L’islam repose sur 5 piliers !? Voyons ça de plus près…

L’islam et ses 5 piliers

L’importance de l’approche réformée de la religion

Un jour un ami m’a dit « Avec votre réforme vous remettez tout en cause ! Bientôt vous n’allez nous dire qu’il n’y a pas les 5 piliers en islam ! » Je lui ai répondu tout sourire : « Cher ami, ouvrons la question des 5 piliers de l’islam et de l’importance de l’approche réformée des sources. »

J’ai hésité à écrire et publier cette réflexion car je pense qu’elle va déranger beaucoup de monde comme elle a dérangée mon ami. Mais après tout, ceux qui aiment rester dans leur zone de confort n’auront qu’à passer leur chemin…

Ainsi donc, nul n’est censé ignorer que l’islam est bâti sur cinq piliers :

  1. La double attestation de foi
  2. La prière / Salât
  3. L’aumône / Zakât
  4. Le pèlerinage pour celui qui en a les moyens
  5. Le jeune du mois de Ramadan

Cette affirmation que l’islam serait bâti sur ces piliers provient du célèbre Hadîth d’Ibn ‘Umar (Hadîth numéro 8 du Sâhîh d’Al Bukhârî). C’est ce Hadith qui emploie le terme « pilier » en mentionnant ces cinq éléments en question. De là, beaucoup de choses en ont découlé : nos savants ont parlé de choses communément admises par la religion et ont bâti toute une réflexion juridique dessus (mais inutile de s’éterniser sur ce point).

Qu’est-ce que l’approche réformée des sources islamiques telle qu’il semble cohérent de l’entendre, à mon humble avis, au sujet des célèbres 5 piliers de l’islam ?

La méthode classique d’authentification des récits affirme que le célèbre hadith d’Ibn ‘Umar est Sahîh (sain). L’imâm al-Bukhârî l’a cité dans son célèbre recueil au numéro 8 avec la chaîne de transmission suivante :

‘Ikrimâh b. Khâlid -> Ibn ‘Umar -> Prophète : « L’islam est bâti sur 5… »

La sahihologie classique affirme l’authenticité de cette tradition. Untel est honnête, untel aussi et ainsi de suite, donc le hadith est Sahîh et le Prophète l’a vraiment dit. Mais nous remarquons que la sahihologie classique essaie d’authentifier le propos en se focalisant sur la fiabilité et la probité des transmetteurs. A partir du moment où la chaîne est Sahîh selon cette vision, alors le propos est déclaré authentique. Facile à comprendre.

Essayons maintenant d’aborder le même texte en changeant un tout petit peu les lunettes d’authentification des traditions. Essayons ensemble, vous et moi, d’aborder la question des hadiths légèrement différemment.

Tout d’abord notons que le hadith d’Ibn ‘Umar est cité sans la mention d’aucun contexte. Nous ne savons même pas quand ce propos a été dit par le Prophète – si toutefois il l’a réellement prononcé.

Ce qu’on va faire, c’est que l’on va essayer maintenant d’établir un contexte à cette histoire. Nous allons essayer de restituer le hadith dans l’histoire et faire appel aux témoins afin de vérifier si, par exemple, la chaîne ‘Ikrimah -> Ibn ‘Umar -> Prophète est exacte ou si le transmetteur a rapporté ce qu’il pensait avoir compris.

1. Première étape : ouvrir le même Bukhari (hadiths numéros 4513-1)

Voici la chaîne de transmission dans les deux textes :

Nafi’ -> Ibn ‘Umar

Il s’agit de la même scène que celle du hadith numéro 8, sauf qu’ici nous avons le contexte : Deux hommes (n°4513) ou un homme (n°4514) vinrent/vint voir Ibn ‘Umar lors de la « fitna d’Ibn az Zubayr » – et on comprend qu’il s’agissait du conflit entre les zubayrites et les omeyyades. On lui demanda la raison pour laquelle il avait laissé tomber le combat et Ibn ‘Umar répondit que Dieu lui a interdit de répandre le sang de son frère en religion.

On comprend donc qu’on lui a posé des questions concernant la guerre interne entre les omeyyades et les zubayrites, c’est-à-dire que la question et le reproche adressées à Ibn ‘Umar concernaient sa passivité notoire vis-à-vis du conflit qui agitait le monde musulman.

« Pourquoi tu restes assis ? Pourquoi tu ne combats pas avec nous les injustes omeyyades ? » et ce dernier de répondre à son interlocuteur : « Ô fils de mon frère l’islam est bâti sur CINQ piliers »

L’homme rétorqua alors à Ibn ‘Umar : « Mais n’as-tu pas entendu ce que Dieu a dit ? « Si deux groupes d’entre les croyants se combattent, réconciliez-les ! Si l’un d’eux avait commis un excès au détriment de l’autre alors combattez le coupable jusqu’à qu’il revienne au commandement de Dieu » (Coran 49.9). » Et Ibn ‘Umar de répondre : « Nous avons agi ainsi du temps de l’Envoyé de Dieu alors que l’islam comptait peu de fidèles, et à ce moment l’individu était persécuté pour sa religion : il était tué ou torturé. »

Dans la version de Nafi’, Ibn ‘Umar n’impute pas cette réponse au Prophète. Il donne son propre avis et l’homme lui rétorque par le Coran. Ce qui veut dire que ces 5 piliers n’étaient pas, selon ce hadith tout aussi Sahîh selon Al Bukhari, la réponse du Prophète mais celle d’Ibn ‘Umar. Son interlocuteur, qui est de sa famille et qui venait d’Irak (on va le voir par la suite), ne lui a pas dit : « Ah le messager de Dieu a dit ça ! » Non, il lui a répondu par le Coran, ce qui exclut que la définition « islam = 5 piliers » était celle du Prophète. Dans les cinq piliers d’Ibn ‘Umar, il a volontairement écarté le combat contre les tyrans comme pour expliquer son attitude.

En conséquence :

  • Pour ‘Ikrima, ‘Ibn ‘Umar attribue la parole des 5 piliers au Prophète.
  • Pour Nafi’, Ibn ‘Umar a donné son propre avis en disant que l’islam était bâti sur 5 piliers et cela a été réfuté par son interlocuteur en citant le texte coranique.

 

2. Deuxième étape : le voyage continue vers le Musannaf d’abd ar Razzâk

On continue lentement mais surement notre cheminement sans parti pris. On respire et on continue d’ouvrir lentement les ouvrages classiques.

