Les savants sont-ils les héritiers des Prophètes ?

Résumé de l’analyse critique du Hadîth servant de preuve à cette affirmation.

عن كثير بن قيس قال : كنت جالسا مع أبي الدرداء في مسجد دمشق ، فأتاه رجل ، فقال : يا أبا الدرداء ، جئتك من المدينة ، مدينة رسول الله ، لحديث سمعت أنك تحدثه عن رسول الله ، قال : و لا جئت لحاجة ؟ قال : لا ، قال : و لا جئت لتجارة ؟ قال : لا ، قال : فإني سمعت رسول الله يقول  » من سلك طريقا يطلب فيه علما سلك به طريقا من طرق الجنة ، و إن الملائكة لتضع أجنحتها رضا لطالب العلم ، و إن فضل العالم على العابد كفضل القمر ليلة البدر على سائر الكواكب ، و إن العالم ليستغفر له من في السماوات و من في الأرض و كل شيء حتى الحيتان في جوف الماء ، إن العلماء ورثة الأنبياء ، إن الأنبياء لم يورثوا دينارا و لا درهما و إنما أورثوا العلم ، فمن أخذه أخذ بحظ وافر  » أبو داود 317.3 ، و ابن ماجة رقم 223

« J’étais assis avec Abû ad Dardâ’ dans la mosquée de Damas quand vint un homme qui dit : Ô Abû ad Dardâ’, je suis venu te voir depuis la ville du Messager (paix sur lui) au sujet d’un hadîth dont il m’est parvenu que tu le transmettais du Messager de Dieu (paix sur lui) et je ne suis pas venu pour un autre besoin.” Abû ad Dardâ’ dit alors : “J’ai entendu le Prophète dire :Certes, celui qui cherche un chemin par lequel acquérir une connaissance(‘ilm), Dieu le mettra sur un des chemins menant au Paradis. Certes, les Anges étendent leurs ailes agréant ainsi celui qui cherche la connaissance. Certes, demandent le pardon pour le savant tous ceux qui sont en les Cieux et la Terre et tous les poissons au fond de l’eau. Certes, la prééminence du savant sur le simple adorateur est comme celle de la pleine lune de nuit par rapport aux étoiles. Certes les savants (‘ulamâ’) sont les héritiers des prophètes (al anbiyyâ’) et, certes, les prophètes (al–anbiyyâ’) n’ont laissé en héritage ni dinars ni dirhams, mais ont laissé comme héritage la connaissance (‘ilm) et quiconque s’en saisit s’acquiert une abondante part. »

***

Avant d’entrer dans l’anayse textuelle à proprement parler, il convient de préciser que du point de vue de l’approche des Muḥaddithûn, la première critique à faire est qu’il s’agit d’un Ḥadîth Aḥâd (singulier) qui n’est connu que selon un Isnâd (chaîne de transmission), ce qui est un élément de faiblesse et de critique.

Ensuite, il convient de préciser qu’il semble s’agir d’un texte influencé par les Isrâ’îliyyât (récits judéo-chrétiens) et plus précisément emprunté au judaïsme rabbinique qui prétend, à partir d’un passage de la Torah (en Deutéronome 27 ; 9-13) que « La Torah commande d’écouter les paroles des Rabbins qui sont les juges d’Israël, les héritiers de Moïse… ».

Bizarrement, on retrouve une formule similaire dans le Ḥadîth en question en prétendant que les ‘Ulamâ` seraient les héritiers des Prophètes… Mais ceci n’est en réalité pas si bizarre que ça puisque l’on retrouve plusieurs Ḥadîths influencés par ces récits, comme le Talmud par exemple, notamment dans le domaine de la ‘Aqîdah.

Eléments de critiques textuelles

– 1ère critique : Rien dans le Coran ne corrobore un tel récit et un tel statut de guide donné à des créatures… De même, quand Allah parle des ‘Ulamâ` c’est pour préciser qu’ils sont ceux qui craignent Allah et non qu’ils seraient les héritiers des Prophètes de Dieu.

