2. Le voile dans les sociétés antiques et médiévales influencées par le christianisme et le judaïsme

Le voile des femmes n’aurait donc à l’origine presque rien à voir avec les théologies monothéistes sinon du point de vue du syncrétisme religieux. R. A. Lambin précise que sa tradition a été véhiculée par le paganisme antique du Moyen-Orient et dans le sud de l’Europe puis a été sanctifiée par le christianisme occidental. En effet, l’aspect religieux faisant de la femme un être consacré à son mari et aux dieux provient de la Rome païenne antique. Cette conception du voile que l’auteur qualifie de « bancale » se retrouve d’ailleurs dans la pratique du port du voile par les femmes au Moyen-âge ou à l’époque moderne, notamment en Italie, mais également en France, dont l’usage fait traditionnellement référence au texte de Saint Paul. Cette pratique était alors extrêmement répandue, au point que le professeur Maria Giuseppina Muzzarelli[1]précise qu’il était rare et singulier qu’une femme ait la tête découverte dans les lieux publics, mais aussi dans les environnements domestiques. Il s’agissait d’une pratique diffuse, voire d’une obligation légale comme en Italie où l’exemple d’une Riformanza de Terni en 1549 précise que toute femme âgée de plus de 12 ans devait se couvrir la tête dès qu’elle sortait de chez elle et que le voile de soie était réservé aux épouses sous peine de sanction. En outre, le voile permettait parfois de distinguer la femme prostituée de celle qui ne l’était pas, les premières, « en signe d’impudicité », devaient porter sur leur tête « un drap, un bonnet ou un chapeau avec ou sans plume »comme l’exigeait le règlement édicté à Bologne en 1566, voire un voile, mais de couleur jaune uniquement à Bologne ou encore bleu foncé à Foligno et ce, sous peine d’amende.[2]A ce titre, le professeur Muzzarelli précise que « l’interdiction à toutes les femmes malhonnêtes de porter la coiffe ou le chaperon demeura répandue dans certaines zones d’Italie et en dehors d’Italie, puisqu’à Dijon au milieu du XVe siècle, enlever son chaperon à une femme équivalait à l’accuser de se prostituer et les filles publiques faisaient ce geste pour dénoncer leurs concurrentes secrètes ».[3]

Ce voile, qu’il couvre tout ou partie de la tête et qui évoque aujourd’hui pour beaucoup le fameux « Ḥijâb » portée par certaines musulmanes est donc, comme le rappelle l’historienne M-G Muzzarelli, une coutume millénaire attestée par « la Bible et la statuaire grecque, par les Pères de l’Eglise, les lois du Moyen-âge, et d’innombrable témoignages artistiques et littéraires »[4].

  1. Dans le christianisme (en résumé)

Effectivement, dans le christianisme et le Nouveau Testament, c’est l’apôtre Paul qui est au cœur du voile, même si ce titre lui fut souvent contesté par les communautés chrétiennes qu’il fonda, comme le rappelle le professeur honoraire de l’université de Lausanne, Pierre Bonnard, dans son article sur Paul (Saint) tiré de l’Encyclopaedia Universalis 2017 en référence à plusieurs passages de sesLettres aux Corinthiens. Il imposa les premières prescriptions religieuses du voile en écrivant à la cité grecque de Corinthe en le liant à la relation avec Dieu et ce, alors que dans le judaïsme et la Torah (voire l’Ancien Testament), le mot « voile » apparaît relativement peu de fois et a une fonction principalement sociologique[5]. En effet, parmi les religions monothéistes, il semble que le christianisme fut l’une des premières à imposer le voile aux femmes en avançant des arguments strictement religieux et en incluant le voile dans une démonstration théologique. Rosine Lambin[6]précise alors que l’intérêt particulier de ce texte est d’avoir engendré tout un discours relatif à la tenue vestimentaires des femmes en leur ayant durablement imposé de se couvrir la tête dans tout le monde chrétien alors que le voile des femmes n’était auparavant qu’une pièce de vêtement d’origine païenne localisée dans les villes des pourtours de la Méditerranée aussi bien en Occident qu’en Orient.[7]Dans la première Épître aux Corinthiens, l’apôtre Paul exige que toute femme chrétienne se voile la tête au moment de prier et de prophétiser :

11.3 Je veux cependant que vous sachiez que Christ est le chef de tout homme, que l’homme est le chef de la femme, et que Dieu est le chef de Christ.11.4Tout homme qui prie ou qui prophétise, la tête couverte, déshonore son chef.11.5Toute femme, au contraire, qui prie ou qui prophétise, la tête non voilée, déshonore son chef : c’est comme si elle était rasée.11.6Car si une femme n’est pas voilée, qu’elle se coupe aussi les cheveux. Or, s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou d’être rasée, qu’elle se voile.11.7L’homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu’il est l’image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l’homme.11.8En effet, l’homme n’a pas été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l’homme ;11.9et l’homme n’a pas été créé à cause de la femme, mais la femme a été créée à cause de l’homme.11.10C’est pourquoi la femme, à cause des anges, doit avoir sur la tête une marque de l’autorité dont elle dépend.[8]

 Ce texte sera développé par les Pères de l’Église latine et grecque qui en feront l’attribut de la vierge consacrée et de l’épouse chrétienne. C’est ce qui permettra d’ailleurs à Clément d’Alexandrie (Le Pédagogue) et à Tertullien (À son épouse ; De la prière ; La toilette des femmes ; Sur le voile des vierges), dès le IIIe siècle, d’élaborer des théories complètes sur le voile de la femme. Tertullien ira même jusqu’à affirmer, semble-t-il, qu’une jeune fille ne portant pas de voile n’est plus vierge et prendra les femmes arabes païennes, comme nous le verrons, comme juges pour les chrétiennes.Ce qui est toutefois troublant dans l’approche paulinienne du voile c’est la référence à la hiérarchie, supposée, que Dieu aurait souhaité entre l’homme et la femme, hiérarchie d’ailleurs reprise de manière tout aussi supposée par certains commentaires du Coran[9]. Paul choisit ainsi l’un des deux récits de la Genèse (2,22) pour se justifier :

« L’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise de l’homme, et il l’amena vers l’homme. »

 Or, il ne se référa pas au verset précédent en 1,27 de la même Genèse :

« Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme. »

Intriguant, le docteur Rosine Antoinette Lambin précise que Paul semble contredire ouvertement sa propre théologie qu’elle qualifie d’étonnamment libératrice pour les femmes. Il désavoue notamment sa Lettre aux Galates (3, 26-28) dans laquelle il affirme ce qui suit :

3.26 Car vous êtes tous fils de Dieu par la foi en Jésus Christ ;3.27vous tous, qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ.3.28Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus Christ.