Notre voyage nous emmène maintenant à l’oeuvre du célèbre ‘Abd ar-Razzâk as-San’ânî (de Sanaa), le Musannaf. L’auteur est mort en 211H, soit 45 ans avant la mort de l’imâm al-Bukhârî. Son oeuvre précède donc d’un demi-siècle celle du grand traditionniste.

Au tome numéro 3, p. 126 et hadith numéro 5012, il rapporte ceci :

5012 – عَنِ ابْنِ التَّيْمِيِّ قَالَ: حَدَّثَنِي عَبْدُ الْمَلِكِ بْنُ عُمَيْرٍ قَالَ: حَدَّثَنِي الْحَوَارِيُّ بْنُ زِيَادٍ قَالَ: كُنْتُ جَالِسًا عِنْدَ ابْنِ عُمَرَ فَجَاءَهُ رَجُلٌ شَابٌّ، فَقَالَ: أَلَا تُجَاهِدُ؟ فَسَكَتَ ثُمَّ أَعْرَضَ عَنْهُ، ثُمَّ عَادَ فَسَكَتَ وَأَعْرَضَ عَنْهُ، ثُمَّ سَأَلَهُ فَقَالَ ابْنُ عُمَرَ:  » إِنَّ الْإِسْلَامَ بُنِيَ عَلَى أَرْبَعِ دَعَائِمَ: إِقَامِ الصَّلَاةِ، وَإِيتَاءِ الزَّكَاةِ لَا تُفَرِّقْ بَيْنَهُمَا، وَصِيَامِ رَمَضَانَ، وَحَجِّ الْبَيْتِ مَنِ اسْتَطَاعَ إِلَيْهِ سَبِيلَا، وَإِنَّ الْجِهَادَ وَالصَّدَقَةَ مِنَ الْعَمَلِ الْحَسَنِ « 

Cette fois-ci ce n’est plus Nâfi’, ni même ‘Ikrimah qui rapporte la scène, mais un troisième témoin. Al-Hawârî b. Ziyâd qui dit qu’il était assis auprès d’Ibn ‘Umar et qu’un jeune homme l’a alors abordé en lui disant : « Mais tu ne fais pas le Jihâd ? » Ibn ‘Umar se tut, se détourna et dit (sans imputer quoi que ce soit au Prophète) : « L’islâm est bâti sur  : 4 PILIERS ! » Il termina son propos en disant que le Jihad et l’aumône faisaient partie des bonnes oeuvres (mais pas des piliers).

Ainsi, nous avons donc un troisième témoin, mais également une troisième description de scène différente. Ici, ce n’est pas le Prophète qui répond, c’est Ibn ‘Umar, mais ce ne sont plus 5 piliers, mais 4 cette fois-ci !

3. Troisième étape : le Musannaf d’Ibn Abî Shaybah

On ouvre cette fois-ci l’ouvrage du célèbre Ibn Abî Shaybâ (m. 235 H.). Il écrit dans son Musannaf ce qui suit :

30311 – حَدَّثَنَا جَرِيرٌ، عَنْ مَنْصُورٍ، عَنْ سَالِمِ بْنِ أَبِي الْجَعْدِ، عَنْ عَطِيَّةَ مَوْلَى بَنِي عَامِرٍ، عَنْ يَزِيدَ بْنِ بَشِيرٍ السَّكْسَكِيِّ، قَالَ: قَدِمْتُ الْمَدِينَةَ فَدَخَلْتُ عَلَى عَبْدِ اللَّهِ بْنِ عُمَرَ، فَأَتَاهُ رَجُلٌ مِنْ أَهْلِ الْعِرَاقِ فَقَالَ: يَا عَبْدَ اللَّهِ مَالَكَ تَحُجُّ، وَتَعْتَمِرُ، وَتَرَكْتُ الْغَزْوَ فِي سَبِيلِ اللَّهِ؟، فَقَالَ:  » وَيْلَكَ، إِنَّ الْإِيمَانَ بُنِيَ عَلَى خَمْسٍ: تَعْبُدُ اللَّهَ، وَتُقِيمُ الصَّلَاةَ، وَتُؤْتِي الزَّكَاةَ، وَتَحُجُّ الْبَيْتَ، وَتَصُومُ رَمَضَانَ « ، قَالَ: فَرَدَّهَا عَلَيْهِ، فَقَالَ: يَا عَبْدَ اللَّهِ تَعْبُدُ اللَّهَ، وَتُقِيمُ الصَّلَاةَ، وَتُؤْتِي الزَّكَاةَ، وَتَحُجُّ الْبَيْتَ، وَتَصُومُ رَمَضَانَ، قَالَ: فَرَدَّهَا عَلَيْهِ، فَقَالَ: يَا عَبْدَ اللَّهِ تَعْبُدُ اللَّهَ، وَتُقِيمُ الصَّلَاةَ، وَتُؤْتِي الزَّكَاةَ، وَتَحُجُّ الْبَيْتَ، وَتَصُومُ رَمَضَانَ، كَذَلِكَ قَالَ لَنَا رَسُولُ اللَّهِ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ « 

Cette fois-ci nous avons un quatrième témoin. Il s’appelle Yazîd b. Bashîr as-Saksakî. Il dit qu’il est venu à Médine pour voir Ibn ‘Umar le compagnon de l’Envoyé de Dieu. Et un homme irakien est venu le voir en lui reprochant le fait de faire le hajj et la ‘umrah, mais de délaisser dans le même temps le combat. A ce moment, Ibn ‘Umar lui répondit : « Malheurs à toi,  LA FOI (AL IMANE) est bâtie sur 5 ! » Ici, Ibn ‘Umar ne cessa de répéter cela jusqu’à dire que c’est comme cela que l’envoyé de Dieu lui a dit (on sent qu’il était agacé par cet irakien).

En somme, selon ce quatrième témoin, ce ne sont plus les piliers de l’islâm, ni même les quatre, mais cinq les piliers de la foi. Et à force d’insister, Ibn ‘Umar dit selon ce quatrième témoin que c’est comme cela qu’il l’a reçu de l’Envoyé de Dieu !

