Le jeûne de Ramadân est-il un jeûne de parole ?

Depuis quelques temps maintenant, on entend certaines personnes prétendre que le jeûne du Ramadân demandé par Dieu dans Son Kitâb serait le jeûne de Marie, à savoir celui de la parole évoqué en 19/26.

Or, la référence au sawm de Marie pour expliquer ce que serait le siyâm de Ramadân apparaît comme totalement improbable. Voici donc quelques éléments de réflexion permettant de réfléchir sur l’incohérence de cette position :

  1. Le verset cité par les partisans de ce jeûne concernant Marie parle de sawm (19/26), alors que Dieu dit en 2/183 qu’Il a prescrit le siyâm, comme cela fut prescrit aux aux communautés. Les deux termes n’expriment pas exactement la même chose, notamment car Dieu, dans Sa sagesse infinie, est précis dans Son énoncé. Ainsi, même si des termes ont un sens proche, si Dieu utilise un terme précis concernant la situation de Marie et un autre en lien avec d’autres situations c’est qu’ils ne désignent pas précisément la même chose. D’ailleurs, linguistiquement cette fois, il semble que nous puissions mettre en avant une légère différence entre les deux termes : « sawm » est un masdar (racine), alors que « siyâm » est un masdar avec une lettre supplémentaire ou alors une sîgha mubâlagha – صِيغَة مبَالغَة – c’est-à-dire une expression d’exagération. Ainsi, si l’on retient le cas 2, la différence est claire, c’est-à-dire qu’il s’agit de délaisser toute chose, y compris le fait de boire et manger, et si l’on retient le cas 1, la règle dit que plus on rajoute une lettre plus le sens est fort. Ainsi, le siyâm est un jeûne d’un degré supplémentaire au sawm.
  1. Ce qu’a fait Marie est spécifique à sa personne et sa situation si extraordinaire et si particulière. Ainsi, en 19/20, Dieu nous explique son grand étonnement quand elle apprend qu’elle va avoir un enfant. On comprend donc qu’elle ne devait pas parler, notamment car elle ne savait pas comment expliquer ce qui lui était arrivé sans que l’on ne l’insulte ou ne la traite de menteuse.  Aussi, a-t-elle pratiqué le sawm de la parole pour laisser en réalité Jésus parler à sa place, comme nous l’apprenons du verset 19/30. D’ailleurs, on se demandera pourquoi Jésus a parlé si lui, plus que quiconque, aurait dû également pratiqué le sawm de la parole en tant que Messager de Dieu appliquant Ses commandements.
  1. Les versets entourant le sawm de Marie témoignent d’ailleurs qu’elle est la seule concernée et la seule à pratiquer cela. En effet, les deux versets suivants celui en 19/26 nous montrent que son peuple l’interrogea et lui fit la morale. Or, si son peuple était concerné également, puisqu’il s’agirait d’un jeûne prescrit à une communauté entière et non à Marie seulement, alors il ne lui aurait pas parlé. Dieu dit :

فَكُلِى وَٱشْرَبِى وَقَرِّى عَيْنًا ۖ فَإِمَّا تَرَيِنَّ مِنَ ٱلْبَشَرِ أَحَدًا فَقُولِىٓ إِنِّى نَذَرْتُ لِلرَّحْمَٰنِ صَوْمًا فَلَنْ أُكَلِّمَ ٱلْيَوْمَ إِنسِيًّا

« Mange donc et bois et que ton oeil se réjouisse ! Si tu vois quelqu’un d’entre les humains, dis [lui:] «Assurément, j’ai voué un sawm au Tout Miséricordieux: je ne parlerai donc aujourd’hui à aucun être humain». »

Si le jeûne en question consistait en l’abstention totale de la parole, pourquoi Dieu lui demanderait de répondre à une question par la parole ?! Et les versets suivants contredisent encore cela puisqu’on apprend que son peuple, qui est donc censé jeûner comme elle, ne jeûnait en fait pas du tout :

فَأَتَتْ بِهِۦ قَوْمَهَا تَحْمِلُهُۥ ۖ قَالُوا۟ يَٰمَرْيَمُ لَقَدْ جِئْتِ شَيْـًٔا فَرِيًّا

يَٰٓأُخْتَ هَٰرُونَ مَا كَانَ أَبُوكِ ٱمْرَأَ سَوْءٍ وَمَا كَانَتْ أُمُّكِ بَغِيًّا

« Puis elle vint auprès des siens en le portant [le bébé]. Ils dirent: “O Marie, tu as fait une chose monstrueuse! Soeur de Hârûn, ton père n’était pas un homme de mal et ta mère n’était pas une baghî.” »

 

  1. Il n’y a aucune indication coranique que le siyâm demandé par Dieu est le sawm de Marie. Les gens affirmant cela se base uniquement sur le fait que Dieu évoque le jeûne de Marie dans le Coran, mais jamais Dieu ne dit que le sawm prescrit aux autres communautés et à la nôtre est le sawm qu’Il évoque ailleurs concernant Marie et sa situation singulière.
  1. En outre, quel lien y a-t-il entre le fait d’être malade et en voyage (engendrant le fait de rattraper les jours non jeûnés) et le fait de ne pas pouvoir pratiquer le jeûne de la parole ?! En quoi une personne malade ne pourrait pas s’abstenir de parler ? En quoi cela est-il en lien avec la situation d’un voyageur ?
  1. Plus que cela, comment une société fait-elle pour s’organiser, se gérer, communiquer, interagir, transmettre et autre nécessités du quotidien si elle ne peut pas parler durant toute la journée et pendant un mois ?!

