Le Prophète a-t-il comme rôle d’expliquer le Coran ?

Je me souviens d’un cours, il y a quelques années, dans lequel l’un de mes professeurs de sciences islamiques abordait l’étude de la Sharî’ah islamique et les sources de cette dernière, notamment le thème du caractère argumentatif de la Sunnah.

Ainsi, après avoir explicité les sens du terme « Sunnah » linguistiquement, puis respectivement dans la terminologie des Uṣuliyyûn (principologiste), celle des Fuqahâ (juristes), puis celle des Muḥaddithûn, il se mit à résumer les trois fonctions principale du Prophète Muḥammad selon lui :

  1. Transmettre la Révélation divine
  2. Appliquer la volonté de Dieu et juger conformément à la Révélation coranique judiciairement et politiquement
  3. Expliquer la parole de Dieu

A l’évidence, les deux premières fonctions s’appuient sur des versets coraniques explicites, quant à la troisième, celle consistant à expliquer le Coran, il la justifia classiquement par un verset qui, selon lui, soutient ce postulat. Il utilisa le segment du verset 44 de la sourate An Naḥl (16), qu’il tronqua volontairement en conformité avec ce qui lui fut présenté lorsqu’il était étudiant :

وَأَنزَلْنَا إِلَيْكَ الذِّكْرَ لِتُبَيِّنَ لِلنَّاسِ مَا نُزِّلَ إِلَيْهِمْ
wa anzalnâ ilayka adh dhikr li tubayyina li an nâs mâ nuzzila ilayhim

Une traduction assez objective de ce segment serait la suivante :

« […] Et Nous avons fait descendre vers toi le Rappel (Dhikr) fin que tu fasses connaître de façon manifeste (litubayyina) aux gens ce qu’on a fait descendre vers eux […]. »

A ce titre, ‘Ubaydullah Maurice Gloton proposa la traduction suivante :

« Jusqu’à toi, Nous avons fait descendre le Rappel pour que tu exposes clairement aux humains ce qu’on a fait descendre jusqu’à eux. »

Or, l’explication que mon professeur donna de ce segment, conformément à ce qu’il appris de l’argumentaire sunnite en la matière, fut la suivante :

« Nous t’avons révélé le Coran afin que tu expliques aux gens ce qui t’a été révélé. »

Selon lui donc, ce verset demanderait au Prophète d’expliquer aux gens le Coran. En réalité, il me semble que ceci est un détournement de sens du verset pour les deux raisons suivantes :

  1. Dieu précise en 75/19 que le Bayân du Coran Lui incombe et que cela ne relève pas des prérogatives du Messager.
  2. Le verbe « Tabayyana » n’a pas pour sens coranique celui d’expliquer, quoique même si nous acceptions ce sens, ce n’impliquerait pas pour autant que le verset invite le Prophète à expliquer la révélation divine.

En effet, Dieu dit :

لَا تُحَرِّكْ بِهِ لِسَانَكَ لِتَعْجَلَ بِهِ ¤إِنَّ عَلَيْنَا جَمْعَهُ وَقُرْآنَهُ ¤فَإِذَا قَرَأْنَاهُ فَاتَّبِعْ قُرْآنَهُ ¤ثُمَّ إِنَّ عَلَيْنَا بَيَانَهُ
« Ne remue pas ta langue pour hâter sa récitation: ¤ Son rassemblement (en toi) Nous incombent, ainsi que la façon de le réciter.. ¤Quand donc Nous le récitons, suis sa récitation. ¤A Nous, ensuite incombera son explication. »

En outre, le verbe « Tabayyana », dans son utilisation coranique et conformément à son sens linguistique prépondérant, signifie exposer/mettre en exergue/manifester clairement/rendre visible :

  • 2/109 : manifester clairement
  • 2/187 : distinguer clairement/manifester clairement
  • 2/256 : distinguer clairement/manifester clairement
  • 2/259 : « devant l’évidence »
  • 3/187 : exposer visiblement/rendre explicite
  • 4/94 : voir bien clair/faire preuve de discernement
  • 4/115 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 6/55 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 7/6 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 9/43 : reconnaître clairement/distinguer
  • 9/113-114 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 14/45 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 29/38 : distinguer clairement
  • 34/14 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 41/53 : devenir évident
  • 47/25-32 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 49/6 : voir clair/distinguer clairement

Ainsi, pourquoi exceptionnellement en 16/44, ce même terme, à savoir Tabayyana, aurait-il le sens d’expliquer ?

Ici, il convient d’ailleurs de ne pas se méprendre sur le sens des mots car il est une erreur linguistique fréquente de considérer que le terme « expliquer » est un équivalent du terme « expliciter ». En effet, même en français, le verbe « expliciter » signifie « rédiger ou énoncer de façon claire et intelligible » des éléments et il est donc une erreur que de donner à ce verbe le sens d’expliquer, ce dernier signifiant plutôt « faire comprendre, démontrer ou encore faire connaître la cause, les motifs de tel ou tel fait ».

