une bâtonnet d’Arak alors il faut se questionner, après avoir exhorté l’épouse et s’être éloigné d’elle, en quoi cela pourrait contribuer à ce qu’elle prenne davantage conscience des problématiques que traverse le couple et de son attitude dommageable ? Honnêtement…

Cela n’est envisageable que si cet outil totalement dérisoire, qui disqualifie directement le moyen du Ḍarb, a un autre objectif. On pourra y revenir.

Comprendre ce passage par une frappe physique signifie forcément une frappe « digne » de ce nom, pas forcément au visage ni très violente, mais une frappe tout de même. Or, ni la frappe avec légèreté ni celle avec une certaine violence ne peuvent contribuer aux objectifs du verset 4/34 et ceux des autres versets susmentionnés, d’autant que l’homme qui frappe est souvent l’homme en colère, et une réaction dans un état d’énervement n’est pas du tout recommandée. En outre, des études montrent que dans quasiment un cas sur trois une femme frappée aura tendance à vouloir rendre les coups pour se défendre ou par peur et un autre tiers cherchera à s’enfuir. Le tiers restant restera certainement dans le foyer, mais la vie menée sera alors loin des objectifs coraniques énoncés.

Ainsi, tout porte à croire que le « Ḍarb » de ce verset ne fait nullement référence à une violence corporelle, mais bel et bien à une forme de « choc » psychologique de dernier recours avant la séparation définitive, cette séparation pouvant également parfois être une forme de Ḍarb.

 

IV. Que faire face à un état de Nushûz ?

Le verset est plutôt clair sur la question, bien que cela nécessite un développement. Toutefois, succinctement, les étapes indiquées dans le verset, si nous considérons qu’elles constituent un ordre à suivre, sont les suivantes :
  • « Exhortez-la » : Essayez de la persuader par le dialogue et l’attitude complice de revenir à une attitude coopérante et responsable.
  • « Eloignez-vous d’elle dans votre couche » : En somme, distanciez-vous d’elle, boudez-la afin d’exprimer votre mécontentement, notamment par une attitude plus froide, moins affectueuse et moins sensuelle liée à l’éloignement de l’endroit symbolisant le rapport charnel (Maḍâji’). Il s’agit d’une phase de dialogue distant, raisonné et modéré sans l’aspect de la relation affectueuse.
  • « Recourez au Ḍarb » : ce passage fait référence à une sorte d’ultime tentative pour faire face au Nushûz de l’épouse. Or, comme le Nushûz peut prendre plusieurs formes, le Ḍarb peut également avoir plusieurs formes, sans toutefois dépasser les limites édictées dans le Coran (ne pas contraindre, ne pas oppresser, ne pas agresser ou porter préjudice). Il ne s’agit donc pas de standardiser la réaction de l’homme face à une situation conjugale complexe, mais il est question de donner un cadre et des limites aux actions afin de ne pas transgresser et outrepasser les fondamentaux du savoir-vivre conjugal. En fait, le Ḍarb est un état d’esprit dont l’objectif ne peut être ici celui de marquer la chair de l’épouse, mais de frapper son esprit par l’attitude et la fermeté, l’objectif étant toujours à ce stade la réconciliation et la cohabitation. Or, c’est seulement en ce sens que se comprend l’explication du bâtonnet d’Arak pour réaliser le Ḍarb coranique, comme pour dire : « n’imaginez pas ici qu’il s’agisse de faire preuve de violence physique (ce qui est impossible avec cet outil), mais plutôt de fermeté dans la posture et de colère maîtrisée. »

 

Il faut être clairs ici en disant que dans cette dernière phase du Ḍarb, l’homme exerce évidemment une forme de rapport autoritaire et abrupt. Il ne s’agit pas de dire que l’homme a autorité de manière générale sur sa femme, ce rapport ne régit pas le couple coraniquement selon moi, mais il s’agit d’affirmer qu’en pareille situation, où la femme met en péril la stabilité du foyer en fragilisant ses fondements et en risquant de dynamiter la famille, l’homme responsable a le devoir de réagir de manière plus ferme afin de faire « retrouver raison » à son épouse, surtout si les deux premières étapes n’ont rien donné de profitable. On pourrait d’ailleurs considérer que la femme pourrait se retrouver également dans une situation d’autorité vis-à-vis de son mari, si celui-ci agissait de façon irresponsable, nushûzique, en mettant en péril la cellule familiale. En effet, n’oublions pas que l’autorité est défini comme le pouvoir d’agir sur autrui. Or, la femme et l’homme occupent tous deux des rôles dans le foyer qui peuvent les amener, dans des situations difficiles et complexes, à tout faire pour remonter la pente et redresser le navire, quitte à faire preuve exceptionnellement d’une attitude d’autorité, en fait de responsabilité poussée à son extrême.

 

Donc oui, le terme Ḍarb fait bien référence à une certaine véhémence dans l’attitude, mais celle-ci est cadrée par le Coran, et il s’agit davantage d’une virulence psychologique qu’autre chose. En somme, il convient de distinguer une situation conjugale conflictuelle, dans laquelle le Ḍarb à sa place, et une situation conjugale violente qui sort du cadre du Ḍarb coranique du verset 4/34.

 

V. Comment traduire ce passage coranique en le liant avec le précédent ?

 

Voici donc la traduction rapprochée du sens de ce passage coranique que nous pouvons proposer en lien avec les potentialités de la langue arabe évoquées dans les trois premiers articles :

الرِّجَالُ قَوَّامُونَ عَلَى النِّسَاء بِمَا فَضَّلَ اللّهُ بَعْضَهُمْ عَلَى بَعْضٍ وَبِمَا أَنفَقُواْ مِنْ أَمْوَالِهِمْ فَالصَّالِحَاتُ قَانِتَاتٌ حَافِظَاتٌ لِّلْغَيْبِ بِمَا حَفِظَ اللّهُ وَاللاَّتِي تَخَافُونَ نُشُوزَهُنَّ فَعِظُوهُنَّ وَاهْجُرُوهُنَّ فِي الْمَضَاجِعِ وَاضْرِبُوهُنَّ

« Les hommes ont une responsabilité concernant les femmes [dans le cadre du mariage][2]en lien avec ce que Dieu a préféré pour certains sur d’autres, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens.[En contrepartie] (les femmes) bonnes et appropriées (Ṣâliḥât) sont pieuses (Qânitât) et préservatrices (Ḥâfiẓât) [de la cohésion et de l’intimité de leur foyer] avec la protection de Dieu […] Quant (aux femmes dont) vous craignez la non-coopération (Nushûz), exhortez-les, prenez vos distances, mêmes charnelles avec elles, et (puis) recourez à une attitude d’autorité (de responsabilité prononcée). »

 

Rédaction LVDH

Note :

[1]Comme l’indique clairement le contexte du verset suivant celui-ci.

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