Sunna et manipulation du texte coranique (n°2) : « Nous avons fait descendre le Rappel pour que tu expliques… »

***Réponse à un extrait d’article du professeur Moncef Zenati***

 

Régulièrement, les partisans de la théorie du Coran difficilement compréhensible par lui-même explique qu’il en est ainsi car Dieu a chargé le Messager Muhammad, en 16/44 par exemple, d’expliquer le Coran, notamment ses prescriptions.

Pour illustrer cela, citons l’exemple du professeur Moncef Zenati qui, dans un article intitulé La sunna : une source législative, écrit ceci :

[…] Dieu a chargé Son Prophète (saws) d’expliquer et d’exposer les prescriptions du Coran : « … Et vers toi, Nous avons fait descendre le Coran pour que tu exposes clairement aux gens ce qu’on a fait descendre pour eux. » Cela prouve que la connaissance parfaite et complète des prescriptions du Coran ne peut se réaliser que par l’explication et l’exposition du Messager de Dieu (saws). Par conséquent, l’argumentation par la Sunna est du même niveau que l’argumentation par le Coran car le Coran en a besoin.

Si nous citons cet auteur, ce n’est pas pour s’en prendre à sa personne que nous respectons évidemment, mais pour mettre en avant le paradoxe de son discours et ce, sachant qu’il reflète celui de beaucoup qui se réfèrent à ce segment coranique pour affirmer un rôle législatif universel et intemporel à la sunna (au même titre que le Coran). Ainsi, dans une de ses interventions dans laquelle il abordait le zawaj mut’ah (mariage dit de « jouissance »), il expliquait pourquoi les chiites étaient malhonnêtes intellectuellement sur cette question dans leur approche coranique. Ainsi, il leur reprochait, à juste titre, d’utiliser le segment « famâ stamta’tum bihi » appartenant à un passage plus vaste de la sourate an-Nisâ abordant les femmes interdites en mariage (vs. 22 à 24) et de l’isoler pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Il dit alors, après avoir jugé que ce que font les chiites en ce verset est une « manipulation textuelle », que :

« […] le problème c’est de sortir cette partie du verset de l’énoncé car [dans celui-ci] Allah ‘azza wa jal a évoqué le mariage d’une manière générale, le mariage connu. […] »

Sous-entendu, il est évident que ce passage ne peut se comprendre qu’en référence au thème général qui est le mariage et cela est effectivement très pertinent (voir l’extrait de son intervention intitulée Le mariage de jouissance chez les chiites à partir de 3’40).)

Or, ce qui est très troublant c’est que, malgré ce reproche justifié fait aux chiites dans leur lecture de ce passage coranique, Moncef Zenati fait exactement la même erreur d’isolement et même de section du verset, sciemment ou non, avec le segment en 16/44.

Ainsi, comme nous le développerons, nous pouvons résumer ce reproche avec des propos similaires aux siens :

« Le problème c’est de sortir cette partie du verset de l’énoncé car [dans celui-ci] Allah ‘azza wa jal a évoqué d’EXPOSER PAR le Coran et non d’EXPLIQUER LE Coran. […] »

Ce propos rappelle ce qui nous disait, il y a quelques années, un professeur de sciences islamiques et de usûl al-fiqh en abordant avec l’étude de la sharî’ah islamique et les sources de cette dernière, notamment le thème du caractère argumentatif de la sunna.

Ainsi, après avoir explicité les sens du terme « sunna » linguistiquement, puis respectivement dans la terminologie des uṣuliyyûn (principologiste), celle des fuqahâ (juristes), puis celle des muḥaddithûn (gens du hadîth), il se mit à résumer les trois fonctions principales du Prophète Muḥammad selon lui :

  1. Transmettre la Révélation divine,
  2. Appliquer la volonté de Dieu et juger conformément à la Révélation coranique judiciairement et politiquement,
  3. Expliquer la parole de Dieu.