En fait, il semble plutôt que cette explication de l’objectif du voile selon Paul ait été destiné spécifiquement à la cité de Corinthe afin de remettre de l’ordre dans la jeune communauté face à la probable multiplication des mouvements libérateurs alors que le voile symbolisait un certain ordre[10]. Quoiqu’il en soit, et qu’elle que purent être les différentes raisons de ce raisonnement attribué à l’apôtre Paul donnant un statut religieux à une tradition païenne, il semble bel et bien être attesté qu’au premier siècle la coutume pour les femmes était de se couvrir la tête, que ce soit dans la culture juive ou gréco-romaine. Sans entrer dans plus de détails concernant la théologie paulinienne, ceci n’étant pas l’objet de cet ouvrage, il est bon de noter que ces ambiguïtés vis-à-vis des femmes se retrouvent dans tous le discours de Paul d’après le théologien spécialiste de saint Paul et professeur au Studium Biblicum Franciscanum de Jérusalem, le père Marcello Buscemi, qui dit notamment : « Paul est un homme de son temps : un juif de la diaspora. Sa mentalité reflète une double influence : celle de la mentalité juive où la fonction essentielle de la femme est d’être la gardienne de la maison comme épouse […] ; et l’influence hellénistique qui […] tendait à libéraliser le rôle de la femme dans la société gréco-romaine, à l’intérieur de laquelle Paul vécut son apostolat. »[11]En effet, La première Lettres aux Corinthiensrésume à elle seule cette ambivalence. D’un côté Paul affirme que le chef de la femme est l’homme, de l’autre, il légitime une pratique révolutionnaire pour les femmes de l’époque, à savoir prier et prophétiser dans les assemblées, pratique d’ordinaire réservée aux hommes dans les synagogues et enfin, quelques versets plus loin (Co 14,34-35), il demande aux femmes de se taire dans les assemblées et d’interroger leur mari dans leur maison si elles veulent s’instruire.[12]Certains y voient des contradictions évidentes, quant au voile, le professeur Buscemi explique qu’il représentait un signe de vertu dans l’environnement judéo-chrétien de Corinthe « puisque celle qui ne le portait pas risquait d’être pris pour une femme de mauvaise vie ».[13]

En somme, Paul à raisonner avec son époque et ses connaissances du monde. Le Professeur Lambin précise ainsi ce qui suit : « Au premier siècle, les coutumes juives, romaines et grecques concernant les coiffures féminines et masculines que Paul connaissait bien étaient diverses. La Loi juive du Pentateuque ne donnant aucune directive sur le sujet, les femmes juives se coiffaient généralement selon les coutumes du lieu où elles habitaient[14]et les hommes avaient non seulement l’habitude de se couvrir lorsqu’ils lisaient ou officiaient au Temple, mais aussi lorsqu’ils sortaient. Dans le monde méditerranéen, les femmes mariées vivant dans les villes se couvraient généralement soit de leur manteau (himation, palla), soit d’un voile, pour sortir dans la rue en signe de soumission à leur époux. La mode variait cependant selon les régions. Dans les villes portuaires comme Corinthe, à cause de l’abondance des échanges culturels, on trouvait toutes les modes possibles[15]aussi bien chez les hommes que chez les femmes qui allaient soit couverts soit découverts. Dans les campagnes les femmes allaient souvent tête nue sans doute parce qu’elles avaient besoin de plus de liberté de mouvement pour accomplir leurs tâches ce que les grands manteaux et les drapés dans lesquels les citadines s’enveloppaient aurait rendu difficile. les coutumes que Paul a connues, lorsque le voile des femmes est fortement attesté, comme dans sa ville natale, à Tarse, dans la Turquie ancienne, il n’y a généralement pas obligation pour les hommes d’avoir la tête découverte pour prier[16]. Le v. 4 contredit ouvertement les coutumes juives, puisque les hommes juifs se couvraient et ne désapprouvaient pas la chevelure abondante[17]. Paul a sans doute voulu démarquer la jeune communauté chrétienne des coutumes juives pour mieux l’ouvrir aux Grecs, dans un esprit comparable à celui de sa lettre aux Galates qui sépare définitivement le rite de la circoncision juive des pratiques chrétiennes. Il est donc vain de chercher dans les « traditions transmises » du v. 2 une référence à une coutume existante précise. »[18]

Toutefois, le professeur précise que Paul n’a cependant pas pu s’empêcher de recourir aux idées du paganisme pour justifier son imposition du voile dans sa Lettre aux Corinthiens. « Tout d’abord, le port du voile lui-même. Lorsque Paul dit au v. 13 : « Est-il convenable qu’une femme prie Dieu sans être voilée ? », nous sommes en droit de nous demander si Paul, citoyen romain et grand voyageur, pouvait ignorer l’existence du voile rituel dont à Rome, pendant la prière et le sacrifice[19], les hommes et les femmesse couvraient en signe de dévotion. Le voile sacrificiel romain est un élément indispensable du rite et signifie la consécration aux divinités de la personne qui le met[20], son initiation, sa mise à part, sa séparation d’avec le monde profane : c’est la consecratio capitis ou obnubilatio capitis. […] Les romaines ayant une vie consacrée, comme les Flamines ou les Vestales, se couvrent également la tête. Les Vestales, vierges consacrées, utilisent leur stola, vêtement de la matrone[21], ou leur palla pour recouvrir encore un voile blanc rectangulaire, le suffibulum. Ce double voile significatif aura pour fonction de rendre leur consécration visible aux yeux de tous. En Italie au IVe siècle, les Pères de l’Église qui ont instauré la velatio des vierges comme rite de consécration ont imité le rituel romain du voile des fiancées et des Vestales[22]. Si la liturgie chrétienne du IVe siècle a assimilé aussi facilement le rite païen incontournable du voile de sacrifice impliquant aussi la soumission de la femme à son époux, n’est-ce pas parce que Paul a laissé la porte grande ouverte à de telles possibilités ? Paul, en liant le culte, Dieu et le voile au v.13 reprend un thème bien connu du paganisme romain. Ainsi, à cause du texte de 1Corinthiens 11/2-16, le voile des femmes, en tant qu’intermédiaire entre le sacré et le profane, devient un signe chrétien. D’autres références au monde païen apparaissent également dans notre passage. Que les femmes prient et prophétisent dans l’assemblée (v. 5) est une nouveauté par rapport aux coutumes juives et provient sans doute aussi de coutumes païennes romaines ou grecques où les femmes participaient activement sous de nombreuses formes au culte, et particulièrement aux mystères. Aux v. 5 et 6, lorsque, curieusement, Paul écrit que la femme qui se montre la tête découverte (en exhibant sa chevelure) est comparable à une femme rasée, il se réfère encore aux coutumes de l’Antiquité païenne : en effet, la tête rasée pouvait être soit un châtiment[23], soit la marque de la captivité et de l’esclavage. En utilisant cette comparaison qui fait de l’esclave l’incarnation de la honte, Paul laisse également tomber l’égalité qu’il voulait instaurer dans l’Église entre les citoyens libres et les esclaves[24] : s’il est si honteux pour une femme libre de ressembler à une esclave, alors l’esclave n’a plus aucune chance d’accéder au respect dans l’église nouvelle et d’être placée sur un pied d’égalité avec la femme libre. »

