L’un des premiers débats de l’histoire de l’islam : la place de la sunnah

De l’importance de la connaissance historique et de la régionalisation des traditions dans l’étude de la tradition prophétique afin d’éviter les erreurs des « sahihologues ».

Nous mettons en avant dans cette publication le célebrissime hadith de Hudhayfa ibn al-Yamân et ses différentes colorations en fonction de la provenance géographique des transmetteurs.

Ainsi, on s’aperçoit que les transmetteurs du Shâm (Grande Syrie) ont coloré le hadith en disant que pendant les périodes de troubles, il fallait obéir aveuglément au gouverneur – même si ce dernier nous frappait et nous volait ! – et suivre la « sunnah ». Ce hadîth aide à comprendre ce que signifie les termes « ahl as sunnah al jama’ah », à savoir : « Les gens de la Sunna du Shâm et du groupe de l’imâm qurayshite auquel il faut obéir ! »

Les transmetteurs de la région de Koufâ ont, quant à eux, coloré le hadith en disant que c’était le Coran qu’il fallait suivre. Ils étaient les « coranistes » de l’époque avant de tomber dans le chiisme sentimental.

Même hadith, même compagnon, même scène, mais deux versions différentes, suivant les deux régions elles aussi différentes qui étaient très fortement opposées politiquement !

Aussi, déclarer l’ensemble comme authentique et ne voir aucune influence politique derrière ces récits c’est ne comprendre strictement rien à la nature de notre patrimoine, c’est être empêtré dans la « sahihologie » classique (untel est fiable, untel aussi, cet autre également est « thiqah », c’est un rapporteur d’Al Bukhârî = conclusion, le hadith est sahîh !)

Or, il est important de bien saisir la nature de cette influence politique sur l’émergence des traditions avant d’entrer dans ce que l’on peut appeler le « fiqh des ruwaybidah » (le fiqh des quatre Ecoles ou des mille tendances islamiques).

Saisir cette guerre d’influence permet de comprendre d’où sortent certains hadiths comme par exemple l’interdiction formelle de manger de la viande d’un animal carnivore – ce qui contredit frontalement le Coran  – et comment notre fiqh a été influencé, à contre-Coran, par la discorde (fitna) pour devenir ce fiqh « ruwaybidite » que nous constatons tous les jours et qui se permet de donner un jugement sur tout et n’importe quoi, de la façon d’entre dans la mosquée par le pied droit à la façon de s’essuyer le derrière avec la main gauche, en passant par les positions à adopter pour copuler ou faire une sieste.

Et si le premier débat dans l’histoire islamique fut la place de la Sunnah dans la religion ?

Parmi les choses que mon professeur m’a apprises, c’est que le premier débat en islam, qui a duré près d’un siècle, fut celui autour de la place de la « Sunnah ». Aussi surprenant que cela puisse paraitre, deux « écoles de pensée » ont ainsi émergé :

  • Une école affirmant qu’il fallait suivre la sunnah et le gouverneur, à savoir l’école ummayade du Shâm.
  • Une école affirmant qu’il fallait suivre uniquement Coran (et non la sunnah… des gens du Shâm), à savoir l’école de Koufâ.

Tous les débats qui suivront autour de la croyance vont alors être conditionnés par cette première fracture. L’ash’arisme, le maturidisme et plus tard le salafisme sont en réalité les héritiers de l’école du Shâm selon laquelle il fallait suivre la sunnah et les gouverneurs.

Prenons donc l’exemple du hadîth très célèbre celui de Hudhayfâ ibn al-Yamân évoqué en introduction et comparons ses variantes :

  1. Les variantes des gens du Châm

Bukhârî , 3606 :
Dans ce texte, Hudhayfâ b. al-Yamân interroge le Prophète sur le mal qui risque de survenir. Le Prophète le met en garde contre des prédicateurs qui appelleront les gens aux portes de l’enfer car ils n’appelleront pas à suivre sa guidance. Ainsi, il faudra se prémunir de ces gens en suivant la masse des musulmans et obéir au gouverneur.