A l’évidence, les deux premières fonctions s’appuient sur des versets coraniques explicites, et nous ne pouvons qu’être d’accord avec cela. Quant à la troisième, celle consistant à expliquer le Coran, il la justifia classiquement par un verset qui, selon lui, soutient ce postulat. Il utilisa ledit segment du verset 44 de la sourate an-Naḥl (16), qu’il tronqua volontairement en conformité avec ce qui lui fut présenté lorsqu’il était étudiant, exactement comme le fait Moncef Zenati dans son article :

وَأَنزَلْنَا إِلَيْكَ الذِّكْرَ لِتُبَيِّنَ لِلنَّاسِ مَا نُزِّلَ إِلَيْهِمْ
wa anzalnâ ilayka adh-dhikr li tubayyina li an-nâs mâ nuzzila ilayhim

Une traduction assez objective de ce segment serait la suivante :

« […] Et Nous avons fait descendre vers toi le Rappel (Dhikr) afin que tu fasses connaître de façon manifeste (litubayyina) aux gens ce qu’on a fait descendre vers eux […]. »

A ce titre, ‘Ubaydullah Maurice Gloton proposa la traduction suivante :

« Jusqu’à toi, Nous avons fait descendre le Rappel pour que tu exposes clairement aux humains ce qu’on a fait descendre jusqu’à eux. »

Or, l’explication que ce professeur donna de ce segment, conformément à ce qu’il apprit de l’argumentaire sunnite en la matière, fut la suivante :

« Nous t’avons révélé le Coran afin que tu expliques aux gens ce qui t’a été révélé. »

Selon lui donc, ce verset demanderait au Prophète d’expliquer aux gens le Coran qui, sans cela, ne serait pas clair. En réalité, il semble que ceci est un détournement de sens du verset pour les trois raisons suivantes :

  1. Dieu précise en 75/19 que le bayân (explicitation) du Coran Lui incombe et que cela ne relève pas des prérogatives du Messager.
  2. Dieu précise à plusieurs que le Coran est un kitâb suffisamment détaillé pour que l’essentiel de son message soit compris et accessible, qu’il mubîn (explicite et clair), sans ‘iwaj (tortuosité), sans ikhtilaf (contradiction/divergence) et qu’il est al-furqân (le Discernement).  Il n’a donc nul besoin d’une analyse autre qu’intra-textuel pour que l’essentiel de son message en terme de crédo, d’éthique ou encore de Législation soit compréhensible.
  3. Le verbe « tabayyana » n’a pas pour sens coranique celui d’expliquer, quoique même si nous acceptions ce sens, ceci n’impliquerait pas pour autant que le verset invite le Prophète à expliquer la révélation divine qui, sans cela, ne serait pas mubîn.

En effet, Dieu dit :

لَا تُحَرِّكْ بِهِ لِسَانَكَ لِتَعْجَلَ بِهِ ¤إِنَّ عَلَيْنَا جَمْعَهُ وَقُرْآنَهُ ¤فَإِذَا قَرَأْنَاهُ فَاتَّبِعْ قُرْآنَهُ ¤ثُمَّ إِنَّ عَلَيْنَا بَيَانَهُ
« Ne remue pas ta langue pour hâter sa récitation: ¤ Son rassemblement (en toi) Nous incombe, ainsi que la façon de le réciter. ¤ Quand donc Nous le récitons, suis sa récitation. ¤A Nous, ensuite incombera son explication. »

En outre, le verbe « tabayyana », dans son utilisation coranique et conformément à son sens linguistique prépondérant, signifie exposer, mettre en exergue, manifester clairement, rendre visible :

  • 2/109 : manifester clairement
  • 2/187 : distinguer clairement/manifester clairement
  • 2/256 : distinguer clairement/manifester clairement
  • 2/259 : « devant l’évidence »
  • 3/187 : exposer visiblement/rendre explicite
  • 4/94 : voir bien clair/faire preuve de discernement
  • 4/115 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 6/55 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 7/6 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 9/43 : reconnaître clairement/distinguer
  • 9/113-114 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 14/45 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 29/38 : distinguer clairement
  • 34/14 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 41/53 : devenir évident
  • 47/25-32 : apparaître clairement, distinctement, évidemment
  • 49/6 : voir clair/distinguer clairement

Ainsi, pourquoi exceptionnellement en 16/44, ce même terme, à savoir tabayyana, aurait-il le sens d’expliquer ?

