Le principe du Ijmâ’ (consensus) ne repose pas sur le Coran

Les partisans du Ijmâ’ citent comme preuve de ce dernier le verset 4/115 :

وَمَنْ يُشَاقِقِ الرَّسُولَ مِنْ بَعْدِ مَا تَبَيَّنَ لَهُ الْهُدَىٰ وَيَتَّبِعْ غَيْرَ سَبِيلِ الْمُؤْمِنِينَ نُوَلِّهِ مَا تَوَلَّىٰ وَنُصْلِهِ جَهَنَّمَ ۖ وَسَاءَتْ مَصِيرًا
« Et quiconque fait scission d’avec le Messager, après que le chemin lui soit apparu clairement et suit un sentier autre que celui des Croyants, alors Nous le brûlerons dans la Géhenne. Et quelle mauvaise destination ! »

Or, plusieurs remarques sont nécessaires :

1. Il n’y a pas d’autre sentier pour les Croyants que le chemin d’Allah et le sentier de son Messager (paix sur lui) qui, si ces derniers n’existaient pas, alors les gens ne seraient pas Croyants.

2. Il est connu que le ال – Alif-Lam fait partie des termes indiquant (dans les Uṣûl al Fiqh – les principes du droit) la généralité. Ce verset englobe ainsi tous les Croyants (المؤمنين – Al Mu`minûn). Il n’est donc pas permis de restreindre, sans preuve et indice textuelle, le verset susmentionné à certains Croyants seulement, comme le fait de le limiter aux gens de science (Ahl al ‘ilm) ou aux Mujtahidûn.

3. Comme le stipule ce verset, la personne ne mérite la menace [de l’Enfer] qu’après que la guidée, le droit chemin, lui soit apparue clairement (tabayyana). Il faut donc mettre en avant ici le fait que les paroles des Hommes ne possédant pas de preuves les soutenant et provenant de la guidée ne font pas partie de ce qu’évoque ce verset. En effet, la guidée est ce qu’a révélé Allah et non ce que les Hommes ont légiféré sans fondement coranique. Allah a dit :

قُلْ إِنْ ضَلَلْتُ فَإِنَّمَا أَضِلُّ عَلَىٰ نَفْسِي ۖ وَإِنِ اهْتَدَيْتُ فَبِمَا يُوحِي إِلَيَّ رَبِّي ۚ إِنَّهُ سَمِيعٌ قَرِيبٌ
« Dis : Si je m’égare, je ne m’égare qu’à mes dépens ; tandis que si je suis bien guidé, alors c’est grâce à ce que Mon Seigneur me révèle, car Il est Audient et Proche. »
(verset 34/50)

هُوَ الَّذِي أَرْسَلَ رَسُولَهُ بِالْهُدَىٰ وَدِينِ الْحَقِّ لِيُظْهِرَهُ عَلَى الدِّينِ كُلِّهِ وَلَوْ كَرِهَ الْمُشْرِكُونَ
« C’est Lui qui a envoyé Son Messager avec la Guidance (Hudâ) et le Dîn de la Vérité, afin qu’il le fasse prévaloir sur toute autre culte, quelque répulsion qu’en aient les mushrikûn. » (verset 9/33)

وَأَنَّا لَمَّا سَمِعْنَا الْهُدَىٰ آمَنَّا بِهِ ۖ فَمَنْ يُؤْمِنْ بِرَبِّهِ فَلَا يَخَافُ بَخْسًا وَلَا رَهَقًا
« Et lorsque nous avons entendu la Guidance [Hudâ, le Coran], nous y avons cru, et quiconque croit en son Seigneur ne craint alors ni dommage ni déviation. » (verset 72/13)

وَلَقَدْ جَاءَهُمْ مِنْ رَبِّهِمُ الْهُدَىٰ…
« (…) la Guidance leur est venue de leur Seigneur. » (verset 53/23)

فَإِنْ لَمْ يَسْتَجِيبُوا لَكَ فَاعْلَمْ أَنَّمَا يَتَّبِعُونَ أَهْوَاءَهُمْ ۚ وَمَنْ أَضَلُّ مِمَّنِ اتَّبَعَ هَوَاهُ بِغَيْرِ هُدًى مِنَ اللَّهِ ۚ إِنَّ اللَّهَ لَا يَهْدِي الْقَوْمَ الظَّالِمِينَ
« Mais s’ils ne te répondent pas, sache alors que c’est seulement leurs passions qu’ils suivent. Et qui est plus égaré que celui qui suit sa passion sans une guidée d’Allah ? Allah vraiment, ne guide pas les gens injustes. » (verset 28/50)