Muslim, 1847 :
Dans cette version, Hudhayfâ b. al-Yamân pose les mêmes questions au Prophète. Ce dernier lui recommande alors d’obéir au gouverneur et ce, même si notre dos est fouetté et que l’on vole nos biens !

2. Les variantes des gens de Koufâ

Al-Bazzâr, 2799.
Dans cette variante, Hudhayfa b. al-Yamân pose les mêmes questions au Prophète, mais celui-ci au lieu de lui adjoindre de suivre sa sunnah, ainsi que les gouverneurs et de se taire face à eux, même si ces dernier frappent et volent, il lui conseille de suivre le Livre de Dieu (Coran) et d’appliquer ce qui s’y trouve.

Une question se pose de suite : Comment le Messager de Dieu peut-il donner deux réponses totalement différentes à la même question posée et avec le même Compagnon ?!

En effet, une fois le Prophète dit à ce compagnon qu’il faut suivre sa guidance (on comprend sunnah) et obéir au gouverneur, même si c’est le pire d’entre eux, et une autre fois il dit qu’il faut suivre uniquement le Kitâb de Dieu…

Ceux qui tenteront, en vain, de concilier les deux hadîths, au lieu d’essayer de comprendre la contradiction manifeste qui se trouve derrière, se voileront la face en affirmant que le Prophète a tout dit et qu’il n’y a pas de contradiction. Pourtant, les contradictions de ce genre font sens dans l’histoire si on les admet et qu’on les analyse correctement. On évitera ainsi des crampes au cerveau inutiles…

Ainsi, ceux qui liront entre les lignes y verront autre chose : la manipulation des propos du Prophète (paix et bénédiction sur lui) pour des raisons purement politiques.

En effet, quand on analyse les chaînes de transmission on comprend effectivement le problème, mais quand on se contente de dire « ce rapporteur est honnête, celui-ci aussi » et ainsi de suite – comme cela est enseigné dans la science classique du hadîth – on ne fait que suivre aveuglément sans ne jamais rien comprendre au problème de fond.

3. informations à connaître sur les transmetteurs de ce hadith

Premièrement, il faut savoir que Hudhayfâ b. al-Yamân a vécu à Koufâ (Irak).

Maintenant, les transmetteurs qui rapportent de lui la version qui consiste à suivre la guidance prophétique et obéir aux gouverneurs sont des transmetteurs du Shâm (donc liés au pouvoir ummayade de l’époque).

Dans la chaîne de transmission d’Al Bukhârî, on trouve :

  • Yahya b. Mussa : Afghanistan
  • al-Walîd : Damas (Syrie)
  • Ibn Jâbir : Damas (Syrie)
  • Busr b. ‘Ubayd Allâh al-Hadramî : Shâm
  • Abu Idriss al-Khawlânî : Damas (Syrie. Il fut juge et prédicateur de cette ville)

Dans la chaîne de transmission de Muslim, on trouve :

  • Muhammad b. al-Mouthanna : Bassora (Irak)
  • al-Walîd b. Mouslim : Damas (Syrie)
  • ‘Abd ar-Rahman b. Yazîd b. Jâbir : Damas (Syrie)
  • Busr b. ‘Oubayd Allâh al-Hadramî : Shâm
  • Abu Idriss al-Khawlânî : Damas (Syrie)

On remarque alors que les premiers maillons des transmetteurs qui rapportent de Hudhayfa sont tous du Shâm. De même, avec l’autre version du Sahih Muslim, on constate également que les transmetteurs Abu Sallâm, Zayd b. Sallâm, Mu’awîya b. Sallâm, Yahya b. Hasân ont tous vécu au Shâm ou en sont originaires…

A présent, mettons en avant les transmetteurs de la version des gens de Koufâ :

  • Al-Housayn b. Mahdî : Bassora (Irak)
  • ‘Abd ar-Razzâk : Yémen (sud de l’Arabie)
  • Bakkâr b. ‘Abd Allâh : Yémen (sud de l’Arabie)
  • Khallâd as-Saffâr : Koufâ (Irak)
  • Farât c’est-à-dire al-Qazzâz : Koufâ (Irak)
  • Abu at-Tufayl (Compagnon)

Dans cette version, les premiers transmetteurs de Hudhayfa sont des Compagnons et des gens de Koufâ (Irak), et non du Shâm.