A cela, les partisans du jeûne de la parole répondent qu’il s’agit en fait d’un jeûne de trois jours… C’est intriguant comme ces gens peuvent mettre en avant le Coran pour appuyer leur position (fragile) concernant le jeûne de la parole, mais sont dans le même temps capables d’imposer une durée de jeûne qui ne trouve aucune source coranique explicite pour l’appuyer… En effet, les seuls passages coraniques évoquant « trois jours » sont : (1) le siyâm expiatoire lié au hajj et à la ‘umra, (2) le signe de l’arrivée d’un enfant pour Zakaria qui consistait en l’impossibilité de parler aux gens par la parole pendant trois jours (et il n’est fait nullement mention d’un jeûne), (3) le siyâm expiatoire de trois jours de celui qui fait le serment d’une chose qu’il n’a pas l’intention de faire et (4) le temps de « répit » accordé à ceux qui ont tué la chamelle de Salîh avant que Dieu ne se charge d’eux. En outre, s’ils avaient été attentifs aux versets évoquant le sawm de Marie, alors ils auraient remarqué qu’il était précisé « qu’elle ne parlerait à aucun être humain ce jour (aujourd’hui) », et il n’est pas évoqué que cela devait perdurer au-delà du jour en question.

En somme, soit cela n’a pas de lien avec le jeûne, soit c’est en lien avec un jeûne expiatoire et non le jeûne de Ramadân. En outre, on remarquera que Dieu, même pour un jeûne expiatoire, a précisé clairement la durée du jeûne en question et que, lorsque les trois jours étaient en lien avec la parole, alors cela était précisé clairement. Mais concernant le jeûne de Ramadân qui est une prescription Dieu n’aurait pas été clair ?

  1. Pourquoi Dieu précise-t-Il dans la sourate Al Baqarah qu’il faut jeûner jusqu’à al layl juste après avoir précisé qu’il était possible de boire et de manger seulement jusqu’à l’apparition de l’aube ? En effet, la tournure de la phrase indique logiquement que si nous pouvons manger et boire jusqu’à l’aube et qu’ensuite nous devons jeûner, c’est alors que le jeûne en question consiste notamment à s’abstenir de boire et de manger de l’aube jusqu’à al layl. Il n’est nullement fait référence à un jeûne de parole ni à une durée de trois jours. Pourtant, c’est bien ici qu’il aurait fallu le préciser clairement si cela était nécessaire.
  1. Enfin, si le jeûne de Ramadân n’a aucun lien avec la nourriture, pourquoi la fidya à donner en cas de non jeûne consiste textuellement à nourrir un pauvre ? Pourquoi ce lien ici avec la nourriture ?

Remarquons que dans les trois religions monothéistes, le jeûne principalement pratiqué est celui de l’abstention de nourriture. Il existe évidemment des pratiques de jeûne de parole dans les trois religions, mais cela n’est pas très répandu.

Chez les juifs, il existe la prescription de « Yom Kippour » par exemple qui est un jour de jeûne consistant notamment à s’abstenir de boire et de manger durant près de 26 heures. Et il existe d’autres pratiquent de jeûne plus ou moins similaires dans le judaïsme que l’on appelle les ta’anit.

Chez les chrétiens, la pratique du jeûne est notamment évoquée dans l’évangile de Luc au chapitre 5,33-35: « Ils lui dirent: Les disciples de Jean, comme ceux des pharisiens, jeûnent fréquemment et font des prières, tandis que les tiens mangent et boivent. Il leur répondit: Pouvez-vous faire jeûner les amis de l’époux pendant que l’époux est avec eux ? Les jours viendront où l’époux leur sera enlevé, alors ils jeûneront en ces jours-là. » 

En conclusion, nous remarquons que rien dans le Coran et la logique ne permet d’accréditer la thèse du jeûne de la parole comme jeûne demandé de façon exclusive par Dieu durant le mois de Ramadân et ce, même s’il semble important de rappeler que durant ce mois particulièrement, et durant toute l’année en général, il convient que le musulman fasse attention aux mots qui sortent de sa bouche et qu’il évite en la matière toute frivolité, calomnie, menace et insulte.

 

Rédaction LVDH

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