A ce titre, une petite digression s’impose avant de revenir à l’histoire d’Ibn ‘Umar. En effet, notons que ‘Abd ar-Razzâk as-San’ânî cite au numéro 5011 un hadith d’un autre compagnon : Hudhayfa b. al-Yamân. Ce dernier dit alors : « L’islâm est bâti sur (Accrochez-vous bien encore une fois) 8 piliers !!! »

5011 – عَنْ مَعْمَرٍ، عَنِ الثَّوْرِيِّ، عَنْ أَبِي إِسْحَاقَ، عَنْ صِلَةَ بْنِ زُفَرَ، عَنْ حُذَيْفَةَ قَالَ:  » بُنِيَ الْإِسْلَامُ عَلَى ثَمَانِيَةِ أَسْهُمٍ: شَهَادَةِ أَنْ لَا إِلَهَ إِلِّا اللَّهُ وَأَنَّ مُحَمَّدًا رَسُولُ اللَّهِ، وَإِقَامِ الصَّلَاةِ، وَإِيتَاءِ الزَّكَاةِ، وَحَجِّ الْبَيْتِ، وَصَوْمِ شَهْرِ رَمَضَانَ، وَالْجِهَادِ، وَالْأَمْرِ بِالْمَعْرُوفِ وَالنَّهْيِ عَنِ الْمُنْكَرِ، وَقَدْ خَابَ مَنْ لَا سَهْمَ لَهُ « 

A méditer…

Revenons au hadith d’Ibn ‘Umar maintenant.

4. Quatrième étape : le Mustadrak d’Al Hâkim

Nous continuons avec ceux qui ont assisté à la scène d’Ibn ‘Umar avec cet Irakien (ou ces deux) qui l’a agacé avec leurs questions sur le combat contre les omeyyades. Cette fois-ci, notre voyage nous emmène vers le Mostadrak d’al-Hâkim an-Nisâbourî.

3722 – حَدَّثَنَا أَبُو عَبْدِ اللَّهِ مُحَمَّدُ بْنُ عَبْدِ اللَّهِ الْأَصْبَهَانِيُّ، ثنا أَحْمَدُ بْنُ مَهْدِيٍّ، ثنا بِشْرُ بْنُ شُعَيْبِ بْنِ أَبِي حَمْزَةَ، حَدَّثَنِي أَبِي، عَنِ الزُّهْرِيِّ، قَالَ: أَخْبَرَنِي حَمْزَةُ بْنُ عَبْدِ اللَّهِ بْنِ عُمَرَ، أَنَّهُ بَيْنَا هُوَ جَالِسٌ مَعَ عَبْدِ اللَّهِ بْنِ عُمَرَ جَاءَهُ رَجُلٌ مِنْ أَهْلِ الْعِرَاقِ فَقَالَ: يَا أَبَا عَبْدِ الرَّحْمَنِ إِنِّي وَاللَّهِ لَقَدْ خَرَجْتُ أَنْ أَتَسَمَّتُ بِسَمْتِكَ، وَأَقْتَدِي بِكَ فِي أَمْرِ فُرْقَةِ النَّاسِ، وَأَعْتَزِلُ الشَّرَّ مَا اسْتَطَعْتُ، وَأَنْ أَقْرَأَ آيَةً مِنْ كِتَابِ اللَّهِ مُحْكَمَةً، قَدْ أَخَذَتْ بِقَلْبِي، فَأَخْبِرْنِي عَنْهَا، أَرَأَيْتَ قَوْلَ اللَّهِ عَزَّ وَجَلَّ: {وَإِنْ طَائِفَتَانِ مِنَ الْمُؤْمِنِينَ اقْتَتَلُوا فَأَصْلِحُوا بَيْنَهُمَا فَإِنْ بَغَتْ إِحْدَاهُمَا عَلَى الْأُخْرَى فَقَاتِلُوا الَّتِي تَبْغِي حَتَّى تَفِيءَ إِلَى أَمْرِ اللَّهِ فَإِنْ فَاءَتْ فَأَصْلِحُوا بَيْنَهُمَا بِالْعَدْلِ وَأَقْسِطُوا إِنَّ اللَّهَ يُحِبُّ الْمُقْسِطِينَ} [الحجرات: 9] أَخْبِرْنِي عَنْ هَذِهِ الْآيَةِ. فَقَالَ عَبْدُ اللَّهِ بْنُ عُمَرَ: «مَا لَكَ وَلِذَلِكَ انْصَرِفْ عَنِّي» . فَقَامَ الرَّجُلُ فَانْطَلَقَ حَتَّى إِذَا تَوَارَيْنَا سَوَادَهُ أَقْبَلَ إِلَيْنَا عَبْدُ اللَّهِ بْنُ عُمَرَ فَقَالَ: «مَا وَجَدْتُ فِي نَفْسِي فِي شَيْءٍ مِنْ أَمْرِ هَذِهِ الْآيَةِ إِلَّا مَا وَجَدْتُ فِي نَفْسِي أَنِّي لَمْ أُقَاتِلْ هَذِهِ الْفِئَةَ الْبَاغِيَةَ كَمَا أَمَرَنِي اللَّهُ تَعَالَى» هَذَا حَدِيثٌ صَحِيحٌ عَلَى شَرْطِ الشَّيْخَيْنِ وَلَمْ يُخَرِّجَاهُ « 

Az Zuhri rapporte que Hamza, le fils de ‘Abd Allâh b. ‘Umar, était assis avec son père ‘Abd Allâh b. ‘Umar lorsqu’un irakien est venu. Il s’agit donc toujours de la même scène, mais cette fois-ci l’autre témoin est son fils.

Cet irakien lui dit qu’il était content de retrouver Ibn ‘Umar, mais qu’il lisait dans le Livre de Dieu le verset évident qui dit : « Et si deux groupes d’entre les croyants se combattent, etablissez la concorde entre eux, et si l’un de ces groupes se montre injuste alors combattez-le jusqu’à ce qu’il revienne à l’ordre de Dieu ».

Il demanda alors à Ibn ‘Umar de lui expliquer le texte. Ibn ‘Umar le rejeta ! Quand cet homme partit, Ibn ‘Umar dit à son fils qu’à chaque fois qu’il lisait l’ordre contenu dans ce verset, il se demandait en lui-même pourquoi il n’avait pas combattu le groupe injuste tel que Dieu le lui avait commandé !

Donc le cinquième témoin de la même scène ne prête même pas attention aux piliers de l’islam. Il nous dit que son père lui dit en aparté qu’il regrettait de ne pas avoir combattu les omeyyades (en gros Mu’awiyyah b. Abî Sufyan) !

