Introduction : Le voile et la laïcité

Cet article a pour but de ne pas permette à un faux débat et à de fausses accusations de s’installer avec, en toile de fond, l’objectif dissimulé de faire oublier que nous discutons  du statut du voile et non de la liberté de certaines femmes d’en user et ainsi rejeter les véritables motivations des musulmans qui sont profondément attachés aux libertés individuelles et à l’islam.

Les débats sur la thématique de l’obligation du voile (de tête, des cheveux) en islam engendrés par d’autres travaux avant les nôtres ont permis de mettre en exergue à quel point certains étaient prêt à tout pour tuer dans l’œuf la volonté même d’un échange pacifique et argumenté sur cette question. Aussi, dès qu’un individu cherche à s’interroger légitimement, à user de son esprit critique, il est de suite dénigrer, invectiver, moquer et calomnier en place publique. On l’accuse alors d’être à la botte des autorités, d’être totalement dévoués aux puissances occidentales et « laïcardes » et d’être aux services des « mécréants », ennemis de l’islam, afin de leur donner du grain à moudre et de les conforter dans leur opposition à l’islam en général et au voile en particulier, ce dernier étant présenté quasi-systématiquement, de façon d’ailleurs malhonnête, comme un signe politique hostile… Heureusement pour ses calomniateurs et diffamateurs que la bêtise, l’ignorance et le mensonge ne tuent pas.

Ceci dit, ils ne sont pas les seuls à médire, puisque nombre de musulmans aussi ne veulent ni plus ni moins qu’agir par des tentatives nauséabondes ayant très souvent un seul but : discréditer l’autre, lui faire perdre toute légitimité à penser et critiquer et ainsi, puisque c’est l’attaque par excellence de ceux qui ne peuvent rien produire de mieux, chercher à ce que les gens qui écoutent ou lisent les arguments de cette personne soient dans un état d’esprit allant de la méfiance au rejet par simple a priori.

Aussi, soyons clairs, notre objectif n’est pas de questionner l’obligation dite « religieuse » du voile de la tête (chevelure) pour interdire son port aux musulmanes, chaque femme étant libre de le porter si elle le souhaite. L’objectif est simplement, mais sérieusement, de questionner son statut et ces arguments tels qu’ils nous sont présentés habituellement afin de distinguer ce qui relève de l’islam « originel » des discours orientés et influencés par des siècles d’histoire, de traditions culturelles et de matraquage idéologique en tout genre.

Ceci dit, pour en revenir au thème de la « laïcité », il convient de rappeler que ce terme est malheureusement devenu un slogan, un « fourre-tout » qui, l’oublie-t-on trop souvent, est avant tout porteur de valeurs et de principes, ce qui n’est pas, soit dit en passant, antinomique. Ainsi, la laïcité n’est pas anti-religion rappelle Jean-Louis Auduc, directeur adjoint d’IUFM, elle est la « pierre angulaire du pacte républicain » permettant la coexistence des religions. Elle n’est pas « une machine de guerre contre les religions », elle affirme la liberté de conscience, la liberté de culte et l’égalité en droit des options spirituelles et religieuses. Conséquemment, être laïque au sens républicain du terme n’est ni défendre un dogme religieux en particulier ni promouvoir une conviction athée ou agnostique[1], avis donc aux « laïcards » qui se servent de la laïcité pour interdire ce qu’elle préserve initialement…

D’ailleurs, ce dangereux glissement de sens fut dénoncé, entre autres, par Jean Baubérot[2] qui mit en garde contre le fait que le combat pour la défense des valeurs laïques ne devienne pas la négation de la religion, notamment chez ceux à qui l’islam fait peur. C’est du moins l’idée qu’il a exprimé en février 2015 au journal L’express dans un article intitulé La laïcité, une interprétation fallacieuse de la neutralité de l’État »[3]. Dans cet article, ce spécialiste de la question de la laïcité explique qu’il y a une réelle confusion entre laïcité et neutralité et ce, alors que d’une part si neutralité il y a, il s’agit de celle de l’État et non de la société et que, d’autre part, la laïcité n’a jamais eu vocation à interdire les manifestations de la religion sur la voie publique. Les partisans de cette lecture de la laïcité commettent une lourde erreur car le privé n’est pas l’intime et comme l’explique l’historien, philosophe et Directeur d’Études à l’EHESS, Marcel Gauchet, « cette privatisation [des religions] ne signifie pas la relégation des croyances dans le secret du for interne dont elles n’auraient pas à sortir. (…) Les convictions religieuses sont faites pour être affichées et revendiquées dans l’espace public mais elles sont faites pour s’inscrire dans cet espace public à titre privé ».[4]

En d’autres termes, sans que la religion ne puisse prétendre dominer l’espace public dans un État laïc, elle peut parfaitement et librement s’exprimer dans le respect de son caractère contingent, dans le sens où elle n’est pas considérée comme seule légitime à l’expression. Toutefois, si la laïcité doit garantir cette liberté d’expression, notamment visible, et non l’interdire, elle doit garantir la possibilité du débat. Ainsi, la laïcité n’appelle pas les citoyens à garder en leur for intérieur ce qui relève de leurs convictions religieuses, mais elle les appelle à accepter que l’on puisse débattre sereinement de ce qu’elles proposent et qu’ils acceptent la libre expression d’idées contradictoires.