Ajoutons tout de même pour clarifier le propos que ce n’est ni la Torah (écrite) ni l’Évangile qui imposent strictement le voile aux femmes juives et chrétiennes, mais c’est d’une part l’apôtre Paul dans son épître aux Corinthiens et ce, sachant qu’il n’y a pas de certitude absolue quant au fait qu’il en soit l’auteur bien que plusieurs spécialistes s’accordent sur son authenticité, et que sa parole est parfois comprise comme étant spécifique aux gens de la cité de Corinthe et, d’autre part, le Talmud, qui est l’interprétation ou le complément (car contenant notamment la Torah orale) de la Torah écrite[25], à l’image parfois de la lecture patristique en commentaire de la Bible, et qui est un corpus de commentaires et d’interprétations du Pentateuque (la Torah, les cinq premiers livres de la Bible). Or, en islam, ceux qui sont considérés comme des ouvrages célestes sont principalement la Torah écrite[26] et l’Évangile originel, non la parole présumée d’un « apôtre » de Jésus ou l’interprétation de la Loi mosaïque supposément transmise de façon fidèle de génération en génération.[27]

 

2. Dans le judaïsme (en résumé)

Avant d’entrer dans quelques explications autour du thème de la pudeur dans le judaïsme[28], il convient de préciser par la vulgarisation ce qu’est la Torah. D’après Charles Touati, docteur en théologie, directeur d’étude à l’EPHE et spécialiste du judaïsme, il est expliqué qu’à côté de la Loi écrite, la Torah, les pharisiens postulaient l’existence d’une Loi orale, que les sadducéens se seraient toujours obstinément refusés à admettre, tout comme les karaïtes au Moyen Âge. On en faisait remonter l’origine à Moïse, qui l’aurait reçue pendant ses différentes retraites sur le mont Sinaï. Elle aurait consisté en interprétations détaillées des préceptes souvent laconiques du Pentateuque, interprétations qui en auraient fixé avec précision les modalités d’application.[29]Raymond E. Brown, de son côté, explique que la Mishna (premier des deux grands corpus composant le Talmud composée de 60 traités) est une codification écrite en hébreu de la loi orale juive, réalisée vers 200 sous la responsabilité de Rabbi Judah le Pieux (Yehouda HaNassi), le président du Sanhédrin, et formerait le socle de base de la Torah orale. R. E. Brown précise que son contenu est attribué à environs 150 maîtres (Tanaïm) et nombre de ses règles sont considérées utopiques.[30]

A vrai dire, le judaïsme orthodoxe distingue la Torah écrite d’un côté, constituée des cinq livres du Pentateuques dans la Bible hébraïque (Ancien Testament), est considérée comme ayant été édictée par Dieu à Moïse. D’un autre côté, le rabbin Gabriel Hagaï (linguiste, philologue, paléographe-codicologue) explique qu’il s’agit de la Torah orale dont la première forme serait le Midrash (littéralement « exégèse », « interprétation ») dans lequel chaque verset du Tanakh[31]sert de support à un enseignement légal ou moral.

Quant à la Mishna (littéralement ‘Répétition, Instruction’), Gabriel Hagaï explique qu’elle est la compilation des enseignements légaux, non plus attachés aux versets dont ils proviennent, mais agencés selon leurs thèmes. Réalisée par R. Juda le Prince vers 220 de notre ère, la Mishna est divisée en six ordres (Semences, Fêtes, Femmes, Dommages, Saintetés et Puretés) et subdivisée en traités, selon un plan systématique. Contrairement au texte du Tanakh, celui de la Mishna offre de nombreuses variations selon les manuscrits et les éditions anciennes.

La Gemara (nom araméen du Talmud) constitue une forme de commentaire et de complément de la Mishna effectué par des maîtres postérieurs (Amoraïm) entre le IIIe et le Ve siècle. En vérité, il semblerait plutôt que R. Juda le Prince (ou le Pieux) ait thématisé la Mishna, de façon à simplifier son enseignement et son apprentissage.

La mise par écrit de cette « Torah orale » fut plus tardive, entre le IVe et surtout le VIe siècle de notre ère, époque à laquelle la levée de l’interdiction de la fixer par écrit fut levée avec la crainte de la perdre. Cette mise par écrit fut le fruit des écoles talmudiques de Babylone et de Jérusalem. Le Talmud contient donc des discussions rabbiniques au sujet de la Mishna, des exégèses bibliques, mais également des contes allégoriques.

Cette présentation succincte étant effectuée, il convient de préciser que dans le judaïsme la pudeur au sens large (Tsniouten hébreu) a une grande importance, notamment l’aspect vestimentaire, pour la femme comme pour l’homme, en témoigne par exemple la réaction admirative du Prophète mésopotamien Balaam lorsqu’il découvrit les tentes du campement des enfants d’Israël (Nombre 24,5), celle-ci représentant la pudeur des Israélites. Le voile est aussi associé à la femme mariée ou qui se marie, à l’instar de celui que portait supposément Léa, fille aînée de Laban, sur son visage lorsqu’elle épousa Jacob, très étonné après sept ans de service. En effet, la Genèse (29, 21 à 27) nous apprends Jacob fut surpris de constater qu’il s’était marié avec Léa et non avec celle qu’il aimait, Rachel la cadette :

29.21 Ensuite Jacob dit à Laban : Donne-moi ma femme, car mon temps est accompli : et j’irai vers elle. 29.22 Laban réunit tous les gens du lieu, et fit un festin. 29.23 Le soir, il prit Léa, sa fille, et l’amena vers Jacob, qui s’approcha d’elle. 29.24 Et Laban donna pour servante à Léa, sa fille, Zilpa, sa servante. 29.25 Le lendemain matin, voilà que c’était Léa. Alors Jacob dit à Laban : Qu’est-ce que tu m’as fait ? N’est-ce pas pour Rachel que j’ai servi chez toi ? Pourquoi m’as-tu trompé ? 29.26Laban dit : Ce n’est point la coutume dans ce lieu de donner la cadette avant l’aînée. 29.27Achève la semaine avec celle-ci, et nous te donnerons aussi l’autre pour le service que tu feras encore chez moi pendant sept nouvelles années.