قُلْ هَلْ مِنْ شُرَكَائِكُمْ مَنْ يَهْدِي إِلَى الْحَقِّ ۚ قُلِ اللَّهُ يَهْدِي لِلْحَقِّ ۗ أَفَمَنْ يَهْدِي إِلَى الْحَقِّ أَحَقُّ أَنْ يُتَّبَعَ أَمَّنْ لَا يَهِدِّي إِلَّا أَنْ يُهْدَىٰ ۖ فَمَا لَكُمْ كَيْفَ تَحْكُمُونَ
« Dis : Est-ce qu’il y a parmi vos associés un qui guide vers la vérité ? Dis : C’est Allah qui guide vers la vérité. Celui qui guide vers la vérité est-il plus digne d’être suivi, ou bien celui qui ne se dirige qu’autant qu’il est lui-même dirigé ? Qu’avez-vous donc ? Comment jugez-vous ainsi ? »

وَمَا يَتَّبِعُ أَكْثَرُهُمْ إِلَّا ظَنًّا ۚ إِنَّ الظَّنَّ لَا يُغْنِي مِنَ الْحَقِّ شَيْئًا ۚ إِنَّ اللَّهَ عَلِيمٌ بِمَا يَفْعَلُونَ
« Et la plupart d’entre eux ne suivent que des conjectures. Mais, la conjecture ne sert à rien contre la vérité ! Allah sait parfaitement ce qu’ils font. »
(versets 10/35 et 36)

… ۗ وَمَنْ يَعْتَصِمْ بِاللَّهِ فَقَدْ هُدِيَ إِلَىٰ صِرَاطٍ مُسْتَقِيمٍ
« (…) Quiconque s’attache fortement à Allah, il est certes guidé vers un droit chemin. » (verset 3/101)

فَمَنِ اتَّبَعَ هُدَايَ فَلَا يَضِلُّ وَلَا يَشْقَىٰ
« (…) Quiconque suit Mon guide ne s’égarera ni ne sera malheureux. »
(verset 20/123

4. Allah a dit dans le verset succédant (à celui pris comme argument par les partisans du Ijmâ’) :

إِنَّ اللَّهَ لَا يَغْفِرُ أَنْ يُشْرَكَ بِهِ وَيَغْفِرُ مَا دُونَ ذَٰلِكَ لِمَنْ يَشَاءُ ۚ وَمَنْ يُشْرِكْ بِاللَّهِ فَقَدْ ضَلَّ ضَلَالًا بَعِيدًا
« Certes, Allah ne pardonne pas qu’on Lui donne des associés. A part cela, Il pardonne à qui Il veut. Quiconque donne des associés à Allah s’égare, très loin dans l’égarement. » (verset 4/116)

Ainsi, celui qui associe les savants (‘Ulamâ) dans l’institution d’une chose religieuse qu’Allah n’a pas révélé est un associateur.[1]

Des gens ont prétendu que le verset était spécifique à ceux sur qui il fut révélé, mais cette parole est rejetée. As Ṣanâ’nî a dit :


وَإِجْمَاع الْمُؤمنِينَ عِنْد نزُول الْآيَة غير مَعْهُود إِذا لإِجْمَاع فِي عصره صلى الله عَلَيْهِ وَسلم والمعهود عِنْد نُزُولهَا هُوَ الْإِيمَان وَاتِّبَاع الْكتاب وَالسّنة »اهـ

« Le ‘Ijmâ’ des croyants lors de la révélation du verset est inhabituel. En effet, le Ijmâ’ (courant/habituel) à l’époque (du Prophète) est constitué de la foi et du suivi du Livre (Coran) et de la Sunnah. » fin de citation.[2]

En conséquence, cela oblige celui qui affirme que le sens du verset ne concernent que « les croyants présents lors de la révélation » à restreindre sa portée à ceux qui ont cru avant la révélation du verset et de suivre leur voie

5. Il est incohérent qu’Allah ordonne à un Croyant de suivre la voie des Croyants alors qu’il fait lui-même partie du groupe des croyants. Et quelle est cette voie des Croyants ? Est-elle singulière ? Est-elle plurielle ? Dans quel domaine s’applique-t-elle : celui de la croyance, du Fiqh, de l’éthique… ?

En quoi ce verset ordonne-t-il des Croyants de suivre le Ijmâ’ des Croyants puisqu’ils font eux-mêmes partie des Croyants ?

La compréhension est en réalité autre et il semble, à la lecture de l’ensemble textuel, qu’il s’agisse notamment de suivre la voie du Messager en ce sens qu’il n’associe rien à Allah.

6. En réalité, parmi ceux qui confirment le Ijmâ’ plusieurs reconnaissent que le verset en question n’indique pas le Ijmâ’.

Al Ghazzâlî a dit :

قال الغزالي: »والذي نراه أن الآية ليست نصا في الغرض، بل الظاهر أن المراد بها أن من يقاتل الرسول ويشاقه ويتبع غير سبيل المؤمنين في مشايعته ونصرته ودفع الأعداء نوله ما تولى فكأنه لم يكتف بترك المشاقة حتى تنضم إليه متابعة سبيل المؤمنين في نصرته والذب عنه والانقياد له فيما يأمر وينهى. وهذا هو الظاهر السابق إلى الفهم فإن لم يكن ظاهراً فهو محتمل ».