La laïcité doit donc s’entendre comme le principe qui unit les Hommes au-delà de leur appartenance, ou non, à une religion afin d’affranchir la sphère publique de toute influence et pression relevant d’une idéologie particulière. Elle n’est nullement une option spirituelle parmi d’autre ou une idéologie supérieure aux autres, mais c’est par elle que les spiritualités coexistent étant donné qu’elle n’en privilégie aucune et s’en distingue par la reconnaissance de ce qui relève du droit commun à tous, du moins en principe. Aussi, la laïcité ne s’affirme pas en s’opposant aux religions, mais en s’affirmant face à ce qui est fait en leur nom et qui relève parfois en réalité du sectarisme, du fanatisme et de l’intolérance. Ceci dit, il ne faudrait pas que cela se transforme en une injonction de devoir de réserve pour les citoyens, devoir qui concerne uniquement l’autorité publique, car cela serait parfaitement contradictoire avec le droit fondamental à la liberté d’expression.

Il est d’ailleurs surprenant, après avoir rappelé cette évidence, que les débats actuels fassent émerger une forme de radicalisme laïco-républicain considérant que la religion ne relève que du privé, de l’opinion individuelle, voire de l’intime, prônant une quasi invisibilité du religieux dans la sphère publique et, de ce fait, niant le droit des Hommes à exprimer librement leur appartenance religieuse et oubliant que l’État est garant du libre exercice de la religion. Cette voie représente donc la voie d’une France aseptisée de tout stigmate religieux et ce, qu’il soit d’origine chrétienne ou musulmane[5].

Si ces débats font leur place de nos jours c’est parce que, ne l’oublions pas, la IIIe République française s’est imposée définitivement en prenant le pas sur l’Église et que dès le XIXe siècle, la laïcité républicaine, via l’École notamment, a constitué un idéal politique bâti contre l’influence de la religion en général, et de l’Église catholique en particulier[6], afin de distinguer avec beaucoup de netteté deux domaines trop longtemps confondus, celui des croyances qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances qui sont communes et indispensables à tous[7]. En effet, historiquement, la laïcité française s’est construite autour d’un processus complexe ayant pris parfois un aspect de guerre antireligieuse à cause d’une certaine partie de l’opinion et des résistances de l’Église catholique de l’époque et ce, alors que le principe de laïcité en lui-même ne porte pas ces valeurs néfastes et liberticides.

Victimes de cet héritage belliqueux, aujourd’hui, en France notamment, certains tentent de créer une passerelle entre le port du « foulard » et le non-respect du principe de laïcité.  Rappelons alors que la loi de 1905 dite de « séparation des Églises et de l’État » n’est pas uniquement, comme on l’affirme trop souvent, une réaction, mais elle s’inscrit dans une action libérale ne prétendant pas régir le gouvernement des cultes dans leurs propres seins[8]. C’est ainsi que Ysé Tardan-Masquelier[9] précise que le fait de « faire de la laïcité une religion, c’est la trahir », car la laïcité n’est pas une doctrine, mais le cadre qui rend praticable et partageable toutes les doctrines justement parce que la loi de 1905 offre un espace de neutralité et de liberté basé sur une laïcité qui n’est ni une nouvelle religion ni une contre-religion[10].

Jean Baubérot va plus loin et admet à juste titre que la laïcité est parfois brandie comme un étendard contre l’islam et déplore qu’on l’utilise à géométrie variable et parfois de façon plus sévère et injuste envers cette religion. Il appelle donc à éviter les discours ultralaïcistes, les amalgames, les raccourcis ou encore les glissements de sens qui détournent parfois complètement les valeurs mêmes de ce principe.

Pour ne pas alourdir notre propos, nous nous contenterons donc de reproduire ici, et en résumé, quelques réponses formulées par Marc Jacquemain, docteur en sociologie et professeur à la Faculté des sciences sociales de l’université de Liège, à ceux qui veulent, au nom de la laïcité, interdire législativement le port du voile[11] :

  1. Un État laïc n’est pas un État athée ou agnostique.

La laïcité n’est ni l’athéisme ni l’agnosticisme. C’est en revanche la revendication d’une stricte indifférence de la puissance publique à l’égard des convictions religieuses ou philosophiques des citoyens. En somme, un État laïc est un État qui ne privilégie aucune orientation spirituelle sur une autre. Comme le rappelle J. Baubérot, dans un État laïque l’obligation de neutralité est le fait de l’État et ses représentants (dans une certaine mesure comme le précise Marc Jacquemain) et non celui des citoyens.