Or, si Jacob ne s’aperçut que le lendemain de la « fête » qu’il ne s’agissait pas de Rachel mais de Léa, peut-être est-ce parce qu’elle était voilée au moment de la cérémonie de mariage du moins. En revanche, ailleurs dans la Genèse, en 38, 11 à 15, on apprend que le voile du visage pouvait aussi être le signe de la prostitution comme en témoigne l’histoire de Tamar avec son beau-père, Juda :

38.11 Alors Juda dit à Tamar, sa belle-fille : Demeure veuve dans la maison de ton père, jusqu’à ce que Schéla, mon fils, soit grand. Il parlait ainsi dans la crainte que Schéla ne mourût comme ses frères. Tamar s’en alla, et elle habita dans la maison de son père.38.12 Les jours s’écoulèrent, et la fille de Schua, femme de Juda, mourut. Lorsque Juda fut consolé, il monta à Thimna, vers ceux qui tondaient ses brebis, lui et son ami Hira, l’Adullamite.38.13 On en informa Tamar, et on lui dit : Voici ton beau-père qui monte à Thimna, pour tondre ses brebis.38.14 Alors elle ôta ses habits de veuve, elle se couvrit d’un voile et s’enveloppa, et elle s’assit à l’entrée d’Énaïm, sur le chemin de Thimna ; car elle voyait que Schéla était devenu grand, et qu’elle ne lui était point donnée pour femme.38.15 Juda la vit, et la prit pour une prostituée, parce qu’elle avait couvert son visage.

Ici, le voile « cultuel » de Tamar, d’origine cananéenne, est celui des prostituées sacrées (Qedesha) ou hiérodules. La professeure Micheline Gagnon précise que la profession de ces prostituées sacrées ne les exposait à aucun blâme social, elles étaient même honorées dans certaines contrées, comme Paphos dans l’île de Chypre et elle note que de nombreux travaux attestent de la présence de femmes prostituées (également des hommes, souvent homosexuels), notamment en Israël et dans les régions avoisinantes et qu’ils permettent de distinguer deux catégories :  les prostituées séculières, généralement des esclaves vendus par leurs maîtres à des proxénètes, et les hiérodules ou courtisanes sacrées qui étaient directement rattachées au service d’un temple.[32]

Parfois, c’est le voile de l’homme qui est mis en avant. D’ailleurs, le personnage voilé le plus célèbre de la Torah est, paradoxalement, un homme en la personne de Moïse. Ainsi, c’est en descendant du mont Sinaï, après avoir « vu » Dieu, que Moïse comprit qu’il devait se voiler (Exode 34, 29-35) :

34.29 Moïse descendit de la montagne de Sinaï, ayant les deux tables du témoignage dans sa main, en descendant de la montagne ; et il ne savait pas que la peau de son visage rayonnait, parce qu’il avait parlé avec l’Éternel.34.30 Aaron et tous les enfants d’Israël regardèrent Moïse, et voici la peau de son visage rayonnait ; et ils craignaient de s’approcher de lui.34.31Moïse les appela ; Aaron et tous les principaux de l’assemblée vinrent auprès de lui, et il leur parla.34.32Après cela, tous les enfants d’Israël s’approchèrent, et il leur donna tous les ordres qu’il avait reçus de l’Éternel, sur la montagne de Sinaï.34.33Lorsque Moïse eut achevé de leur parler, il mit un voile sur son visage.34.34Quand Moïse entrait devant l’Éternel, pour lui parler, il ôtait le voile, jusqu’à ce qu’il sortît ; et quand il sortait, il disait aux enfants d’Israël ce qui lui avait été ordonné.34.35Les enfants d’Israël regardaient le visage de Moïse, et voyait que la peau de son visage rayonnait ; et Moïse remettait le voile sur son visage jusqu’à ce qu’il entrât, pour parler avec l’Éternel.

Mais Moïse n’est pas le seul homme voilé de la Bible. David, fuyant Jérusalem à la suite de la conspiration de son fils Absalom, pleure et se couvre la tête, marchant nu-pieds, alors que le peuple derrière lui suit son exemple en se couvrant la tête également. C’est ici le voile comme symbolique du deuil qui est mis en avant, comme cela sera repris en 2 Samuel, 19,5. De même, Hamam s’enveloppa la tête en signe de chagrin car son souhait de voir Mardochée disparaître ne se réalisa pas. Ici, le voile est donc un signe de deuil et symbolise le désir de se mettre à distance du monde extérieur.

Dans d’autres passages, comme nous l’avons vu, c’est bien la femme qui est visée par le voile en tant que symbole de pudeur. Ainsi, en Nombres 5, 12-18, la femme soupçonnée d’adultère est littéralement décoiffée ou dévoilée (?) en signe d’accusation et d’humiliation. Or, il est évident que si nous considérons ce passage comme évoquant le dévoilement, et non le décoiffage (bien que cela semble être le sens plus exact de ce passage biblique comme nous le verrons ci-après), celui-ci n’est humiliant que si le voilement est considéré comme honorant et cela dépend donc de la coutume et du contexte. Ceci étant dit, ce segment ne commande nullement le port du voile, il y fait simplement référence, et plusieurs autres passages bibliques relativisent ou nuancent ce rapport à la pudeur puisque la Genèse nous raconte l’échange entre Rebecca et un inconnu pour elle du nom d’Eliezer, le serviteur d’Abraham. De même, c’est encore la Genèse qui nous informe que Jacob embrassa Rachel alors qu’il n’était pas marié[33]. En d’autres termes, si la Bible atteste que le voile était une pratique en certaines circonstances, rien ne nous permet d’affirmer que son usage était récurrent et présent en toute circonstance, pas plus qu’il ne peut être prouver que cette habitude vestimentaire était le fruit d’une injonction divine.

