1. Le « Hijâb » ne désigne jamais un vêtement dans le Coran

Le « Ḥijâb », terme communément utilisé pour désigner aujourd’hui le voile que portent certaines musulmanes sur leur tête, est un détournement du sens coranique. En effet, ses huit occurrences[1] dans le Coran ne désignent nullement un vêtement et il n’est jamais utilisé dans les propos attribués au Prophète comme tel. Il désigne plutôt une séparation, un « rideau »[2], un « écran », une « tenture »[3] ou encore un « voile »[4] qui, dans une pièce par exemple, sépare des individus. D’ailleurs, ce dernier sens est utilisé à un seul endroit du corpus coranique[5]. Les sept autres occurrences indiquent un sens figuré et ne désignent jamais un vêtement.[6] En d’autres termes, jamais le mot « Hijâb » n’est utilisé dans le Coran pour désigner ce que certains veulent aujourd’hui imposer comme un vêtement définissant la tenue vestimentaire de la femme musulmane.

Ainsi, l’utilisation du terme « Ḥijâb » pour indiquer le vêtement de la femme constitue un manipulation du sens premier de ce terme, puisque cela donne l’impression, contrairement aux termes coraniques utilisés pour désigner des vêtements spécifiques (Khimâr et Jilbâb), qu’il faut séparer les hommes des femmes dans la société, voire rendre ces dernières socialement invisibles, les faire disparaître à la vue… Cette confusion sémantique a fini par être généralisée et intériorisée, favorisée par un monde où le masculin domine très souvent le féminin, surtout dans les sociétés patriarcales.

Le questionnement au premier abord incongru mais légitime consisterait à s’interroger sur ce que représente le port du « voile » chez certaines femmes ou encore, comme le fit d’ailleurs le professeur Mohammed-Hocine Benkheira[7] dans son Essai sur la normativité en Islâm, sur le nombre important de femmes voilées et sur ce qui explique que l’on ait voulu désigner par le terme « voile » ou « Ḥijâb » le vêtement normé de la femme musulmane.

Le port du voile, sous différentes formes, est souvent perçu comme une sorte de « certificat d’islamité » dont parfois, l’une des manières de le porter, à savoir le Jilbâb saoudien, apparaît comme le but ultime sur le chemin du « Ḥijâb ». Ceci s’explique notamment par la réception en milieux musulmans des critiques venues de « l’extérieur » et adressées à l’islam, ou plutôt à l’une de ses interprétations, concernant la condition féminine.

Ces attaques légitiment alors immédiatement le discours décontextualisé de certains prêcheurs ou prédicateurs concernant le caractère obligatoire du port du « Ḥijâb », puisque ce dernier procure directement un statut « d’incorruptible » et de « vraie musulmane sincère » s’opposant aux mœurs considérées comme nuisibles et aux discours estimés néfastes de « l’Occident » et ce, à travers une forme de puritanisme exacerbé.[8] A ce titre, il est intéressant de constater, comme le précise le professeur Michaël Privot[9], que « la multiplicité foisonnante des compréhensions, voire des (ré)appropriations plus ou moins canoniques du concept coranique de voilage, ainsi que l’extrême diversité tant des façons de porter le foulard/hijâb que des aspects matériels de celui-ci (couleurs, textures, matières…) constituent la preuve la plus évidente d’une individualisation exacerbée du rapport à cette norme religieuse précise. »[10]

Ceci dit, une chose paraît évidente, c’est que ce glissement sémantique dépendant des mentalités et des mœurs n’est pas anodin et traduit ce que les hommes ou certaines sociétés attendent de cette femme : qu’elle soit si discrète qu’elle en devienne presqu’invisible, qu’elle ne s’émancipe pas à travers des actions professionnelles et sociétales, qu’elle devienne dépendante de l’activité de l’homme, voire qu’elle perde tout espoir d’occuper une place importante dans la société, place qui fut pourtant occupée par certaines femmes musulmanes voilées par le passé et du vivant même du Prophète Muḥammad, mais qu’elles n’occupent quasiment plus de nos jours.

Le Ḥijâb est ainsi devenue la Loi qui se fait habit et dont le sujet se vêt pour fusionner avec elle[11]. Mais ici le sujet, la musulmane, veut se conformer à la Loi ou, du moins, à l’image qu’il s’en fait conformément à son besoin d’identité, d’appartenance et aux attentes de la société. Car, en réalité, jamais le Coran n’exige de la femme qu’elle se voile la tête…

L’utilisation du vocable « Ḥijâb » répond donc à l’ensemble de ce processus et, comme le fait le rideau qui sépare des individus physiquement, le voile est érigé en tant que symbole identitaire mais également, comme le précise le professeur M.H. Benkheira, comme instrument de gestion des mœurs par certains musulmans vis-à-vis de ce que représente, selon eux, la femme occidentale. L’enjeu du Ḥijâb est donc beaucoup plus actuel qu’il n’y paraît car, même si certains ont voulu le présenter comme le vêtement islamique par excellence, ils en ont omis tout le contexte socio-historique de sa genèse.

C’est ainsi qu’on lui a accordé une acception moralisatrice séparant le domaine de la Loi de celui du « monde sauvage » et, même si le vêtement de la musulmane n’a absolument pas à l’origine vocation à soumettre la femme et à séparer les sexes, l’utilisation du terme « Ḥijâb » pour résumer ce que devrait être son vêtement impose une forme de soumission et de séparation à des fins de sauvegarde d’une forme de morale et d’ordre social, tout autant qu’on a voulu de lui qu’il vise à protéger la pureté et l’anonymat de la femme et donc, dans des sociétés très patriarcales, l’honneur des hommes et du lignage.

Wallahu a’lam

Rédaction LVDH

Références :

[1]Généralement, on indique qu’il n’y a que sept occurrences, mais on peut rajouter le verset 15 de la sourate 83 (Al Mutaffinîn).
[2]Traduction proposée par plusieurs traducteurs comme Hamza Boubakeur ou encore Rudi Paret (« Vorhang », rideau, cloison).
[3]Traduction proposée par Jacques Berque.
[4]Traduction proposée par Régis Blachère.
[5]Coran (Al Aḥzâb, 33/53)
[6]Coran (7/46, 17/45, 19/17, 33/53, 38/32, 41/5 et 42/51).
[7]Islamologue, professeur au Collège de France, il fut également directeur d’étude dans la section des sciences religieuses de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE) de Paris.
[8]Éric Chaumont, Dictionnaire du Coran, in « Voile », Robert Laffont, 2007, p. 926.
[9]Islamologue, docteur en langue et lettre, avec spécialisation arabe et histoire comparée des religions.
[10]Michaël Privot, Le foulard islamique : un catalyseur de sécularisation ?, www.lescahiersdelislam.fr, 2015.
[11]Maria Lafitte (Docteur en sociologie, spécialisée sur le thème de l’islam), L’islam au miroir de son voile, coll. Persée, p. 112.

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