5. Cinquième étape : ouvrons maintenant la réflexion…

Tout d’abord, quand on prend toutes les versions de la scène on tombe sur une problématique cocasse pour la sahihologie classique. Je pense que je peux même m’arrêter d’écrire car tout être intelligemment constitué va saisir de lui-même la problématique. Ceci dit, détaillons cela pour parfaire le travail :

  1. Qui a dit : L’islam est bâti sur 5 piliers ? Ibn ‘Umar ou le Prophète ? Les témoins de la scène ne sont même pas d’accord entre eux !
  2. Etait-ce 4 ou 5 piliers ? Les témoins de la scène ne sont même pas d’accord entre eux !
  3. Etait-ce des piliers de l’islam ou de l’iman (foi) ? Les témoins de la scène ne sont même pas d’accord entre eux !
  4. Ibn ‘Umar semblait agacé par la question du combat contre les dirigeants injustes (ici les omeyyades) et a donné une réponse pour se débarrasser de celui qui est venu le questionner, est-ce que dans ces conditions sa réponse est valable même s’il avait dit le Prophète a dit ?!
  5. Dans l’une des versions, son contradicteur lui répond par le Coran et Ibn ‘Umar ne lui a pas du tout rétorqué : « Attention c’est la Sunnah ! Tu rejettes le hadith du du Prophète ?! »
  6. Hudhayfa b. al-Yamân, autre compagnon, voit quant à qu’il y a 8 piliers !

 

Arrêtons-là la catastrophe « supra-intergalactique mondiale » pour ne pas épuiser les lecteurs et commencer la vraie réflexion sur l’approche réformée des sources et les piliers de l’islâm.

Un frère m’a dit quand je lui ai exposé tout cela : « Il n’y a que toi qui a vu ça ?! Est-ce normal qu’aucun de nos savants l’ait vu ! (limite il m’a sorti le monumental « t’es qui toi ?! ») »

Je lui ai répondu pour la provocation : « Oui il n’y a que moi qui ait vu ça, maintenant il faut répondre aux faits. Comment je fais quand j’ai tout ça ? Qu’est-ce que je fais avec ça  ? » (voir la traduction LVDH de l’article du Shaykh Hasan ibn Farhân al Mâlik sur la thématique des 5 piliers).

Maintenant résonnons ensemble. Que s’est-il passé dans l’héritage ?

Un cheikh a selectionné un texte suivant la vision classique, la sahihologie : « lui il est fiable et honnête, lui aussi. La chaine de transmission de ce hadith répond à mes critères d’authentification. Le hadith est authentique. Le Prophète l’a dit. C’est sahih. »

Un autre, des siècles après, a écrit « les 40 N…. » et « les jardins des vertueux » et a mis ce hadith là-dedans et ça s’est propagé partout sur terre.

En fait, voilà comment les textes ont été authentifiés et selectionnés. Est-ce qu’il est nécessaire d’être intelligent pour comprendre cela ? C’est une sélection. Notre religion a été sélectionnée parmi un corpus de texte suivant une méthodologie : la sahihologie.

Quand on adapte une autre méthode, au lieu de s’acharner sur la pureté de la chaine de transmission, mais en se concentrant sur l’événement en question tel que cela fut détaillé ici, alors on arrive à une conclusion totalement différente.

Pour une même scène avec Ibn ‘Umar, on ne sait pas ce qu’il a dit. Hadith du Prophète ou pas ? 4 ou 5 piliers ? Piliers de la foi ou de l’islam ? Réponses données suite à un agacement ? Regrets profonds de ne pas avoir combattu le groupe injuste des omeyyades ? Temps de conflit ? Autre avis donné par un autre compagnon : Hudhayfa b. al-Yamân : L’islam a 8 piliers ! (ce qui indique indirectement qu’Ibn ‘Umar a donné son avis personnel et n’a jamais imputé cette réponse au Prophète) ?

Voilà l’histoire du hadith des 5 piliers de l’islam et ce que l’approche réformée de la religion permet de comprendre. Mais bien plus, il convient de se concentrer sur le Coran pour départager le sujet et chercher à savoir ce que dit le Coran maintenant qu’on s’est libéré du poids de la tradition ? Après réflexion sur le Coran qu’est-ce qu’on pourrait dire sur les piliers de l’islam ?

L’approche réformée de la religion nous permet d’aborder les traditions avec un autre angle d’attaque totalement différent. Cet angle ne complète pas la sahihologie classique, il la transcende totalement.

L’exemple du hadith des 5 piliers est amplement suffisant pour démontrer les insuffisances de la sahihologie classique. Vous avez devant vos yeux les deux méthodes d’approches des sources. Une qui s’acharne uniquement sur la pureté de la chaine de transmission, avec toutes les incohérences et lacunes que cela génère, et une autre qui essaie de définir un moment d’apparition de la tradition en prenant en compte tous les rapports sans les éliminer au premier abord.

Passé cela, nous pouvons maintenant aborder la question coranique plus sereinement alors qu’elle devrait être la base par laquelle nous commençons notre approche. Mais étant donné le poids immense de la tradition classique qui force à faire le chemin inverse (défaire pour refaire), nous n’avons pas d’autres choix que d’aborder la question dans ce sens.

Nous avons vu que deux compagnons ont donné leur avis concernant les piliers de la foi. Ce qui veut dire que leurs réponses n’est pas celle du Prophète mais fait suite à leurs réflexions personnelles. Je n’ai pas cité d’autres hadiths de la région de Kufa parce que la sahihologie classique va les déclarer inventées. Mais il y a d’autres compagnons qui citent encore d’autres choses.

Ce constat permet de dire que chacun voyait les choses comme il l’entendait. La religion était libre. Celui-ci voyait 4 piliers, l’autre 5, l’autre 8 et ainsi de suite.

5. Quel message le Coran véhicule-t-il sur le sujet ? (réponse résumée)

Quoi qu’il en soit, avant de parler des piliers de l’islâm, il convient de définir coraniquement ce que l’on entend pas cela. Nous n’allons pas citer les versets ici, mais simplement donner une clé de lecture cohérente. L’islam coranique – et non hadistique avec les 5 piliers – est la religion naturelle de l’être humain. Il signifie faire don de son être à Dieu. Dans le Coran :

  • Certains esprits/jinns ont fait don de leur être à Dieu,
  • Noé a fait don de son être à Dieu,
  • Abraham a fait don de son être à Dieu,
  • Lot a fait don de son être à Dieu,
  • Jacob a fait don de son être à Dieu,
  • Joseph a fait don de son être à Dieu,
  • Les magiciens de Pharaon ont fait don de leur être à Dieu,
  • Les apôtres de Jésus ont fait don de leur être à Dieu.