Il convient d’ailleurs de ne pas se méprendre sur le sens des mots, car il est une erreur linguistique fréquente de considérer que le terme « expliquer » est un équivalent du terme « expliciter ». En effet, même en français, le verbe « expliciter » signifie « rédiger ou énoncer de façon claire et intelligible » des éléments et il est donc une erreur que de donner à ce verbe le sens d’expliquer, ce dernier signifiant plutôt « faire comprendre, démontrer ou encore faire connaître la cause, les motifs de tel ou tel fait ».

Ainsi, le sens de tabayyana en 16/44 n’est autre que le sens systématique qu’il a dans le Coran et qui est appuyé par la linguistique, à savoir exposer clairement, faire connaître manifestement, ici, la révélation divine. D’ailleurs, le sens du segment 16/44 souvent utilisé se trouve explicité par Dieu dans le verset 3/187 :

وَإِذَ أَخَذَ اللّهُ مِيثَاقَ الَّذِينَ أُوتُواْ الْكِتَابَ لَتُبَيِّنُنَّهُ لِلنَّاسِ وَلاَ تَكْتُمُونَهُ فَنَبَذُوهُ وَرَاء ظُهُورِهِمْ وَاشْتَرَوْاْ بِهِ ثَمَناً قَلِيلاً فَبِئْسَ مَا يَشْتَرُونَ
« Et Dieu a pris un engagement avec ceux qui ont reçu le kitâb (l’Écriture) : « Exposez-le aux gens (li-tubayyinunna-hu) et ne le cachez pas (lâ taktumûna-hu). » Or, ils l’ont rejeté derrière leur dos et l’ont négocié à vil prix. Alors, comme est mauvais ce qu’ils négocient ! »

Ici, non seulement le terme « tabayyana » fut logiquement compris dans le sens d’exposer, de faire connaître l’Écriture (kitâb), et non dans le sens de l’expliquer comme si elle n’était pas claire, mais en outre l’opposition dans le même passage entre « tubayyinunna-hu » et « taktumûna-hu » témoigne qu’il s’agit de deux sens qui s’opposent.

En effet, l’éloquence de la langue arabe (al-balâgha) et du principe que l’on nomme aṭ-ṭibâq, appelé aussi at-taḍâd (antonymie), implique que le premier mot (tubayyinunna-hu) ait un sens antonymique au second (taktumûna-hu). C’est une forme d’éloquence à travers laquelle on utilise deux termes qui ont pour objectif de s’opposer. C’est le cas par exemple dans le verset suivant :

وتَحْسَبُهُمْ أَيْقَاظاً وَهُمْ رُقُودٌ
« Et tu les aurais crus éveillés, alors qu’ils dorment. »

Ainsi, si le second terme du verset 3/187 indique qu’il ne faut pas qu’ils dissimulent/cachent/masquent le kitâb, c’est bien que le sens de « tabayyinunna-hu » est celui d’afficher/d’annoncer/de divulguer/d’exposer/de mettre en avant le kitâb.

De la même façon, en 16/44, il est demandé au Messager d’exposer (li-tubayyina) le Rappel (dhikr), de le transmettre, de le communiquer :

وَأَنزَلْنَا إِلَيْكَ الذِّكْرَ لِتُبَيِّنَ لِلنَّاسِ مَا نُزِّلَ إِلَيْهِمْ
wa anzalnâ ilayka adh dhikr li tubayyina li an nâs mâ nuzzila ilayhim

Le plus troublant est alors d’avoir entendu ce professeur conclure et résumer en disant que « la sunna ne pouvait donc être remise en question et quiconque le faisait devenait alors un kâfir car, disait-il, suivre le Coran c’est suivre le Prophète (paix sur lui) et suivre le Prophète c’est appliquer la sunna qui est un volet de la révélation venant pour compléter le Coran, corroborer ou rajouter une norme. Ainsi, la sunna doit être suivie et quiconque ne la suit pas ne suit pas le Coran. »

Incroyable manipulation du texte coranique – produit d’un formatage subi – pour lui faire dire ce qu’il ne dit absolument pas et appuyer une idéologie quitte à exclure de l’islam ceux qui ne la partagent pas , d’autant qu’aucun verset ne prétend que les propos tenus par le Prophète serait une révélation divine secondaire à côté de celle du Coran transmise via Jibrîl.

