Le Ramadan et les longues journées de jeûne : entre loi et esprit de la loi

Quelles options s’offrent aux musulmans souhaitant jeûner ?

I. Deux lectures coraniques qui s’opposent

 

S’il fut démontrer dans un autre article que le jeûne était une prescription coranique ouvrant la porte, pour celui qui ne souhaite pas jeûner, à une compensation (fidya) consistant à nourrir un pauvre, la question de la pertinence et de la justesse de s’imposer de longue journée de jeûne (pus de 15 heures) durant un mois mérite d’être posée. En réalité, cette question est même l’expression de la différence qui existe entre le texte et l’esprit du texte, entre la loi et l’esprit de la loi.

En effet, en considérant logiquement que le message coranique a une portée universelle, mais qu’il s’adresse en premier lieu aux contemporains de la Révélation dans l’Arabie du VIIe siècle, notamment en ce qui concerne différentes règles d’application de diverses prescriptions, il convient de mettre en avant deux lectures assez divergentes quant aux finalités. Ainsi, en 2/183 à 187, le Coran explique ce qui suit (traduction approchée) : 

Ô vous qui croyez ! Il vous est prescrit le Jeûne, comme il fut prescrit à ceux qui vous précèdent, puissiez-vous pieusement craindre ! [183] – Des jours comptés, mais qui de vous est malade ou en voyage, alors détermination de jours autres. Et, quant à ceux qui l’auraient pu, leur incombe un rachat : la nourriture d’un pauvre.  Et, qui de plein gré accomplit un bien, c’est un bien pour lui, mais jeûner est meilleur pour vous, si vous le saviez ! [184] Le mois de Ramadan est celui en lequel fut révélé le Coran, guide pour les Hommes et claires manifestations de la Guidée et du Discernement. Qui donc d’entre vous sera témoin de la nouvelle lune, qu’il le jeûne ! Et qui est malade ou en voyage, alors détermination de jours autres – Dieu désire pour vous la facilité et non point la difficulté – afin que vous complétiez le compte, que vous magnifiiez Dieu de vous avoir guidés ; puissiez-vous être remerciant ! [185] Et, quand t’interrogent Mes serviteurs à Mon sujet, Je suis proche et J’exauce l’appel de l’invocateur lorsqu’il M’appelle ; qu’ils Me répondent donc et croient en Moi, puissent-ils suivre la bonne direction. [186] Il vous est permis les nuits de jeûne de fréquenter vos femmes, elles sont votre vêtement et vous êtes le leur. Dieu sait que vous vous manqueriez à vous-mêmes, aussi vous a-t-Il fait indulgence et vous a-t-Il exemptés. Maintenant, donc, avertissez-les. Et recherchez ce que Dieu vous a prescrit : mangez et buvez jusqu’à ce que vous distinguiez le fil blanc du fil noir de l’aube. Puis, poursuivez le jeûne jusqu’à la nuit. Mais, ne les approchez point alors que vous faites retraite dans les sanctuaires. Telles sont les limites établies par Dieu, ne les atteignez pas, c’est ainsi que Dieu explicite Ses versets aux hommes, puissent-ils craindre pieusement ! [187]  

  1. Via une lecture littéraliste : cette lecture est celle de la tradition qui s’attache au texte au détriment de l’esprit du texte et qui impose donc de façon générale le jeûne, quelque soit les régions du monde, de l’aube jusqu’au coucher du soleil. Or, cette lecture se trouva vite confrontée à une problématique de taille lorsqu’il a fallu traiter la question des musulmans résidant dans des latitudes où les journées de jeûne peuvent être très longues, soit 45° Nord/Sud. Pour le cas de la France, il s’agit donc de la zone située au-dessus de Bordeaux (voir images plus bas).
  2. Via une lecture contextuelle : cette lecture accorde de l’importance au texte, mais également à l’esprit de celui-ci car elle sait que le Coran fut révélé en premier lieu à un peuple vivant en Arabie, au VIIe siècle, dans un contexte particulier à plusieurs niveaux. Aussi, la détermination de l’aube et du coucher de soleil pour délimiter approximativement le début et la fin du jeûne ne constitue pas forcément un but en elle-même, mais sert de marqueur facile à retenir dans un temps où les gens ne disposaient pas de la technologie d’aujourd’hui et se référaient dans le temps aux éléments naturels (astres, planètes…). De même, en donnant ces limites-ci aux musulmans de l’époque du Prophète (paix sur lui), il est cohérent de comprendre que Dieu n’a pas voulu imposer des journées de jeûne trop longues et trop éprouvantes. En effet, dans la région de Médine et la Mecque, les journées de jeûne sont de 15 heures en moyenne, quant elles dépassent, en France par exemple durant l’été, les 17/18 heures parfois.