Tous ces gens n’étaient pas disciples de Muhammad. Il est donc inconscient d’affirmer des « piliers » contenant des pratiques « cultuelles musulmanes » à l’Islam coranique. Si l’on définit des piliers, ceux-ci doivent être valables pour tous, depuis Adam jusqu’à nos jours. Si les 5 piliers étaient véridiques, comment peut-on affirmer alors dans le Coran que Noé, Abraham, Lot, les apôtres de Jésus etc. étaient des « muslimûn » alors qu’ils ne faisaient ni le hajj à la Mecque, ni le jeûne du mois de Ramadan ?

Ce premier constat élimine tout de suite le hadith des 5 piliers de l’islam comme provenant du Prophète. Notre Prophète n’a jamais prononcé ces mots car ils sont en réalité à contre-Coran… L’analyse coranique le prouve et l’étude même du hadith d’Ibn ‘Umar renforce ce que nous disons.

Si nous avions fait le chemin inverse en affirmant – sans traiter le hadith d’Ibn ‘Umar – que nous pensons qu’il y a 3 piliers en islam, on aurait répondu : « Rassul Allâh a dit ! Hadith Sahih ! Tu parles sans science ! Tues plus savant que les savants !? Allâh al-Musta’âne ! C’est l’époque des ruwaybidah ! » (et toute l’hystérie qui va avec)

Avec le chemin inverse, ces réponses ne sont plus possibles. L’histoire du hadith « sahih » selon la sahihologie nous l’avons exposé devant tout le monde. Le Coran nous l’avons maintenant cité avec quelques constats simples qui ne demandent pas d’effort intellectuel particulier. Islam, Fitra, les prophètes étaient muslimûn, leurs disciples aussi, donc les piliers de l’islam doivent convenir à toutes les époques. En effet, celui qui impose comme piliers à l’islam des pratiques cultuelles strictement musulmanes n’aura au final rien compris.

6. Les trois piliers de l’islam coranique ?

  1. Coran 2/62 : « Certes, ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Nazaréens, et les Sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Dieu, au Jour dernier et accompli de bonnes oeuvres, sera récompensé par son Seigneur; il n’éprouvera aucune crainte et il ne sera jamais affligé. »
  2. Coran 3/113-115 : « Mais ils ne sont pas tous pareils. Il est, parmi les gens du Livre, une communauté droite qui, aux heures de la nuit, récite les preuves de Dieu en se prosternant. Ils croient en Dieu et au Jour dernier, ordonnent le convenable, interdisent le blâmable et concourent aux bonnes œuvres. Ceux-là sont parmi les gens de bien. Et quelque bien qu’ils fassent, il ne leur sera pas dénié. Car Dieu connaît bien les pieux. »
  3. Coran 5/69 : « Ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Sabéens, et les Chrétiens, ceux parmi eux qui croient en Dieu, au Jour dernier et qui accomplissent les bonnes oeuvres, pas de crainte sur eux, et ils ne seront point affligés. »

Beaucoup d’autres versets vont dans le même sens… Ainsi, croire en Dieu (1), au Jour Dernier (2) et faire le Bien (3), voici les trois piliers qui se dégagent. Ce qui veut dire que ces passages sont la constitution de la religion celeste. C’est sur ces trois piliers que sont bâties selon nous la religion divine. Si nous partons de ce principe, beaucoup de portes risquent de s’ouvrir, mais j’arrête ici la réflexion ici pour cette thématique.

7. Le problème de la lecture atomiste

La lecture atomiste du Coran (c’est-à-dire le fait de découper le texte coranique petit bout par petit bout pour le commenter) est problématique, mais la découpe du patrimoine hadistique l’est tout autant.

Sélectionner une seule version du hadith d’Ibn ‘Umar et mettre de côté tout le reste nous a mené à dire que l’islam reposait sur cinq piliers et qu’il était impératif de les connaître. Mais cette lecture partiale et partielle de l’héritage hadistique fait encore plus sourire quand on essaie de faire des tests de cohérence entre ces hadiths.

On reste dans le Sahîh de l’imâm al-Bukhârî pour ne pas sortir des sentiers battus et le hadith « sahih » d’Abu Hurayrah sur la discussion entre le Prophète et l’ange Gabriel (numéro 50). Dans cette version « authentique » l’ange demande au Prophète de lui définir l’islam, il répond que l’islam consiste :

قَالَ: مَا الإِسْلاَمُ؟ قَالَ:  » الإِسْلاَمُ: أَنْ تَعْبُدَ اللَّهَ، وَلاَ تُشْرِكَ بِهِ شَيْئًا، وَتُقِيمَ الصَّلاَةَ، وَتُؤَدِّيَ الزَّكَاةَ المَفْرُوضَةَ، وَتَصُومَ رَمَضَانَ « 

  1. à croire en Dieu et de ne rien Lui associer
  2. à prier
  3. à donner l’aumône obligatoire
  4. à jeuner le mois de Ramadan

Etrangement, le hajj a disparu de cette version… Ce hadith, qualifié également de « sahih », ne met-il en avant que 4 piliers ? ou alors 5 comme le dit la version de Yahya b. Ya’mar dans le Sahîh de Muslim ? Rebelote, même problème… mais bon, la précision n’a aucune importance visiblement !

Autre exemple, dans le chapitre 31 de son premier livre sur la foi, Al Bukhari titre : La salât/prière fait partie de l’imân/foi (pas de l’islâm). Puis, il cite le Coran en 2/143 : « Dieu ne laissera pas perdre votre foi » et il explique que foi/imân signifie ici les prières en direction du Temple de Jérusalem.

Dans le hadith de Jibril, la salât fait partie de l’islâm, dans ce chapitre elle fait partie de l’imân !

Autre exemple encore, dans son chapitre 29 du Livre premier s’intitulant : Jeûner pendant Ramadan en espérant la récompense divine fait partie de l’imân (pas de l’islam) et il cite le hadith d’Abu Hurayrah au numéro 38.