– 2ème critique : D’après ce texte, l’action se passerait dans la mosquée de Damas (Masjid Dimashq) en présence d’Abû ad Darda… Or, ce Ṣaḥâbî est mort en l’an 653 G (32 H), alors que la mosquée de Damas fut construite entre 706 et 715, soit environ 60 ans plus tard sous le califat de Walid Ier…

– 3ème critique : La formule « puis vint un homme » est un procédé d’anonymisation très semblable à ce que l’on trouve dans le Coran, comme par exemple en 28/20, en 36/20 et même en 12/19 (en parlant d’une caravane). Or, si cela est concevable pour le Coran afin de mettre en avant seulement l’essence du message, cela ne s’explique pas pour le Ḥadîth pour lequel on a assez répété l’importance de connaitre les moindre détails, notamment concernant les acteurs et les rapporteurs.

Cela est d’autant plus troublant que cette personne voyage, à l’instar de ce que l’on raconte au sujet des grands savants de l’islam, dans l’unique but de la recherche d’un seul Ḥadîth… Il est donc doublement étrange qu’une telle personne ne soit pas connue et mentionnée.

– 4ème critique : L’inconnu en question ne précise absolument pas de quel Ḥadîth il s’agit, comme si Abû ad Darda n’avait rapporté qu’un seul Ḥadîth dans sa vie et qu’il soit alors évident que tout le monde sache de quoi il s’agit directement, sans besoin de précision de sa part. Or, Abû ad Dardâ a rapporté plusieurs dizaines de Hadiths (près de 200 visiblement)… Comment donc pouvait-il savoir précisément de quel Ḥadîth parlait cet inconnu pour être en mesure de le citer immédiatement, sans l’ombre d’un doute ?!

– 5ème critique : Le terme ‘Ulamâ` ne désigne pas les doctes/théologiens/clercs spécifiquement et encore moins musulmans… bien au contraire, c’est un terme général qui s’applique à toute personne connaisseuse dans son domaine, qu’il s’agisse de l’histoire, des mathématiques, de la linguistiques, de l’astronomie, etc. En outre, au moment coranique, le sens très restreint que l’on donne au terme ‘Ilm/’Ulamâ`, en tant que sciences islamiques et théologiens musulmans, n’existe pas.

Bien plus ! Dans le Coran, le terme ‘Ulamâ` n’apparaît que deux fois… une fois dans un sens très général (35/28) et une autre fois pour désigner les plus instruits parmi les rabbins (26/197) ! On ne voit pas au nom de quoi ce terme aurait eu un autre sens que l’un des deux dans la bouche du Messager de Dieu à son époque. Donc, donner à ce terme un sens qui n’existe pas à l’époque de le Révélation est un pur anachronisme.

– 6ème critique : De même, il semble que dans le Coran, le pluriel brisé Anbiyâ` (et non Nabiyyûn) est réservé exclusivement aux Prophètes d’Israël (3/112, 3/181, 4/155), alors que pour désigner les autres Prophètes, le Coran utilise le pluriel externe Nabiyyûn (2/136, 3/84, 5/44).

Or, si le Prophète a bien prononcé ce propos, alors le terme Anbiyâ` en son temps signifiait cela, c’est-à-dire les Prophète d’Israël. Mais, ce n’est évidemment pas ce que l’on a voulu insinuer via ce Hadith… puisque, alors qu’il indique les Anbiyâ`, on l’utilise comme s’il ne mentionnait que le Prophète Muhammad.

En réalité, il semble que ce Ḥadîth ne résiste pas à la critique textuelle et qu’il soit un énième exemple de la concurrence sunnite/chiite qui existait à l’époque et teinté des récits judéo-chrétiens… Or, pour concurrencer la position/interprétation chiite prétextant que « les savants (Imâms) de ma communauté (shiite) sont semblables aux prophètes (Anbiyâ`) d’Israël » (référence à divers Hadiths), il semble qu’on ait voulu inventé un propos pro-sunnite qui évoque donc la Sunnah, mais en reprenant un texte similaire à celui-ci qui, en réalité, est empli d’incohérences et d’anachronismes…

A bon entendeur.

(Article rédigé à partir du travail réalisé par le docteur Cyrille Moreno Al Ajamî).

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