 

Ceci dit, comme l’écrivait Michael Privot dans l’un de ses articles, « le but (ici) n’est pas de commenter les vertus du jeûne, car chacun-e peut y trouver quelque chose qui le/la comble, mais de s’interroger sur différentes options de sa pratique qui ne sont pas mises en avant, la plupart du temps, par les clercs, les oulémas et autres diffuseurs de discours islamiques. Certaines pourraient pourtant alléger la pratique du jeûne, pour de nombreuses catégories de personnes qui peuvent rencontrer des difficultés (physiques, morales, psychologiques) à jeûner sur d’aussi longues plages horaires. Or, la pression sociale – réelle ou pressentie par l’individu –, la méconnaissance d’un certain nombre d’options de jeûne font que d’aucun-e-s finissent soit par renoncer au jeûne au risque de se priver des bénéfices spirituels que la tradition musulmane attache à ce mois particulier, soit par s’enfermer dans une praxis intransigeante au risque de leur bien-être, de leur équilibre, voire de leur avenir scolaire ou professionnel. »

Après, termine-t-il, « à chacun-e de choisir la formule qui lui conviendra le mieux, voire d’adapter sa formule de jeûne au cours du Ramadan, en fonction de sa disponibilité psychologique, émotionnelle et spirituelle pour une pratique dont il est dit qu’elle doit être accomplie pour Dieu uniquement (li-wajhi Llâh ; takhlîs al-niyya) et non pour « plaire à la galerie ». »

Aussi, le segment « mangez et buvez jusqu’à ce que vous distinguiez le fil blanc du fil noir de l’aube » peut être compris de deux façons différentes que nous développerons ci-après.