C’est donc le Talmud[34], via l’interprétation humaine des rabbins et la mise par écrit tardive de la Loi orale, qui va expliquer que les femmes, principalement celles qui sont mariées afin de montrer qu’elles ne sont plus disponibles, doivent se couvrir la tête en public, faisant notamment découler cette loi du passage de la Torah en Nombres 5,18 disant : « Le sacrificateur (pontife ? desservant ?) fera tenir la femme debout devant l’Éternel ; il échevellera la tête de la femme, et lui posera sur les mains l’offrande de souvenir, l’offrande de jalousie ; le sacrificateur aura dans sa main les eaux amères qui apportent la malédiction. » Or, le raisonnement est le suivant : si le sacrificateur découvre la tête de la femme sota (soupçonnée d’adultère), c’est probablement qu’elle fut couverte auparavant. Toutefois, comme cela est soulignée dans la traduction et confirmée par le rabbin Gabriel Hagaï lors d’un entretien, le terme hébreu utilisé de signifie pas « dévoiler », mais « écheveler », ce qui signifie « mettre la chevelure en désordre ».  De là donc à y voir une injonction divine de se couvrir la tête et une preuve que la tête était sans cesse couverte , il y a tout de même un grand écart. Ceci dit, même à y voir un signe de dévoilement, il est fort probable que la femme en question ait couvert sa tête en entrant dans le temple en signe de respect, mais qu’elle n’était pas forcément tête couverte auparavant et en toutes circonstances.[35]

D’un autre côté, la Torah nous apprend en Genèse 24,65 que lorsque Rebecca aperçut son futur mari Isaac « elle dit au serviteur : Qui est cet homme, qui vient dans les champs à notre rencontre ? Et le serviteur répondit : C’est mon seigneur (Adôn). Alors elle prit son voile et se couvrit. » Or, ce passage témoigne que Rebecca ne portait pas forcément le voile à tout instant et rien n’indique dans le texte qu’elle doive le porter continuellement.

Malgré tout, certains rabbins iront parfois jusqu’à faire de la coutume et des habitudes de pudeur des filles d’Israël une norme à suivre obligatoirement, en témoignent plusieurs écrits comme ceux de Maïmonide (Rambam[36]) dans son Mishné Thora par exemple. Le Talmud ira encore plus loin dans l’apologie de la Tsniout (pudeur) en glorifiant le voile des cheveux à l’intérieur même des demeures. Ainsi, le Talmud raconte l’histoire de Kimkhit dont les sept fils avaient eu l’honneur d’être Grands Prêtres dans le Temple. Interrogée par les sages sur ce qui lui permit de mériter cela, elle répondit que pas même les murs de sa maison n’avaient vu ses cheveux. Bien que ce texte ne constitue nullement une Mitsva (commandement) dans la Torah écrite, il est souvent utilisé pour démontrer que la femme aurait tout intérêt à agir de la sorte. Ceci étant dit, la fin du texte nous apprend que les Sages ont répondu à cette femme que beaucoup ont agi de la sorte sans pour autant obtenir quelque chose.

Quoiqu’il en soit, il est clair que le Talmud qui, d’après le courant orthodoxe du judaïsme, contient la Torah orale et les jugements des grands rabbins que les Juifs doivent suivre[37], demande à la femme de couvrir ses cheveux en évoquant les passages allusifs susmentionnés de la Torah écrite. Ainsi, en référence à l’interprétation de ces passages bibliques, il est dit qu’il est honteux pour les filles d’Israël d’avoir la tête découverte et qu’une femme doit couvrir sa chevelure en public et ce, car la Gemara explique notamment que la tête est la reine de tous les membres.

Le judaïsme fait donc de la chevelure de la femme une nudité, une partie à cacher. D’ailleurs, la Mishna (Shabbat 65a) évoquera déjà le voile (certainement le Khimâr) que peuvent porter les femmes juives d’Arabie en référence à Isaïe 3,19 et ce, conformément à la coutume des femmes païennes d’Arabie. On peut donc lire dans la Mishna (Ketubot 7.6) que parmi les causes permettant à un homme de répudier sa femme sans dédommagement et sans lui restituer de douaire (Ketouba), se trouve le fait de transgresser les mœurs et coutumes juives notamment en marchant dehors tête nue. Notons que cette cause n’est pas citée ici comme étant une transgression de la Loi de Moïse, mais comme une transgression de la coutume. Cette cause sera reprise dans le code de loi juive datant du XVIe siècle que l’on appelle Choulhan Aroukh, même s’il semble que cette règle ait été nuancée de nos jours par certains théologiens juifs étant donné l’ignorance de la masse en la matière.

Quoiqu’il en soit, et même si la question du voile peut faire débat au sein des cercles de théologiens juifs de divers tendances, l’Ancien Testament, même si le manuscrit complet le plus récent date du XIe siècle, atteste, d’un point de vue biblique, que le port du voile était une coutume, plus ou moins pratiquée, mais bien présente des siècles avant notre ère.

En somme, si la Bible hébraïque ne commande pas explicitement à la femme de porter un voile ou de couvrir sa chevelure ou son visage, puisqu’elle ne donne aucune indication quant au statut obligatoire de le faire, les passages abordant cette coutume sociale en ont fait un règle religieuse dans le judaïsme. A ce titre, le petit nombre de passages bibliques évoquant le voile sont dérisoires en comparaison avec le nombre faramineux de lois qui l’encadrent.

Et si nous précisons cela, c’est que, même si pour un Juif orthodoxe la question ne se pose pas car relevant de sa croyance, nous pouvons quant à nous nous interroger légitimement quant à la pertinence d’affirmer sans sourciller que l’injonction de porter le voile à l’ensemble des femmes juives fut une injonction divine transmise via une partie de la Torah dite « orale », alors que nous ne pouvons identifier clairement ce qui relève de cette fameuse Loi orale transmise par Moïse à son peuple et ce qui relève de l’interprétation et des commentaires rabbiniques.

Certes, un juif orthodoxe considérera que ce que contient en partie le Talmud relève du divin et met en avant la véritable interprétation de la Bible hébraïque, mais une étrangère à ce système de croyance s’interrogera, en dehors de la question de la réalité ou non de l’existence d’une Loi orale transmise, quant aux potentielles et probables altérations, modifications, influences ou falsifications de cette « Loi ». En effet, comment ne pas s’interroger quand on apprend que cette Loi aurait été transmise oralement de génération en génération, de maître à élève, pendant plus d’un millénaire avant d’être mise par écrit au IIe siècle ? Comment ne pas s’interroger quand on s’aperçoit qu’à l’intérieur de la Mishna et de la Gemara existent de nombreuses divergences et contradictions ? Comment ne pas s’interroger quand on lit certains récits allégoriques dans le Talmud (Traité Menachot 9b) affirmant que Moïse aurait assisté au cours du rabbin Aqiba ben Youssef et aurait été si admiratif de son érudition qu’il aurait demandé à Dieu la raison pour laquelle Il l’avait choisi lui plutôt que Rabbi Aqiba ?