Donc ici, jeûner fait partie de l’imân et dans l’autre hadith d’Abu Hurayra encore une fois, jeûner fait partie de l’islam.

Que fait-on avec toutes ces contradictions ? La seule chose d’authentique dans tout cela ce sont les hadiths « Sahih » qui se contredisent ! Les contradictions des hadiths sahih d’Al Bukhari sont … authentiques !

8. Vers une contre-argumentation ?

Voici la réponse d’un théologien d’obédience Shafi’ite à cet article :

« La science de hadith est rigoureuse de par son analyse et ses méthodes. On demande toujours aux gens de ne pas suivre aveuglement et de vérifier les narrations exposées dans ce genre de sujet. Mais certains préfèrent applaudir sans rechercher. Pire encore, ces gens qui applaudissent, traitent les autres de moutons et de suiveurs aveugles ! Quelle ironie ! En tout cas, ils se reconnaîtront.

Dans le cas exposé ici, on a plusieurs erreurs méthodologiques :

1- Le texte (y compris l’ensemble des commentaires) prouve que l’auteur est loin de la science de hadith. Le hadith dans sa version authentique est rapporté par plus de 4 narrateurs, dans environ une soixantaines de sources.

Hors sujet : Si on veut être pertinent dans la science de hadith, on ne dit pas qu’un tel hadith est devenu célèbre à cause des 40 nawawiyya. Cela ridiculise l’auteur, pas plus.

2- Pour présenter le statut de (اضطراب) – instabilité – dans un hadith, il faut exposer des narrations authentiques de ce hadith qui se contredisent entre elles pour avoir donner la conception imprécise du hadith. Mais on se demande pourquoi ne pas exposer la valeur des différents ahadith cités ?

Premièrement : le hadith rapporté par Abderrazzaq dans son musannaf (n°5012)
Faible : al-hawârî bin ziyâd est mentionné dans al-du’afâ’ de l’imam Abu hâtim.

Deuxièmement : le musannaf de Ibn Abi Shayba (n°30311) :
Faible : Yazîd as-Saksakî est majhûl (inconnu).

Digression : hadith dans musannaf de abderrazzaq (n°5011)
Faible : sila bin zufar est un mudallis

Troisièmement : hadîth du mustadrak (n°3722) :
Le hadith ne mentionne pas les piliers de l’islam, cette version est authentique.
Cette scène doit être complétee par l’anecdote du débat d’ibn ‘Umar avec le khârijî irakien qui vient l’interroger sur ce même sujet (n°4650) de sahih al-Bukhârî :

4650 – حدثنا الحسن بن عبد العزيز، حدثنا عبد الله بن يحيى، حدثنا حيوة، عن بكر بن عمرو، عن بكير، عن نافع، عن ابن عمر رضي الله عنهما: أن رجلا، جاءه فقال: يا أبا عبد الرحمن ألا تسمع ما ذكر الله في كتابه: {وإن طائفتان من المؤمنين اقتتلوا} [الحجرات: 9] إلى آخر الآية، فما يمنعك أن لا تقاتل كما ذكر الله في كتابه؟ فقال:  » يا ابن أخي أغتر بهذه الآية ولا أقاتل، أحب إلي من أن أغتر بهذه الآية، التي يقول الله تعالى: {ومن يقتل مؤمنا متعمدا} [النساء: 93] إلى آخرها « ، قال: فإن الله يقول: {وقاتلوهم حتى لا تكون فتنة} [الأنفال: 39]، قال ابن عمر: «قد فعلنا على عهد رسول الله صلى الله عليه وسلم إذ كان الإسلام قليلا، فكان الرجل يفتن في دينه إما يقتلونه وإما يوثقونه، حتى كثر الإسلام فلم تكن فتنة»، فلما رأى أنه لا يوافقه فيما يريد، قال: «فما قولك في علي، وعثمان؟» قال ابن عمر:  » ما قولي في علي، وعثمان؟ أما عثمان: فكان الله قد عفا عنه فكرهتم أن يعفو عنه، وأما علي: فابن عم رسول الله صلى الله عليه وسلم وختنه – وأشار بيده – وهذه ابنته – أو بنته – حيث ترون « 

Il s’agit du même hadith dans le Sahih d’Al Bukhari au n°4514, mais il semble qu’il ait été découpé par erreur lors de l’édition, le contenu est quasiment le même :

4514 – وَزَادَ عُثْمَانُ بْنُ صَالِحٍ، عَنْ ابْنِ وَهْبٍ، قَالَ: أَخْبَرَنِي فُلاَنٌ، وَحَيْوَةُ بْنُ شُرَيْحٍ، عَنْ بَكْرِ بْنِ عَمْرٍو المَعَافِرِيِّ، أَنَّ بُكَيْرَ [ص:27] بْنَ عَبْدِ اللَّهِ، حَدَّثَهُ عَنْ نَافِعٍ، أَنَّ رَجُلًا أَتَى ابْنَ عُمَرَ فَقَالَ: يَا أَبَا عَبْدِ الرَّحْمَنِ مَا حَمَلَكَ عَلَى أَنْ تَحُجَّ عَامًا، وَتَعْتَمِرَ عَامًا وَتَتْرُكَ الجِهَادَ فِي سَبِيلِ اللَّهِ عَزَّ وَجَلَّ، وَقَدْ عَلِمْتَ مَا رَغَّبَ اللَّهُ فِيهِ، قَالَ: «يَا ابْنَ أَخِي بُنِيَ الإِسْلاَمُ عَلَى خَمْسٍ، إِيمَانٍ بِاللَّهِ وَرَسُولِهِ، وَالصَّلاَةِ الخَمْسِ، وَصِيَامِ رَمَضَانَ، وَأَدَاءِ الزَّكَاةِ، وَحَجِّ البَيْتِ» قَالَ يَا أَبَا عَبْدِ الرَّحْمَنِ: أَلاَ تَسْمَعُ مَا ذَكَرَ اللَّهُ فِي كِتَابِهِ: {وَإِنْ طَائِفَتَانِ مِنَ المُؤْمِنِينَ اقْتَتَلُوا فَأَصْلِحُوا بَيْنَهُمَا، فَإِنْ بَغَتْ إِحْدَاهُمَا عَلَى الأُخْرَى فَقَاتِلُوا الَّتِي تَبْغِي حَتَّى تَفِيءَ إِلَى أَمْرِ اللَّهِ} [الحجرات: 9] {قَاتِلُوهُمْ حَتَّى لاَ تَكُونَ فِتْنَةٌ} [الأنفال: 39] قَالَ:  » فَعَلْنَا عَلَى عَهْدِ رَسُولِ اللَّهِ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ وَكَانَ الإِسْلاَمُ قَلِيلًا، فَكَانَ الرَّجُلُ يُفْتَنُ فِي دِينِهِ: إِمَّا قَتَلُوهُ، وَإِمَّا يُعَذِّبُونَهُ، حَتَّى كَثُرَ الإِسْلاَمُ فَلَمْ تَكُنْ فِتْنَةٌ « .
4515 – قَالَ: فَمَا قَوْلُكَ فِي عَلِيٍّ وَعُثْمَانَ؟ قَالَ: «أَمَّا عُثْمَانُ فَكَأَنَّ اللَّهَ عَفَا عَنْهُ، وَأَمَّا أَنْتُمْ فَكَرِهْتُمْ أَنْ تَعْفُوا عَنْهُ، وَأَمَّا عَلِيٌّ فَابْنُ عَمِّ رَسُولِ اللَّهِ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ، وَخَتَنُهُ» وَأَشَارَ بِيَدِهِ، فَقَالَ: «هَذَا بَيْتُهُ حَيْثُ تَرَوْنَ»