II. Les différentes options du jeûne

La source de ce qui suit est l’article rédigé par l’islamologue Michael Privot avec, parfois, quelques remaniements légers et compléments qui apparaîtront en italique.
1. Le jeûne « intégral » : selon la lecture traditionnelle et littéraliste
Il s’agit du jeûne « de base », tel qu’il est prescrit dans le Coran selon la lecture traditionnelle, aux versets 2/184-187, à savoir jeûner de l’aube au coucher du soleil comme cela fut mis en avant précédemment.
Pour réduire néanmoins la plage horaire, il est important de prendre conscience qu’un certain nombre de calendriers proposés aux jeûneurs reposent sur des principes de précaution poussé à l’extrême, à savoir commencer à s’abstenir de boisson et de nourriture parfois plus de 2 heures avant l’apparition du fil de l’aube.
Au verset 2/187, le Coran parle d’un phénomène tel que celui illustré par la photo ci-dessous ou se dessine distinctement le fil blanc de l’aube du fil noir de la nuit.
Source : Dreamstime.com
Même en milieu urbain, il est possible de déterminer ce moment, qui n’est pas d’une grande précision. En gros, quand la lumière du jour commence à être perceptible à l’œil nu. On peut compter, à la louche 45 minutes avant l’heure astronomique du lever du soleil renseignée dans les éphémérides ou sur les applications météo de nos smartphones, le principe étant que Dieu ne contrôle pas avec une horloge de précision atomique à quel moment chacun-e avale sa dernière gorgée/bouchée, et ce tant qu’il fait encore un peu nuit. En outre, il semble évident qu’à l’époque prophétique, les gens ne disposaient pas d’un moyen permettant de débuter le jeûne avec une précision à la minute et l’analyse coranique des versets concernés témoignent que cela n’était pas le dessein de Dieu non plus. Toutefois, s’il ne s’agit pas d’être obsédé-e par l’heure exacte de l’imsâk (exemple : 4h17), il s’agit d’être honnête avec soi-même et dans sa relation à Dieu, puisque c’est pour Lui que l’on est censé-e jeûner. Il est donc préférable d’avaler un grand verre d’eau à 4h18, pour reprendre l’exemple qui nous concerne, et de profiter de sa journée de jeûne de manière plus apaisée.
2. Le jeûne de durée réduite (12 à 16h par jour) : selon la lecture contextuelle et réaliste
Depuis des décennies, une série d’oulémas ont promulgué différentes fatwas sur la façon de jeûner pour les musulmans vivant dans les contrées au-delà de 45° de latitude Nord (au Nord de Bordeaux, voir cartes ci-dessous), ce qui correspond à une bonne partie de l’espace francophone notamment et ce qui ce justifie par le fait qu’au-delà de cette latitude les journées de jeûne peuvent être très longues (plus de 22 heures dans certaines régions). Il va sans dire que cela peut sembler en décalage avec la volonté divine de prescrire le siyâm puisqu’en « imposant » une durée de jeûne allant de l’aube au coucher du soleil dans la région de la Mecque/Médine, Dieu sait parfaitement que celle-ci n’excèdera pas un certain laps de temps relativement modéré.
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Plusieurs options sont ainsi proposées, que nous synthétisons ici. Dans tous les cas, il s’agit de détacher le début et la fin du jeûne de l’aube et du coucher de soleil « réels ». Une fatwa plus détaillée de Usama Hasan, reprenant les sources de la jurisprudence classique, est disponible à cette adresse : http://oumma.com/220871/fatwa-avis-religieux-ne-parviennent-a-jeuner-cours-de
A. Le jeûne de 12h
Il s’agit de prendre la décision de jeûner une période moyenne (12h), quelle que soit la période de l’année. Cela implique évidemment de jeûner plus longtemps en hiver, quand les plages de jeûne de l’aube au coucher du soleil sont de moins de 10h. L’avantage est de se caler sur une plage moyenne supportable sous toutes conditions. En été, on peut donc prendre son petit-déjeuner comme d’habitude puis compter 12h de jeûne à partir de la dernière bouchée.
Certes, le jeûne n’est alors plus basé sur les limites coraniques stricto sensu, sachant que ces dernières sont liées au contexte de l’Arabie désertique, mais elles sont en lien avec l’esprit du texte coranique, puisqu’il semble assez évident que Dieu n’aurait pas fixé ces mêmes limites (aube/coucher du soleil) s’Il s’était adressé en premier lieu à des gens vivant en Suède ou en Finlande par exemple étant donné que les journées de jeûne auraient été extrêmement longues et trop difficiles à tenir, surtout durant un mois. 
B. Le jeûne en fonction du calendrier mecquois ou médinois (12 à 15h en fonction de la saison)
Il s’agit de prendre la décision de caler son jeûne sur l’un des deux principaux lieux saints de l’islam comme point de référence, là où les plages de jeûne sont plus supportables en comparaison des contrées situées au-delà de 45° de latitude Nord (ou Sud). Ceci trouve sa logique dans le fait qu’il s’agit des lieux de la Révélation coranique et des lieux dans lesquels vivaient les premiers musulmans à qui s’adressait le Message dans un premier temps.
Ici également, cela implique un certain niveau de cohérence de la part de la personne qui jeûne, à savoir que l’on utilisera ce calendrier tout au long de l’année, y compris quand les plages de jeûne en Europe du Nord seront plus courtes qu’à La Mecque ou à Médine pendant la période hivernale. Il ne s’agit pas d’un choix à la carte qui consisterait à suivre le calendrier local en hiver et le calendrier mecquois ou médinois en été.
C. Le jeûne en fonction des plages horaires moyennes (14h à 16h)
Il s’agit de prendre pour référence la durée moyenne d’une plage de jeûne, à savoir la plage moyenne du printemps ou de l’automne. En 2016, des organisations allemandes prenant référence sur des oulémas essentiellement hanéfites d’ascendance turque avaient appliqué un principe de plage de 14h de jeûne. Ils proposaient un calendrier recommandant un imsâk à partir de 4:30 environ et une rupture du jeûne 14h plus tard vers 18:30, peu après la prière du milieu de l’après-midi (‘asr/ikindi). Ce principe pourrait être valable pour toute la période d’été, entre les deux périodes moyennes du printemps et de l’automne, pour reprendre le rythme normal par la suite.
Michael Privot a mis en photo un exemple de calendrier datant de 2016 (ci-dessus) et dont le principe peut être réutilisé.
Ceci dit, nous désirons nuancer les propos de Michael Privot quand il semble insister sur le fait que le choix d’une des trois dernières options s’applique avec la logique suivante : « si je suis telle option cet été, alors je devrais la suivre même quand les durées de jeûne seront moins excessives et ce, toute l’année durant. » 
Or, cela peut se discuter en ce sens que ce qui justifie de recourir à l’une de ces options c’est justement le fait que dans nos latitudes et en cette période de l’année, les journées de jeûne sont très longues. Or, s’il semble pertinent de pouvoir recourir à ces options en cette période estivale, et même lorsque les journées sont assez courtes (9/10 heures) en hiver, cela n’a pas vraiment de sens si les journées en question sont relativement « normales » en terme de durée. Après, ceci reste une réflexion à développer…
Quoiqu’il en soit et en conclusion, le musulman désirant jeûner, sachant que le Coran lui laisse le choix entre jeûner ou donner la Fidya consistant à nourrir un pauvre, pourra choisir l’option qui lui convient le mieux en fonction de son activité et de ce qu’il peut supporter.
Rédaction LVDH (avec une base écrite à partir de l’article de Michael Privot cité plus haut)
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