Comment ne pas s’interroger sur les chaînes de transmission visiblement discutable de cette Loi orale ?[38] Peut-on attribuer à Dieu ce dont nous n’avons aucune certitude quant à l’origine divine, sachant que même si cette injonction du voile se trouvait clairement dans la Torah écrite à laquelle nous avons accès (ce qui n’est pas le cas), on ne pourrait affirmer avec certitude que cela est bien divin étant donné l’incertitude quant à l’altération ou non de la Torah écrite à laquelle nous avons accès ?

Comment donc connaître ce qui relève de cette Torah orale avec certitude, sachant que son existence même fut contestée par certains courants jugés hétérodoxes, a commencé à l’origine par les sadducéens, puis les karaïtes au Moyen-âge car contredisant, selon eux puis d’autres de nos jours, des passages de la Torah écrite ? Comment distinguer la transmission de la Loi et le commentaire de cette dernière ? Comment distinguer ce qui relève de la transmission de l’enseignement par Moïse et ce qui relève de l’interprétation et de la divergence entre rabbins, puisque que globalement cette Loi orale fut consignée dans le Midrash et la Mishna, selon des volontés éditoriales, cette dernière se retrouve côté à côté avec la Gemara dans le Talmud, mais qu’à l’intérieur de tout ceci il y a des centaines et des milliers d’avis rabbiniques ? Comment fait-on la différence entre la Loi orale transmise par Moïse et le reste ?Comment considérer que tout ce que se trouve dans le Midrash et la Mishna constitue la Torah orale ? Comment considérer que des avis de rabbins aient le même statut que la Torah écrite révélé à Moïse par HaShem (Dieu) ?Concernant le voile, comment savoir si les positions externes à la Torah écrite relèvent de la Torah orale ou bien des interprétations des rabbins en leur temps et leur contexte alors que la Torah écrite n’est absolument pas injonctive en la matière ?

Comment peut-on considérer légitimement que les deux serait mêler car relevant, dans tous les cas, de Dieu ? Peut-on être sûr qu’il fut demandé de la suivre par Dieu et qu’elle ne fut pas soumise à l’altération au même titre que nombres de Ḥadîths dans le patrimoine islamique par exemple ?[39]

Plusieurs passages du Talmud imposent le voile en ordonnant le suivi de la coutume des filles d’Israël. Il n’est donc pas question d’ordre divin explicite dans ce raisonnement, mais d’universalisation d’une coutume circonstanciée. C’est comme si en islam on disait que le Coran avait vocation à universaliser la coutume arabe médiévale du port du Khimâr ce qui, coraniquement, n’aurait aucun sens.

Rédaction LVDH

 

Références :

[1]Historienne de l’époque médiévale, du vêtement et de la mode. Elle est professeure à l’université de Bologne.

[2]Maria-Giuseppina Muzzarelli, Statuts et identités. Les couvre-chefs féminins (Italie centrale, XVe – XVIe siècle),https://clio.revues.org/10748, 2012.

[3]Ibid.

[4]Maria-Giuseppina Muzzarelli, Histoire du voile : des origines au foulard islamique, Bayard, 2017, quatrième de couverture.

[5]En effet, La Bible hébraïque mentionne le voile dans de rares passages et il semblerait que la coutume ait voulu que la femme se voile uniquement lors de ses fiançailles ou devant son mari. Ainsi, Rébecca se voila devant son futur mari Isaac (Genèse 24,65), le voile faisant apparaître le visage de l’aimée (Cantique 4,1) :« Que tu es belle, mon amie, que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes, Derrière ton voile. Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres, Suspendues aux flancs de la montagne de Galaad. »Dans la Genèse, le voile du visage est même parfois interprété comme le signe des prostituées. Ainsi, en Genèse 38, 14-19 on lit ce qui suit :

38.14 Alors elle ôta ses habits de veuve, elle se couvrit d’un voile et s’enveloppa, et elle s’assit à l’entrée d’Énaïm, sur le chemin de Thimna; car elle voyait que Schéla était devenu grand, et qu’elle ne lui était point donnée pour femme.38.15 Juda la vit, et la prit pour une prostituée, parce qu’elle avait couvert son visage.38.16 Il l’aborda sur le chemin, et dit : Laisse-moi aller vers toi. Car il ne connut pas que c’était sa belle-fille. Elle dit : Que me donneras-tu pour venir vers moi ?38.17 Il répondit : Je t’enverrai un chevreau de mon troupeau. Elle dit : Me donneras-tu un gage, jusqu’à ce que tu l’envoies ?38.18Il répondit : Quel gage te donnerai-je ? Elle dit : Ton cachet, ton cordon, et le bâton que tu as à la main. Il les lui donna. Puis il alla vers elle; et elle devint enceinte de lui.38.19Elle se leva, et s’en alla ; elle ôta son voile, et remit ses habits de veuve.

[6]Docteur en science des religions, elle est l’auteur d’une thèse en 1992 sous la direction de Michel Meslin, historien des religions et spécialiste d’anthropologie religieuse, intitulée Le vêtement religieux féminin : Les débats dans l’Eglise XXe siècle et ses recours aux origines et à la tradition ancienne.Depuis 1992, elle est assistante en éducation comparée à l’université de Hambourg et chargée de cours à l’université d’Oldenburg (Allemagne).

[7]Rosine Lambin, Paul et le voile des femmes, www.clio.revues.org/488.

[8]L’ensemble des passages de la Bible présents dans cet ouvrage sont une traduction donnée à partir de la version de la Bible en français, version Louis Segond, 1910. Il existe évidemment d’autres versions classées selon leur niveau de pertinence, d’explications, d’annotations, de littéralité et de traduction. Nous avons choisi celle-ci car elle est l’une des plus répandue, sachant que dans le sujet que nous abordons, cela n’est pas forcément déterminant.

