Verra-t-on Allah dans l’au-delà ?

Il y a en fait des divergences quant à la possibilité ou non de voir Allah dans l’au-delà au sein de la Ummah et ce, même au sein du sunnisme contrairement à ce que l’on peut entendre. D’ailleurs, les théologiens qui ont affirmé cette possibilité divergèrent notamment sur le fait de savoir si nous verrons Allah avec nos yeux actuels ou avec une capacité autre[1].

D‘après les paroles de l’Imâm Abû Ḥanîfah dans son ouvrage « Fiqh al Akbar », nous comprenons qu’il serait possible de voir Allah dans deux situations : le Jour du jugement dernier et au Paradis.

Mais en général, les Sunnites évoquèrent trois positions sur la question :

  • Les Mâturidites et plusieurs Ash’arites, comme l’Imâm Fakhr ad Dîn ar Râzî, considèrent qu’Allah sera vu avec les yeux.
  • Les autres Ash’arites considèrent qu’Allah sera vu, mais avec une autre capacité que celle des yeux actuels.
  • Plusieurs Salafs, comme Mujâhid Ibn Jabr[2] ou encore ‘Ikrimah[3], ont considéré qu’Allah ne pourra pas être vu le Jour dernier. Cette position est attribuée aux Mu’tazilites, mais elle est également une position sunnite comme le rapporte Ibn Ḥajar al ‘Asqalânî dans « Fatḥ al Bârî » de la part de plusieurs Salafs. De même, l’Imâm Al Qurṭubî rapporte la divergence dans son Tafsîr (exégèse) de ce verset.

De plus, d’aucuns avancent qu’un verset coranique peut laisser supposer la possibilité de voir Allah. En effet, il cite le verset de la sourate Al Qiyâmah dans lequel Allah dit :

وُجُوهٌ يَوْمَئِذٍ نَّاضِرَةٌ ـ إِلَى رَبِّهَا نَاظِرَةٌ
« Ce jour-là, il y aura des visages resplendissants ¤ qui regarderont (Nâẓirah) leur Seigneur. »[4]

Mais les théologiens divergèrent concernant la signification du terme « Nâẓirah – نَاظِرَةٌ » présent dans le verset en question : provient-il du verbe « Naẓara » signifiant « regarder » ou bien du même verbe « Naẓara » mais signifiant « attendre » ?

Cette question trouve sa source, notamment dans le fait qu’Iblîs demanda à Allah un délai en utilisant ce verbe mais avec le second sens :

قَالَ فَأَنظِرْنِي إِلَى يَوْمِ يُبْعَثُونَ ـ قَالَ إِنَّكَ مِنَ المُنظَرِينَ
« « Accorde-moi un délai (Fanẓirnî), dit (Shayṭân) jusqu’au jour où ils seront ressuscités. » ¤ [Allah] dit : « Tu es de ceux à qui délai (Munẓarîn) est accordé. » » [5]

Ainsi, pour plusieurs Salafs le verset de la sourate Al Qiyâmah n’affirme pas une vision, mais plutôt le fait que les « visages resplendissants » attendront la récompense d’Allah (le Paradis).

Concernant ce sujet, l’Imâm Ibn al Baqqâl[6] a répondu à l’échange épistolaire dans lequel l’Imâm Abû Zayd[7] le questionna. A la onzième question concernant le verset susmentionné, on apprend que plusieurs savants s’en soient servis pour affirmer la vision le Jour Dernier et ce, en conformité avec la demande de Mûsâ[8] de voir Allah[9]. Abû Zayd poursuivit en disant qu’il avait également appris que des savants niaient le fait que le verset de la sourate Al Qiyâmah affirmait la vision avec certitude.

Ibn al Baqqâl lui répondit alors que l’argument ici n’est pas le double sens que l’on donne au terme « Nâẓirah », mais il se trouve dans la suite de ces deux versets. En effet, Allah dit que des visages assombris attendront une catastrophe, et non qu’ils verront une catastrophe se produire :

وَوُجُوهٌ يَوْمَئِذٍ بَاسِرَةٌ – تَظُنُّ أَن يُفْعَلَ بِهَا فَاقِرَةٌ
« Et il y aura ce jour-là, des visages assombris (terrorisés), ¤ qui s’attendent à subir une catastrophe. »[10]

Ainsi, l’Imâm Ibn al Baqqâl répondit en mettant en parallèle les termes des versets selon la règle d’Al Muqâbalah. Il dit ainsi qu’Allah utilisait « Nâḍirah » (resplendissant) dans le premier verset en lien avec « Bâsirah » (assombris) dans le troisième, puis « Nâẓirah » (attendre une récompense) dans le second verset en lien avec « Fâqirah » (attendre un châtiment) dans le quatrième.[11]

En effet, cette règle de la langue arabe implique une forme de réciprocité dans les termes utilisés :