Ainsi, le sens de Tabayyana en 16/44 n’est autre que le sens systématique qu’il a dans le Coran et qui est appuyer par la linguistique : exposer clairement/faire connaître manifestement, ici, la révélation divine.

D’ailleurs, le sens du segment 16/44 souvent utilisé se trouve explicité par Dieu dans le verset 3/187 :

وَإِذَ أَخَذَ اللّهُ مِيثَاقَ الَّذِينَ أُوتُواْ الْكِتَابَ لَتُبَيِّنُنَّهُ لِلنَّاسِ وَلاَ تَكْتُمُونَهُ فَنَبَذُوهُ وَرَاء ظُهُورِهِمْ وَاشْتَرَوْاْ بِهِ ثَمَناً قَلِيلاً فَبِئْسَ مَا يَشْتَرُونَ
« Et Dieu a pris un engagement avec ceux qui ont reçu le Kitâb (l’Écriture) : « Exposez-le aux gens (li-tubayyinunna-hu) et ne le cachez pas (lâ taktumûna-hu). » Or, ils l’ont rejetée derrière leur dos et l’ont négociée à vil prix. Alors, comme est mauvais ce qu’ils négocient ! »

Ici, non seulement le terme « Tabayyana » fut logiquement compris dans le sens d’exposer/de faire connaître l’Écriture (Kitâb), et non dans le sens de l’expliquer comme si elle n’était pas claire, mais en outre l’opposition dans le même passage entre « Tubayyinunna-hu » et « Taktumûna-hu » témoigne qu’il s’agit de deux sens qui s’opposent.

En effet, l’éloquence de la langue arabe (Al Balâghah) et du principe que l’on nomme « Aṭ Ṭibâq », appelé aussi « At Taḍâd » (antonymie), implique que le premier mot – tubayyinunna-hu – ait un sens antonymique au second – taktumûna-hu. C’est une forme d’éloquence à travers laquelle on utilise deux termes qui ont pour objectif de s’opposer. C’est le cas par exemple dans le verset suivant :

وتَحْسَبُهُمْ أَيْقَاظاً وَهُمْ رُقُودٌ
« Et tu les aurais crus éveillés, alors qu’ils dorment. »

Ainsi, si le second terme du verset 3/187 indique qu’il ne faut pas qu’ils dissimulent/cachent/masquent le Kitâb, c’est bien que le sens de « Tabayyinunna-hu » est celui d’afficher/d’annoncer/de divulguer/d’exposer/de mettre en avant le Kitâb.

De la même façon, en 16/44, il est demandé au Messager d’exposer – li-tubayyina – le Rappel (Dhikr), de le transmettre, de le communiquer :

وَأَنزَلْنَا إِلَيْكَ الذِّكْرَ لِتُبَيِّنَ لِلنَّاسِ مَا نُزِّلَ إِلَيْهِمْ
wa anzalnâ ilayka adh dhikr li tubayyina li an nâs mâ nuzzila ilayhim

Le plus troublant est alors d’avoir entendu mon professeur conclure et résumer en disant que « la Sunnah ne pouvait donc être mise en question et quiconque le fait devient alors un Kâfir car, disait-il, suivre le Coran c’est suivre le Prophète (paix sur lui) et suivre le Prophète c’est appliquer la Sunnah qui est un volet de la révélation venant pour compléter le Coran, corroborer ou rajouter une norme. Ainsi, la Sunnah doit être suivie et quiconque ne la suit pas ne suit pas le Coran. »

Incroyable manipulation du texte coranique – produit d’un formatage subi – pour lui faire dire ce qu’il ne dit absolument pas et appuyer une idéologie quitte à exclure de l’islam ceux qui ne la partagent pas !

Or, s’il avait pris le verset entier et qu’il l’avait inséré dans son énoncé, son ensemble textuel, il aurait constaté la portée du verset dont il utilisait un segment :

وَمَا أَرْسَلْنَا مِن قَبْلِكَ إِلاَّ رِجَالاً نُّوحِي إِلَيْهِمْ فَاسْأَلُواْ أَهْلَ الذِّكْرِ إِن كُنتُمْ لاَ تَعْلَمُونَ
بِالْبَيِّنَاتِ وَالزُّبُرِ وَأَنزَلْنَا إِلَيْكَ الذِّكْرَ لِتُبَيِّنَ لِلنَّاسِ مَا نُزِّلَ إِلَيْهِمْ وَلَعَلَّهُمْ يَتَفَكَّرُونَ
« Nous n’avons envoyé, avant toi, que des hommes auxquels Nous avons fait des révélations. Demandez donc aux gens du rappel (Ahl adh Dhikr) si vous ne savez pas. (Nous les avons envoyés) avec des preuves évidentes (bayyinât) et des livres saints (zubur). Et vers toi, Nous avons fait descendre le Rappel (Dhikr), pour que tu exposes clairement aux gens ce qu’on a fait descendre vers eux et afin qu’ils réfléchissent. »

Deux remarques s’imposent alors :

1. Quand on lit l’ensemble du passage et même les versets précédents, on comprend clairement, de façon manifeste, que Dieu parle des communautés à qui Il a envoyé des Prophètes et Messagers avant Muḥammad (paix sur lui) et des Livres saints. Et c’est après avoir dit cela que Dieu annonce que le Prophète a reçu le Rappel (Dhikr) pour exposer aux gens, via le Coran, ce qu’Il a fait descendre vers eux (c’est-à-dire leurs Livres saints notamment ainsi que le Dhikr) et ce, afin que les contemporains de la révélation réfléchissent.