[9]L’étude du verset 4/34 est intéressante à ce niveau. Sans entrer dans les détails de l’analyse de l’ensemble du verset, qui est malgré tout très intéressante, nous nous contenterons ici de mettre en avant succinctement la traduction classique de ce verset : « Les hommes ont autorité sur les femmes […] ». Le terme traduit ici par autorité est celui de « Qawwâmûn » qui renverrait alors à l’autorité qu’aurait l’homme sur la femme, et donc à une forme de soumission de cette dernière par rapport à son époux étant donné la supériorité hiérarchique qu’il détiendrait. Or, linguistiquement ce terme fait référence au fait des responsable, d’être un soutien, un appui, une béquille pour l’autre, à l’image de ce que signifie le dérivé « Qiwâm ».

[10]Raymond E. Brown explique dans son ouvrage Que sait-on du Nouveau Testament ? (p.558) que les contacts de Paul avec Corinthe durèrent environ dix ans et qu’i correspondit avec cette cité plus qu’avec tout autre étant donné l’état de confusion dans lequel se trouvaient les chrétiens de Corinthe qui rencontraient des problèmes divers : « théologiens » rivaux, factions, pratiques sexuelles problématiques, obligations conjugales, liturgie, fonction ecclésiale…). Il s’agissait d’une société multi-ethnique et interculturelle fondée par Jules César au premier siècle avant J.-C. dans laquelle s’était installé des esclaves libérés d’origine grecque, syrienne, juive et égyptienne, décrits par le poète grec du Ier siècle, Crinagoras, comme étant des fripouilles. Le voile pouvait donc représenter une forme d’ordre et d’organisation sociétale qu’ils avaient subi auparavant en tant que coutume ancestrale portée par les femmes libres et interdit aux esclaves. La Corinthe grecque avait acquis une réputation de licence sexuelle démesurée (en partie calomnieuse précise Raymond E. Brown), de sorte que des mots grecs exprimant la prostitution et la fornication avaient été forgé à partir de cette ville. Ceci est toutefois à nuancé avec les découvertes archéologiques, mais il semble que la Corinthe romaine ait été encore plus jeune et plus dure que la Corinthe grecque.

[11]La donna nelle lettere di S. Paolo, article publié sur www.cristianocattolico.it.

[12]Ac 2, 17-18 semble également présupposer que les femmes prophétisent, tout comme 21,9 qui mentionne quatre femmes prophétesses. Raymond E. Brown, reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes mondiaux du Nouveau Testament, explique alors dans son ouvrage Que sait-on du Nouveau Testament ? (p.570, note de bas de page 39) que pour tenter de résoudre cette contradiction, certains ont expliqué que « parler » (lalein) au peuple à l’église impliquait un rôle différent de la prophétie, où la parole vient de Dieu. D’autres ont expliqué qu’il s’agirait d’une interpolation de certains copistes dans le style de 1 Timothée 2, 11-14.

[13]Bénédicte Lutaud, Le voile des chrétiennes, Le Monde des religions, N° 79.

[14]Mishna (IIe s.), traité Shabbat, VI/6.

[15]Gerd Theissen (bibliste protestant allemand, il est professeur émérite d’exégèse du Nouveau Testament), 1983 : 166 : résultats des fouilles de Corinthe, sculptures et petits objets.

[16]Judaïsme : les hommes se couvrent aussi (Exode 28/40 ; Lévitique 10/6 ; Ezéchiel 44/18-20) ; les prêtres ont une coiffure honorifique ; au Ier s., les lecteurs de la synagogue mettaient des voiles de prière ; depuis le IVe s. au moins, les hommes se couvrent la tête pour prier ou lire la Torah. Rome : la tête nue n’est pas un signe de liberté pour l’homme, qui prie et sacrifie la tête couverte (devotiooblatio). Grèce : si la femme se couvre souvent, les deux sexes prient la tête découverte, sauf en ce qui concerne quelques cultes bien précis (mystères).

[17]Les chauves prêtent aux moqueries (2 Rois 2/23), le vœu de naziréat exige que les hommes se laissent pousser les cheveux (Nombres 6/5), et la Loi proscrit la coutume étrangère de se raser les coins de la chevelure (Lévitique 19/27).

[18]Pour plus de détails, voir : Rosine Lambin, Paul et le voile des femmes, www.clio.revues.org/488.

[19]Dévotion : Varron (v.-116/v.-27), De la langue latine, V/130, 1985 : 5-87 : les femmes romaines se voilent pour sacrifier « romano ritu » ; Plutarque (46-49/v.125), Questions romaines, X-XI, 1637 : 9-11 ; Macrobe (déb.Ves.), Saturnales, I/8/2, 1953 : 71 ; ibid., III/6/17 : 337. Objet de sacrifice : Plutarque, Vies parallèles, Numa, 10/12, 1957-1983 : 196 ; Festus, XIX, « ver sacrum », 1846 : 684 ; Tite Live (-64 ou -59/v.10), I/26, 1940-1984 : 43 ; Cicéron (-106/-43), IV/13, Pour Rabirius, 1960-1973 : 142.

[20] Ovide (-43/17 ou 18), Fastes, IV/569-623, 1990 : 190-191 ; Cyprien de Carthage (déb. IIIes. /258), 1844 : t. 4, col. 466, indique que la tête des confessores (virifoeminaevirginespueri) est demeurée libre du voile impie des sacrifices pour rester consacrée à la couronne du Seigneur.

[21] Pline Le Jeune (61/v.114), IV/11/9, 1928-1955 : 104.

[22]En condamnant à haute voix le mode de vie des Vestales pour le comparer à celui des vierges chrétiennes, les Pères de l’Église ont, sans le vouloir, mis le doigt sur les similarités évidentes entre les deux institutions : Origène (v. 185/v. 254), VII/48, 1969 : 129-131 ; Tertullien (150-160 / 222?), À son épouse, I/VI/3-4, 1980 : 113 ; Ambroise (v.330-340 / 397), I/18/11-12, À l’empereur Valentinien Ier, 1879, col. 975 ; Prudence (348 / v.415), II/1055, 1948  : 193.

[23]Esaïe 3/17-24 ; Aristophane (v. -450/-386), Les Thesmophories, 838 ; Tacite (v. 55/v.120), Germanie, XIX/2 ; Philostrate (IIIe s.), Opera, 1871 : 253 ; les femmes se rasaient aussi la tête en signe de deuil : Plutarque, Questions romaines, 14 ; les satyres ironisent à ce propos : Ovide, Amours, I/14 ; Apulée (v. 125/ap. 170), Méta-morphoses, VII/6 ; Martial (v. 40/v.104), Epigrammes, VI/57 ; Lucien (v. 125/v.192), Dialogue des courtisanes, I/2, V/3 et XI/3.