« Ce jour-là, il y aura des visages resplendissants ¤ qui attendront (la récompense de) leur Seigneur ; ¤ et il y aura ce jour-là, des visages assombris, ¤ qui s’attendent à subir une catastrophe. »

Malheureusement, et cette question en est une bonne illustration, trop de gens sont obsédés par le fait de considérer ceux qui ne partagent par leurs convictions comme des égarés, voire des mécréants. Or, la divergence ici est existante au sein de la Ummah, et même au sein du sunnisme. De plus, les Salafs n’ont pas traité Mujâhid et ‘Ikrimah d’égarés ou de mécréants, sachant que ‘Ikrimah mawlâ Ibn ‘Abbâs était Khârijite voire Mu’tazilite quant à sa position sur la vision d’Allah. De même, Qatâdah Ibn Di’âmah[12] et Sulaymân Ibn Salḥân[12] étaient Qadarites.

Rappelons-nous que l’erreur est humaine et qu’Allah ne nous a jamais demandé de trouver la vérité, mais plutôt de faire l’effort pour y parvenir.

Au final, cette question est un sujet de détail sur laquelle les musulmans ont divergé :

  • La position majoritaire chez les Sunnites est l’affirmation de la vision d’Allah dans l’au-delà. Certains ont nié cela et les autres ont divergé quant à la manière.
  • Les Chiites duodécimains ont nié la vision.
  • Les Zaydites ont nié la vision.
  • Les Mu’tazilites ont nié la vision.

 

Qu’Allah nous permette de comprendre.

Equipe Al Amânah

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[1] Toutefois, quel que soit « l’outil » avec lequel nous regardons, nous pouvons objecter qu’un regard implique une direction. Or, Allah n’a pas de direction…

[2] L’un des spécialistes du Tafsîr (exégèse coranique) qui fut l’élève de ‘Abdullah Ibn ‘Abbâs.

[3] Comme le rapporte ‘Abd Ibn Ḥumayd. Il fut l’élève d’Ibn ‘Abbâs et un spécialiste du Tafsîr (exégèse coranique).

[4] Coran (Al Qiyâmah 75/22-23)

[5] Coran (Al A’râf 7/14)

[6] Savant Mâlikite du VIIIe siècle, originaire de Fès (Maroc).

[7] Savant Mâlikite du VIIIe siècle.

[8] En effet, Mûsâ demanda à Allah de le voir (Al A’râf 7/143) :

لَمَّا جَاء مُوسَى لِمِيقَاتِنَا وَكَلَّمَهُ رَبُّهُ قَالَ رَبِّ أَرِنِي أَنظُرْ إِلَيْكَ قَالَ لَن تَرَانِي وَلَكِنِ انظُرْ إِلَى الْجَبَلِ فَإِنِ اسْتَقَرَّ مَكَانَهُ فَسَوْفَ تَرَانِي فَلَمَّا تَجَلَّى رَبُّهُ لِلْجَبَلِ جَعَلَهُ دَكًّا وَخَرَّ موسَى صَعِقًا فَلَمَّا أَفَاقَ قَالَ سُبْحَانَكَ تُبْتُ إِلَيْكَ وَأَنَاْ أَوَّلُ الْمُؤْمِنِينَ

Et lorsque Mûsâ vint à Notre rendez-vous et que son Seigneur lui eut parlé, il dit : « Ô mon Seigneur, montre-Toi à moi pour que je Te voie ! » Il dit : « Tu ne Me verras jamais ; mais regarde le Mont : s’il tient en sa place, alors tu Me verras. » Mais lorsque son Seigneur Se manifesta au Mont, Il le pulvérisa, et Moïse s’effondra foudroyé. Lorsqu’il se fut remis, il dit : « Gloire à toi ! A Toi je me repens ; et je suis le premier des croyants ».

[9] Puisqu’il ne semble pas envisageable qu’un Messager demande à Son Seigneur une chose qui soit impossible à réaliser. Toutefois, nous pouvons répondre à cela que le fait qu’un Messager se repente auprès d’Allah pour la demande qu’il Lui fit peut également témoigner que cette dernière est inconcevable et inappropriée. En effet, ce qui montre qu’une telle demande n’est pas compatible avec le dogme (‘Aqîdah) est le fait qu’on ne se repente pas d’une croyance établie par Allah. De plus, Allah utilise le terme « لن » dans le verset qui exprime une négation absolue dans le futur ou futur proche et donc le fait que Mûsâ ne pourra JAMAIS voir Allah. Enfin, ajoutons qu’Ibrâhîm ne s’est pas repenti après avoir demandé à Allah de lui montrer comment Il ressuscitait les morts, ce qui montre que sa demande n’était pas contradictoire avec la croyance islamique.

[10] Coran (Al Qiyâmah 75/24-25)

[11] « Ajwibah al ‘Allâm al Faqîh » Ibn Baqqâl, p.29.

[12] Il fut l’élève d’Anas Ibn Mâlik.

[13] L’un des premiers Tâbi’ûn.

 

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