  1. La laïcité, en tant que neutralité, est une injonction faite à la puissance publique, non aux citoyens.

Elle protège les citoyens contre une possible partialité de l’État, mais ne peut en aucune façon les réduire au silence, ni verbalement ni visuellement. Ainsi, la tenue vestimentaire ne remet nullement en cause la neutralité d’une administration publique. Il faut donc rompre avec le contresens laïciste appelant à l’intériorisation, voire à l’invisibilité du religieux dans l’espace public, alors que la laïcité garantit au citoyen le droit d’afficher ses convictions.

  1. Le voile est une réalité plurivoque qui ne peut se résumer à un signe de soumission comme l’imagine un peu facilement la « laïcité de combat ».

Selon le contexte et les situations, le voile peut libérer la femme, devenir un signe de modernité au sein de certaines sociétés et exprime des réalités multiples. Son port peut s’inscrire dans une démarche de construction identitaire positive, c’est-à-dire contre l’oppression que constitue la discrimination quotidienne subie pas certain(e)s musulman(e)s. Cela revient alors, pour certaines jeunes filles, à exprimer le fait qu’elles puissent se voiler, non pas en tant que soumises, mais en tant qu’insoumises à l’ordre culturel européen se disant tolérant et exprimant pourtant parfois le racisme. Il s’agit donc dans ce cas d’un voile émancipateur.

A ce titre, et sans faire d’amalgame évidemment, il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que parmi les prohibitionnistes du port du voile se trouvent des gens revendiquant ouvertement un racisme antimusulman et usant de propos islamophobes ou de fantasme sur la « submersion nataliste », comme si l’islam était devenu l’exutoire banal, quotidien et presque licite du racisme ordinaire rendant acceptable ce que l’on ne tolèrerait jamais pour d’autres groupes et communautés.

  1. Interdire le voile ce n’est pas libérer des « opprimés ».

Certes, la contrainte peut parfois être libératrice comme le disait le prêtre Henri Dominique Lacordaire (1802-1861) : « entre le faible et le fort, entre le pauvre et le riche, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Toutefois, M. Jacquemain rétorque à une extrapolation de ce constat par ce qui suit : « l’idée que pour “libérer” les jeunes musulmanes, il faille les “dévoiler” contre leur gré est particulièrement révélatrice de la suffisance d’une certaine pensée à prétention universaliste, qui sait mieux que les “opprimées” elles-mêmes ce qui est bon pour elles et qui dès lors leur dénie toute capacité d’autonomie. »

Pour conclure, nous partageons cette vidéo intéressante sur ce qui peut contribuer à expliquer que le voile dérange tant certains : Vidéo

Rédaction LVDH

Ceci est issu principalement d’un des mémoires rédigés par un membre de la rédaction LVDH et professeur d’histoire et géographie dans le secondaire, dont le titre est : Enseigner le fait religieux lié à l’islam : enjeux, objectifs et analyse de mise en œuvre

Sources :

[1]Jean-Louis Auduc, Agir en fonctionnaire de l’Etat : Une épreuve pour libérer ou pour soumettre les futurs profs ? www.cafepedagogique.net, mars 2011.

[2]Historien et sociologue français, fondateur de la sociologie de la laïcité. Jean Baubérot est un spécialiste mondial de la question et directeur du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (CNRS).

[3]Jean Baubérot, La laïcité, une interprétation fallacieuse de la neutralité de l’Etat »,www.lexpress.fr, 2015.

[4]Marcel Gauchet, Un monde désenchanté ? Paris : Pocket, coll. « Agora ». 2007

[5]Virginie Larousse (rédactrice en chef au magazine Le Monde des religions), Querelles de clocher, Magazine Le Monde des religions(n°77), 2016, p. 3.

[6]Marjolaine Boutet (agrégée d’histoire et maître de conférence en histoire contemporaine à l’université de Picardie-Jules Verne, émission : L’histoire au quotidien – Le XIXe siècle, de Napoléon à la tour Eiffelhttps://www.youtube.com/watch?v=Yzt_QiQr_RY, 2016.

[7]Dimitri DENMARD, Dictionnaire d’histoire de l’enseignement, Éditions universitaires, Jean-Pierre Delarge, 1981, article Ferry, lettre aux instituteurs.

[8]Ibid.

[9]Docteur en sciences des religions et professeur à l’Institut catholique de Paris.

[10]Ysé Tardan-Masquelier, Les Français, les religions et la laïcité, magazine Le Monde des religions (n°77), 2016, p. 38.

[11]Marc Jacquemain Dix arguments laïques contre l’interdiction législative du voile, (ouvrage principal : Du bon usage de la laïcitépar M. Jacquemain et N. Rosa Rosso), www.orbi.ulg.ac.be/handle/2268/89947, 2008.

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