Si on revient aux commentaires des ahadith, on s’aperçoit que l’ensemble des narrations rapportées d’après Ibn ‘Umar présentent la scène de l’anecdote. On a plusieurs anecdotes relevant des interrogations des gens adressées à Ibn ‘Umar quant à son avis sur la fitna, d’autres anecdotes interrogent d’autres compagnons, ce qui est normal, les gens veulent prendre leurs avis.

Dans les narrations exposées, on a l’anecdote ds deux personnes qui s’interrogent (al-‘ala’ bin ‘arrâr et hibbân al-sulamî) et on a l’anecdote de l’irakien, adepte de la secte de khawârij. Mais quand on veut mettre le chapeau du premier sur la tête du second (proverbe arabe), on sort avec des résultats catastrophiques.

En résumé, le khârijî, l’irakien mentionné dans la version d’Al Hâkim et dans cette dernière version d’Al-Bukhârî, a eu un long débat avec Ibn ‘Umar. Cette dernière version explique pourquoi ibn ‘Umar l’a chassé à la fin de l’échange. Cette version explicite bien qui a raison et qui à tort sur le sujet de la fitna.

Et après on osera dire que les savants ne regardent pas les ahadith ensemble ! Il faut avoir un peu de recul et un peu de modestie. Ce qui est marrant, c’est que les savants disent qu’il faut regrouper tous les ahadith ensemble pour pouvoir les analyser. Donc soit vous ignorez la méthodologie des savants, et alors il vaut mieux apprendre auparavant, soit vous la connaissez et vous mentez. Kheir inchallah »

9. Réponse à cette « contre-argumentation »

Voici la réponse de l’auteur de l’article à la charge du théologien :

« Vous avez répété ce que la science classique avance sans apporter grand chose au débat malheureusement, si ce n’est dire qu’untel est faible et l’autre inconnu. Cette méthode d’authentification n’est pas très scientifique en réalité, car au sein même du corpus des « Authentiques », ‘Ikrimah fait dire à Ibn ‘Umar que le propos vient du Prophète et Nafi’ ne le fait pas : il arrête le propos à Ibn ‘Umar et son contradicteur irakien lui répond par le Coran (on le voit mal réfuter un propos prophétique si Ibn ‘Umar avait dit qu’il s’agissait d’une parole prophétique). Les autres traditions que vous affaiblissez selon la méthode classique des gens du Shâm ne font que renforcer ce malheureux constat : les rapporteurs de la scène divergent entre eux. Et pour la petite anecdote, la version d’As-Saksakî que vous avez affaiblie tout seul faisait remonter le propos au Prophète… Bref.

Dire qu’untel est un inconnu ou que tel autre est faible et celui-là fiable pour tenter de sauver les meubles (alors que deux versions classiquement authentiques divergent déjà) c’est faire exprès de ne pas voir la problématique. Ces mêmes témoins ont assisté à la scène.

L’appréciation de tel imam sur tel rapporteur est humaine et nous ne sommes pas obligés de prendre pour argent comptant ces jugements affirmés souvent sans preuve. C’est la scène entière qu’il vous faut authentifie, et non se focaliser sur une potentielle faiblesse d’un des rapporteurs.

Je laisse les lecteurs voir les dégâts de la sahihologie classique. On choisit telle chaîne au lieu de l’autre et on dit : « le Prophète a dit ! » En effaçant tout le reste…

Vous dites gentillement : « Ce qui est marrant, c’est que les savants disent qu’il faut regrouper tous les ahadith ensemble pour pouvoir les analyser. Donc soit vous ignorez la méthodologie des savants, et alors il vaut mieux apprendre auparavant, soit vous la connaissez et vous mentez. »

Ce que je constate et crois comprendre c’est plutôt un espèce de procès d’intention – ce qui n’est pas scientifique au passage. Restons dans les faits et purement les faits afin que la discussion soit plus sérieuse.

Prenons le cas du Sahîh d’Al Bukhari pour être très concret et que tout le monde puisse faire le constat. Le hadith numéro 8 et le hadith numéro 4514 sont espacés de plus de 4500 hadith entre eux.

Le premier attribue le propos au Prophète tandis que le second, qui se trouve dans un autre chapitre, ne le fait pas.

J’aimerai que vous m’expliquiez – devant tout le monde – où l’imâm al-Bukhârî, pour cet exemple clair net et précis, a regroupé les textes qui respectaient ses critères pour authentifier la scène du débat entre Ibn ‘Umar et l’irakien ? Ce n’est pas du tout la manière de procéder de l’imâm al-Bukhârî. Il n’a pas cherché à authentifier la scène et l’exactitude historique, il a essayé de trouver un hadith qui cadrait avec son chapitre :

  • Le hadith 8 se trouve dans le livre de la foi (et on voit en fait que c’est un chapitre écrit contre les hanafites au passage).
  • Le hadith 4514 se trouve dans le chapitre 30 du livre sur l’interprétation du Coran et il est en commentaire d’un verset.