Conséquemment, si ce professeur ou encore M. Zenati avait pris le verset entier et qu’il l’avait inséré dans son énoncé, son ensemble textuel, il aurait constaté la portée du verset dont il utilisait un segment :

وَمَا أَرْسَلْنَا مِن قَبْلِكَ إِلاَّ رِجَالاً نُّوحِي إِلَيْهِمْ فَاسْأَلُواْ أَهْلَ الذِّكْرِ إِن كُنتُمْ لاَ تَعْلَمُونَ
بِالْبَيِّنَاتِ وَالزُّبُرِ وَأَنزَلْنَا إِلَيْكَ الذِّكْرَ لِتُبَيِّنَ لِلنَّاسِ مَا نُزِّلَ إِلَيْهِمْ وَلَعَلَّهُمْ يَتَفَكَّرُونَ
« Nous n’avons envoyé, avant toi, que des hommes auxquels Nous avons fait des révélations. Demandez donc aux gens du rappel (ahl adh-dhikr) si vous ne savez pas. (Nous les avons envoyés) avec des preuves évidentes (bayyinât) et des livres saints (zubur). Et vers toi, Nous avons fait descendre le Rappel (dhikr), pour que tu exposes clairement aux gens ce qu’on a fait descendre vers eux et afin qu’ils réfléchissent. »

Deux remarques s’imposent alors :

1. Quand on lit l’ensemble du passage et même les versets précédents, on comprend clairement, de façon manifeste, que Dieu parle des communautés à qui Il a envoyé des Prophètes et Messagers avant Muḥammad (paix sur lui) et des Livres saints. Et c’est après avoir dit cela que Dieu annonce que le Prophète a reçu le Rappel (dhikr) pour exposer aux gens, via le Coran, ce qu’Il a fait descendre vers eux (c’est-à-dire leurs Livres saints notamment, ainsi que le dhikr) et ce, afin que les contemporains de la Révélation réfléchissent.

Il n’est donc jamais question que le Prophète explique le Coran, mais simplement que PAR LE CORAN (Rappel, dhikr), par ce qu’il reçoit de la Révélation divine, il expose aux gens (principalement les Gens du Livre) ce qu’ils reçurent comme Message. Il est ici question d’exposer aux gens, PAR LE CORAN, ce qu’ils reçurent comme révélation (précédemment notamment), et non d’expliquer le dhikr lui-même comme si celui en avait bien besoin puisqu’il ne serait pas très clair, Dieu ne sachant pas nous transmettre un message compréhensible et accessible directement !?

Pourquoi ? Non seulement car ce n’est pas ce que Dieu dit, mais en outre car Dieu définit son kitâb comme étant clair et explicite (mubîn), sans ‘iwâj (tortuosité) et sans ikhtilâf (contradiction, divergence). Comment donc un tel kitâb, provenant du Créateur, aurait-il besoin d’être expliquer, sachant que cela impliquerait qu’il ne soit pas mubîn et suffisant par lui-même pour que son message fondamentale et primordial soit compris ?

2. Dieu n’a pas dit : « Et vers toi, Nous avons fait descendre le Rappel, pour que tu L’EXPLIQUES clairement aux gens. » Mais Dieu a dit (dans le sens) : « Et vers toi, Nous avons fait descendre le Rappel, pour que tu exposes/rendes manifeste (tabayyana) aux gens ce qu’on a fait descendre pour eux. »

Le Coran, en tant que dhikr, est ainsi présenté comme un outil permettant, entre autres, de comprendre les Livres précédents puisque Dieu affirme en un autre verset que le Coran rappel partie du Livre et s’en porte garant. Mais, quoiqu’il en soit, il n’est pas question que le Prophète explique de sa tête le Coran aux gens et que ses paroles, Ḥadîths qu’on lui attribue en fait tardivement, doivent ensuite être suivis absolument pour comprendre le Coran et ses prescriptions au risque de se voir sortir de l’islam si nous refusons cette affirmation sans véritable fondement et ô combien contradictoire et fragile dans l’application.

Wallahu a’lam

Rédaction LVDH

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