En réalité, cela traduit un conflit idéologique entre les gens du Shâm (Grande Syrie) et ceux de Koufâ (Irak). Les gens du Shâm, c’est-à-dire les ummayades, étaient en conflit avec les partisans de ‘Alî (originaires de Koufâ) qui étaient des dissidents au régime. On comprend dans ce contexte historique que l’autre groupe a cherché à insister sur la jama’ah/groupe, l’obéissance au gouverneur, le suivi de la sunnah qui au final appelle à obéir aveuglément au gouverneur même s’il est totalement injuste.

Ceci explique la naissance du groupe des « Ahl as sunnah wal jama’â » c’est-à-dire les gens de la sunnah (consistant à obéir aveuglément au gouverneur) et de la jama’â (c’est-à-dire le groupe majoritaire opposé aux dissidents de Koufâ). Les gens de Koufâ quant à eux insistaient sur le Coran et uniquement sur ce dernier. C’est ainsi qu’est née l’idée de « Ahl As Sunnah wal Jama’a ». D’ailleurs, les gens formatés à cette école disent tous :

  • « Nous sommes le groupe sauvé de l’égarement » 
  • « Les autres sont tous des égarés » 
  • « Il faut obéir au gouverneur, il faut donc suivre la Sunnah » 

 

On comprend dès lors parfaitement que cette idéologie a été amenée bon gré mal gré à utiliser la « Sunnah » – quand elle n’a pas carrément inventé des hadiths pour légitimer ses positions – afin d’égarer les gens et les occuper avec des détails insignifiants.

En lisant entre les lignes, on peut très facilement déduire que le premier débat en islam a porté sur la place de la « Sunna » face au Coran : est-ce que le Prophète (paix et bénédiction sur lui) est venu avec une religion et une sunnah nous ordonnant d’obéir aveuglément au gouverneur ? Etait-ce là le but de son message ? N’est-ce pas là le début de la déformation de la religion à des fins politiques ? Il semble évident que la réponse est positive.

Bien entendu, les partisans de la « sahihologie » ne verront rien, ne comprendront rien à cela, se voileront la face et se contenteront de dire « untel est honnête, selon untel qui est honnête, selon untel qui est honnête » donc le hadith est sahîh et il faut l’accepter bêtement et simplement et ce, en faisant fi de toute l’instrumentalisation politique se trouvant en toile de fond et qui est mise en avant, paradoxalement, par l’analyse de ces mêmes chaînes de transmission…

Pendant combien de temps continueront-ils de tromper ainsi les gens ?

Par Salik al-Hanîf (chercheur indépendant)

 

Compléments d’informations

 

Il ne faut pas chercher sans cesse à concilier les hadiths car, dans le cas contraire, on ne peut percevoir l’histoire et la manigance qui se cache derrière plusieurs d’entre eux. Hudhayfa b. al-Yamân a fini sa vie à Koufâ, les transmetteurs kufites, donc anti-régime umeyyade, ne parlent pas du tout d’obéissance au gouverneur, mais de suivi des recommandations coraniques.

Les hauts placés du pouvoir rapportent le même hadith de Hudhayfa au Shâm (centre du pouvoir umeyyade) et étrangement son hadith se transforme en obéissance au gouverneur et en suivi de la « guidée » du Prophète (la sunnah). Quand on analyse un texte et des sources divergentes, il faut les laisser parler. Entendre ce que les textes disent sans chercher à concilier dans un premier temps. Cela permet de dégager des tendances. En faisant ainsi avec tout le patrimoine, on peut voir clairement l’influence de diverses régions de l’empire et des groupes politiques sur l’invention des hadiths. Sinon, on retombe dans les travers de la sahihologie classique.

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