[24]Galates 3/28 ; 1Corinthiens 12/13 ; Colossiens 3/11.

[25]Voir B. Dans le judaïsme (en résumé)

[26]Il est avancé que des références à la Torah orale seraient présents dans le Coran, comme dans ce à quoi fait référence le verset 5/32 dont le contenu se retrouve globalement dans le Talmud de Babylone, traité Sanhédrin 37A. Ceci dit, cela est une interprétation qui part du principe que la Torah écrite ne fut pas altérée. Mais ceci n’étant pas l’objet de cet article, nous ne développerons pas davantage dessus.

[27]Notons que cela ne fait pas obligatoirement référence à la Torah (écrite) dont nous disposons actuellement, les avis en islam étant divergent quant à l’authenticité de la Torah actuelle, et aux divers évangiles (canoniques ou non). En effet, les Livres considérés comme divins en islam sont notamment la Torah et l’Évangile originels, et non leurs copies tardives, plus ou moins préservées, ou les tentatives subjectives de restitution de la vie de Jésus, sélectionnés et officialisés par le pouvoir de l’époque. Autant dire que nous pouvons douter du fait de faire face aujourd’hui à la Torah originelle, avec la divergence connue sur le sujet, et l’Évangile originel de Jésus. Concernant l’authentification de la Torah actuelle, les avis des théologiens musulmans sont en résumé au nombre de cinq et vont d’un extrême à l’autre :

  1. Certains pensent que la totalité ou presque de la Torah est falsifiée et ne correspond pas au message originel.
  2. D’autres pensent que ce n’est que la majorité du Livre qui n’est pas authentique.
  3. D’autres pensent que la partie non-authentique est conséquente, mais pas majoritaire.
  4. D’autres pensent que la partie inauthentique est très minoritaire.
  5. D’autres enfin pensent que la Torah est globalement authentique et préservée.

[28]Terme désignant la religion pratiquée par les Juifs. Mais le terme approprié semble être celui de « Torah » et non de « judaïsme ».

[29]Charles Touati, Talmud, Encyclopédie Universalis 2017.

[30]R.E. Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ?, p.121

[31]Acronyme de la Torah, des huit livres des Nevi`im (Prophètes) et des onze des Ketouvim (Écrits).

[32]Micheline Gagnon, Les prostituées dans la Bible, www.lautreparole.org

[33]Évidemment, cela mena à diverses interprétations et explications exégético-lingusitiques quant à l’âge de Rachel, l’endroit du baisé et encore la nature spirituelle ou non de cet acte dont l’étonnement des gens autour auraient pu être la cause des pleurs de Jacob.

[34]Il est considéré dans le judaïsme (talmudique) comme la Loi orale expliquant, complétant et parachevant la Loi écrite reçue par Moïse, la Torah, comme l’explique Charles Touati, docteur en théologie et directeur d’études à l’EPHE.

[35]Cela pourrait engendrer d’autres réponses conformes à l’orthodoxie et d’autres objections plus hétérodoxes, mais ce n’est pas l’objet de cet ouvrage et nous ne sommes pas spécialisés dans le judaïsme.

[36]« Et les filles d’Israël ne se rendent pas sur la place du marché la tête sauvage, qu’il s’agisse d’une célibataire ou d’une femme mariée. » :לֹאיְהַלְּכוּבְּנוֹתיִשְׂרָאֵלפְּרוּעֵירֹאשׁבַּשּׁוּק, אַחַתפְּנוּיָהוְאַחַתאֵשֶׁתאִישׁ

[37]Cette compréhension fait référence au passage du Torah écrite suivant qui évoque le suivi des Choftim (juges compris dans le sens d’autorités spirituelles), Deutéronome 17, 8-12 :« Si une cause relative à un meurtre, à un différend, à une blessure, te paraît trop difficile à juger et fournit matière à contestation dans tes portes, tu te lèveras et tu monteras au lieu que l’Éternel, ton Dieu, choisira.17.9 Tu iras vers les sacrificateurs, les Lévites, et vers celui qui remplira alors les fonctions de juge; tu les consulteras, et ils te feront connaître la sentence.17.10 Tu te conformeras à ce qu’ils te diront dans le lieu que choisira l’Éternel, et tu auras soin d’agir d’après tout ce qu’ils t’enseigneront.17.11 Tu te conformeras à la loi qu’ils t’enseigneront et à la sentence qu’ils auront prononcée; tu ne te détourneras de ce qu’ils te diront ni à droite ni à gauche.17.12L’homme qui, par orgueil, n’écoutera pas le sacrificateur placé là pour servir l’Éternel, ton Dieu, ou qui n’écoutera pas le juge, cet homme sera puni de mort. Tu ôteras ainsi le mal du milieu d’Israël »

[38]Charles Touati (1925-2003), ancien chercheur au CNRS, il fut chargé de cours à l’université Paris IV, rabbin et occupa la chaire du judaïsme talmudique et rabbinique à l’EPHE de 1972 ) 1994. Il explique  que de Moïse à la destruction du Temple en 70, la chaîne de la transmission était établie de la manière suivante : Moïse, Josué, les Anciens, les Prophètes, la Grande Synagogue, qui comprenait les trois derniers d’entre eux (Aggée, Zacharie, Malachie – Simon le Juste, qu’on identifie soit avec les grands prêtres Simon I (env. 300 av. J.-C.) ou Simon II (env. 200), soit avec l’ethnarque Simon l’Hasmonéen (142 av. J.-C.-135 apr. J.-C.), Antigone de Sokho, une suite de duumvirats jusqu’à Hillel et Shammay sous le règne d’Hérode I, puis Gamliel l’Ancien et Yohanan ben Zakkay. Or, explique-t-il, cette chaîne pose encore de multiples problèmes toujours débattus de nos jours, notamment en lien avec la Grande Synagogue ou encore la véritable autorité des duumvirs pharisiens.

[39]Il est vrai que le débat est sensiblement similaire puisque qu’aujourd’hui, l’islam sunnite par exemple impose le suivi d’une autre source de législation en dehors du Coran, appelée la Sunnah (tradition prophétique), au prétexte qu’elle  serait nécessaire pour comprendre ou appliquer les commandements coraniques et que Dieu, en divers versets, y aurait fait référence. A la vérité, cela est extrêmement discutable à tout point de vue et nous y reviendrons dans notre ouvrage sur les Uṣûl al Fiqh (fondements du droit) revisités.

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