Il n’est donc jamais question que le Prophète explique le Coran, mais simplement que PAR LE CORAN (Rappel, Dhikr), par ce qu’il reçoit de la Révélation divine, il expose aux gens (principalement les Gens du Livre) ce qu’ils reçurent comme Message. Il est ici question d’exposer aux gens, PAR LE CORAN, ce qu’ils reçurent comme révélation (précédemment notamment), et non d’expliquer le Dhikr lui-même !

Pourquoi ? Non seulement car ce n’est pas ce que Dieu dit, mais en outre car Dieu définit son Kitâb comme étant clair et explicite (Mubîn), sans ‘iwâj (tortuosité) et sans ikhtilâf (contradiction, divergence). Comment donc un tel Kitâb aurait-il besoin d’être expliqué impliquant qu’il ne soit pas Mubîn et suffisant ?

2. Dieu n’a pas dit : « Et vers toi, Nous avons fait descendre le Rappel, pour que tu L’EXPLIQUES clairement aux gens. » Mais Dieu a dit (dans le sens) : « Et vers toi, Nous avons fait descendre le Rappel, pour que tu exposes/rendre manifeste (Tabayyana) aux gens ce qu’on a fait descendre pour eux. »

Le Coran, en tant que Dhikr, est ainsi présenté comme un outil permettant, entre autres, de comprendre les Livres précédents. Mais, quoiqu’il en soit, il n’est pas question que le Prophète explique de sa tête le Coran aux gens et que ses paroles, Ḥadîths qu’on lui attribue en fait, doivent ensuite être suivis absolument pour comprendre le Coran au risque de se voir sortir de l’islam si nous refusons cette affirmation sans véritable fondement et ô combien contradictoire et fragile dans l’application.

A ceci, on pourrait rétorquer ce qui suit : « Le Bayân venant de Dieu se fait par le biais du Prophète, pas dans le Coran, mais dans sa pratique. Par exemple, le Prophète prie comme Dieu lui a enseigné de prier , il donne la Zakât de cette façon également, etc. et ce, via un Wahî (révélation) extra-coranique. »

Réponse :

Cette réponse ne nous sembles pas cohérente pour les raisons suivantes :

1. Dire que le Bayân se fait via la pratique du Prophète paraît peu vraisemblable puisque le but de ce passage coranique est justement de rassurer le Messager et d’affirmer que le Bayân ne lui incombe pas. Dire que le Bayân du Coran incombe à Dieu pour en réalité dire qu’il se réalise via la pratique prophétique semble donc assez incohérent.

2. D’autant que dans les faits, la transmission de la grande partie de la pratique prophétique ne fut pas vraiment préservée de l’erreur, l’oublie, de l’incompréhension, de la divergence et autres détérioration, si ce n’est quelques actes appartenant au  domaine des ‘Ibâdât (actes cultuels) et relevant du Mutawâtir ‘Amalî (transmission notoire par la pratique intergénérationnelle) comme la prière par exemple, mais qui ne sont pas exempts de controverses quant à leur origine ou modification.

3. Après, le point noir du fait d’affirmer que le Prophète priait tel que Dieu le lui a enseigné est qu’il n’existe pas un seul verset qui y fasse ne serait-ce qu’une allusion, ce qui est assez problématique pour tenir cette affirmation… surtout quand on s’aperçoit que d’autres actes cultuels ou importants en islam furent expliquer par le Coran, à l’instar des ablutions ou du Hajj.

4. Si on prend l’exemple de la Zakât, le Coran indique plusieurs éléments la concernant, notamment le fait qu’il s’agit du ‘Afw (excédent, superflu) de nos biens. En conséquence, ceux qui n’ont pas d’excédent en sont dispensés. De même, le Coran nous indique également les catégorie de personnes qui peuvent bénéficier de cette Zakât. En d’autres termes, il semble cohérent de dire que le Coran, ne déterminant pas de montant précis à donner, incite chaque société à déterminer ce qui, selon ses besoins et son contexte, relève de l’excédent et c’est ce que fit le Prophète en son temps. Ceci dit, les besoins, le contexte et la situation de la communauté musulmane de l’Arabie du VIIe siècle étant évidemment différents de ceux d’une société moderne du XXIe siècle, il faut alors définir ce qui relève de l’excédent dans notre contexte et ne pas forcément faire un copier-coller de ce qui aurait été pratiqué à l’époque prophétique.

Wallahu a’lam

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