« Ce que nous constatons c’est que le verset ne concerne pas le sujet (du Ijmâ’). Mais ce qui est apparent c’est que sa signification est que celui qui combat le Messager (paix sur lui), fait scission et suit une autre voie que la voie des Croyants, dans le fait de l’accompagner, de le soutenir et de le défendre face à l’ennemi, (Allah) le laissera (alors) comme il s’est détourné. C’est comme s’il ne suffisait pas de délaisser la scission jusqu’à ce qu’il joigne à cela le fait de suivre la voie des Croyants, dans son soutien, sa défense et son obéissance dans ce que (le Messger) ordonne et interdit. C’est cela qui est apparent et qui vient de suite à la compréhension. En revanche, ce qui n’est pas apparent est supposé. »[3]

L’Imâm Al Ḥaramayn Abû al Ma’âlî al Juwaynî a dit :

وقال امام الحرمين أبو المعالي الجويني : « بل أوجه سؤالا واحدا يسقط الاستدلال بالآية فأقول إن الرب تعالى أراد بذلك من أراد الكفر وتكذيب المصطفى صلى الله عليه وسلم والحيد عن سنن الحق وترتيب المعنى ومن يشاقق الرسول ويتبع غير سبيل المؤمنين المقتدين به نوله ما تولى فإن سلم ظهور ذلك فذلك وإلا فهو وجه في التأويل لائح ومسلك في الإمكان واضح فلا يبقى للمتمسك بالآية إلا ظاهر معرض للتأويل ولا يسوغ التمسك بالمحتملات في مطالب القطع وليس على المعترض إلا أن يظهر وجها في الإمكان ولا يقوم للمحصل عن هذا جواب إن أنصف »اهـ.

« (…) je pose une seule question qui fait tomber la prise comme argument du verset. Je dis qu’en réalité le Seigneur, le Très haut, a voulu désigner (par ce verset) celui qui a fait acte de mécréance, a démenti l’élu (paix sur lui) et a dévié des voies de la vérité. L’ordre du sens (du verset est) que celui qui fait scission avec le Messager et ne suit pas la voie des Croyants qui le suivent, (alors Allah) le laissera comme il s’est détourné : si l’on admet ce sens apparent, alors il s’agit de cette compréhension. Sinon il s’agit d’une sorte d’interprétation manifeste et une voie possible, et Il ne reste pour celui qui s’appuie sur le verset qu’un sens apparent susceptible d’être interprété. Or, il ne peut être admis de s’appuyer sur des contingences pour revendiquer ce qui est péremptoire (Al Qat’î), [à savoir le Ijmâ’). Il ne reste au contradicteur qu’à en admettre la possibilité et il ne peut, suite à ce qui en résulte, y apporter de réponse s’il est honnête. »[4]

As Ṣan’ânî a dit :

قال الصنعاني:  » وَلِهَذَا صرح شَارِح غَايَة السُّؤَال وَمن قبله الإِمَام الْمهْدي فِي المعيار بِأَن الْآيَة حجَّة ظنية وَقد تقرر أَنه لَا يثبت هَذَا الأَصْل بالأدلة الظنية  » اه

« C’est pour cela que le commentateur de “Ghâyah as Su`âl“ et ceux avant lui, (comme) l’Imâm Al Mahdî dans “Al Mi’yar“ ont déclaré que le verset est un argument présomptif (Ẓannî) [dans sa Dalâlah – indication du sens – et non en lui-même] et il est établi que ce fondement (le Ijmâ’) n’est pas corroboré par des preuves présomptives (Al Adillah az Ẓanniyah). »[5]

Conséquemment, ce qui fait tomber la prise comme argument du Ijmâ’ comme preuve à suivre obligatoire se résumé en deux points :

  1. Il ne repose sur aucun verset coranique explicite en ce sens
  2. Il est factuellement indémontrable et invérifiable. Il n’est que déclaratif et donc présomptif.

Or, comment peut-on imposer un avis qui est rendu obligatoire et indiscutable alors qu’il provient d’un argument d’autorité qui ne repose sur rien de catégorique et démontrable ?

Comment peut-on produire du péremptoire à partir du présomptif ?

Wallahu a’lam

Rédaction LVDH 


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[1] Or, le Ijmâ’ vient instituer, imposer, interdire des choses qu’Allah n’a pas révélé et ceci est interdit.

[2] « Ijâbah as Sâ`il Sharḥ Bughiyah al Âmal », p. 143

[3] « Al Mustaṣfâ », p. 138

[4] « Al Burhân fî Uṣûl al Fiqh », 1/262

[5] « Ijâbah as Sâ`il Sharḥ Bughiyah al Âmal », p.143

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