Cet exemple contredit ce que vous affirmez en disant que les savants disent qu’il faut regrouper tous les ahadith ensemble pour pouvoir les analyser.

Je ne sais pas où al-Bukhârî, qui est un savant, a affirmé cela. D’autres le disent si on veut, mais la manière dont il répartit et découpe même les hadiths ne plaide pas en votre faveur. Ses critères (qui ne sont en réalité que des transmetteurs dont il accepte la transmission pour x raisons) sont conditionnés par l’idée qu’il a en tête dans le chapitre. Il veut un hadith pour son chapitre sur la foi, il va alors mettre les hadiths qui correspondent à ses critères dans ledit chapitre. C’est comme cela qu’il opère dans son ouvrage.

Donc il a cité la version de ‘Ikrima, selon Ibn ‘Umar, selon le Nabi dans son Livre sur la foi. Mais dans son Livre sur l’interprétation du Coran, vu que le contexte du débat d’Ibn ‘Umar avec l’irakien concernait un verset du Coran, il va citer la version de Nâfi’ selon Ibn ‘Umar et c’est ici Ibn ‘Umar qui donne son avis personnel.

Il faut donc lire plus de 4500 hadiths avant de tomber sur celui-ci. Il est évident qu’il n’a pas cherché à authentifier la scène en elle-même. Il s’est contenté de la « pureté » de la chaîne de transmission. Elle est authentique suivant la variante de ‘Ikrimah, selon Ibn ‘Umar donc le Nabi a dit telle parole. Il n’y a pas de comparaison dans son Sahih avec les autres témoins, ni même la moindre réflexion sur la divergence d’attribution au Prophète qu’il cite lui-même dans son Sahih.

C’est un des points de faiblesse de votre point 2. En effet, vous dites et je cites textuellement : « Pour présenter le statut de (اضطراب) – instabilité – dans un hadith, il faut exposer des narrations authentiques de ce hadith qui se contredisent entre elles pour avoir donner la conception imprécise du hadith. »

Cette règle s’applique aux sahihologues… qui écartent les textes non-authentiques selon eux avant de rentrer dans les contradictions. Il y a un gros défaut à procéder comme cela, mais pour ne pas alourdir je reste dans les quatre murs :

1 – Au sein des corpus « authentiques » l’attribution au Prophète fait débat. Au sein même du Sahih de Bukhari on trouve ce problème. On est donc en plein dans votre point 2 (qui n’est pas scientifique mais je l’expliquerai à part).

2 – Partant de ce constat, on a fait appel aux autres témoins qui se trouvent dans d’autres sources et on a vu que la confusion continuait même en dehors de Sahih-Land.

Relisez lentement les commentaires, nous sommes partis de la problématique de l’attribution du hadith au Prophète au sein du Sahih pour ensuite élargir le champ de recherche aux autres sources. Et les autres sources prouvent ce que nous disons : la sahihologie est en crise, il est impossible d’attribuer ce hadith au Prophète.

Je vais maintenant expliquer pourquoi le fait de ne confronter que les hadiths dits « sahih » en remettant les autres est une faute grotesque quand on analyse notre patrimoine hadistique. Et c’est à partir de ces mêmes quatre murs que je vais montrer en quoi il est irresponsable de procéder de la sorte, même si sur le papier cela a l’air correct. Je découpe ma réponse en 3 points en y ajoutant une conclusion pour que la lecture soit plus facile pour tout le monde.

Point 1 :

Pour que cette règle fonctionne, il faut que l’attribution du témoignage au témoin soit authentifiée à 100%. Qu’on soit sûr que ce que dit le temoin X soit vraiment de lui (même si ce qu’il dit est faux). On ne s’intéresse alors pas à la véracité du propos mais à son attribution.

=> Or il est pour ainsi dire impossible de procéder ainsi, c’est-à-dire de ne confronter que les textes jugés authentiques et ce, à cause de la nature de notre patrimoine (untel a dit à untel qui a dit à untel) !

Point 2 :

L’appréciation de la qualité d’un témoin dépend de l’appréciation humaine fluctuente des spécialistes. Un transmetteur jugé faible, l’est pour une partie des spécialistes mais pas pour l’autre par exemple. Sur quels critères le témoin a-t-il donc été affaibli ?

=> L’arbitraire dans l’appréciation des transmetteurs rend caduque la règle qui consiste à ne confronter que le « sahih ».

Point 3 :

Le fait de juger toute une chaîne de transmission est soumis également à l’arbitraire humain. Nous avions appris quand nous étions plus jeune que la règle suivante concernant l’authentification du hadith : dans le célèbre poème du Hâfidh al-‘Irâqi, al-alfiyâh, sur la science du hadith il est dit

وبالصحيح والضعيف قصدوا **** في ظاهر لا القطع والمعتمدُ

C’est-à-dire que les savants du hadith ont voulu donner un jugement « APPARENT » par le fait de déclarer un hadith par « authentique » ou « faible ». En somme, ce jugement n’est pas catégorique et peut être une erreur.

=> L’arbitraire dans l’appréciation du hadith en entier rend également caduque la règle qui consiste à ne confronter que le « sahih ». « Sahih » d’après qui ? Pourquoi serions-nous obligé de se plier aux raisonnements humains qui ont rendu tel ou tel hadith authentique ou faible ? En quoi sommes-nous contraint par l’humain ?

Donc le point 2 du cheikh consistant à dire que pour présenter le statut d’instabilité d’un hadith, il faut exposer des narrations authentiques de ce hadith qui se contredisent entre elles, sans prendre en compte celle qui sont affaiblis est juste faux pour les raisons que susmentionnées :

1 – L’incertitude quant à l’authentification du témoignage : que le transmetteur ait bien dit les propos qu’on lui impute
2 – L’arbitraire dans l’appréciation des transmetteurs
3 – L’arbitraire dans l’appréciation du hadith

La nature même de notre patrimoine hadistique rend cette règle bancale. Certes, elle peut sembler convaincante en apparence, en théorie, mais dans les faits elle est inapplicable. Et quant à l’affirmation consistant à dire que « la science de hadith est rigoureuse de par son analyse et ses méthodes », il semble préférable de ne pas la commenter outre mesure pour le moment, car elle ressemble davantage à une phrase placée là pour faire de la rhétorique et s’auto-rassurer qu’autre chose.

Article de Salik Al-Hanîf (chercheur indépendant)

Légers remaniements dans la rédaction par LVDH

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