Est-il légitime de comparer les sciences islamiques aux sciences médicales pour affirmer que les diplômes sont nécessaires en matière religieuse ?

C’est souvent que je constate le parallèle effectué entre les sciences religieuses et les sciences médicales par des théologiens ou des musulmans lambdas et ce, dans le but de démontrer tout comme nous ne nous faisons pas soigné par le premier venu et que nous nous dirigeons vers des spécialistes, il en va de même en islam où l’on ne peut comprendre correctement le Coran ou les sciences islamiques sans passer par l’intermédiaire d’un théologien. Je n’ai jamais compris cette volonté de comparer les deux domaines et je trouve même cela totalement incohérent.

La situation est limpide : conditionner le fait d’enseigner ou de donner son avis en islam à l’obtention du savoir par chaîne de transmission et à l’obtention de ijâzât (licence) ne repose sur rien de fondamental (voire rien de cohérent), puisque ni le Coran, ni la sunna, ni même les conditions des uṣuliyyûn (pincipologues) spécialisés dans le domaine n’impose une telle condition. Conséquemment, si cette condition imposée arrive à convaincre certaines personnes, alors il faut laisser le droit à ceux qui ne sont pas convaincus de s’en abstenir et de l’exprimer.

Mais, à court d’argument, les partisans de cette thèse s’en remettent à des analogies plus qu’hasardeuses et se mettent à comparer la connaissance religieuse et islamique au domaine de la science médicale. En effet, il n’est pas rare d’entendre, chez ceux qui prônent à tout prix le fait d’avoir des diplômes pour avoir le droit d’avoir une opinion en islam et un esprit critique, qu’un musulman ne peut pas s’exprimer sur la religion s’il n’a pas reçu un savoir auprès de personnes disposant d’une chaîne de transmission remontant jusqu’au Prophète. En plus de croire aveuglément que de telles chaînes soient totalement préservées de la falsification, ils comparent cela au médecin qui ne peut pratiquer la médecine qu’après plusieurs années d’étude en université et l’obtention d’un diplôme.

Or, cette « analogie » semble ignorer complètement plusieurs points fondamentaux :

  • La médecine s’est pratiquée et enseignée durant des millénaires (parfois de manière rudimentaire) sans les conditions très récentes de diplôme et de cursus universitaire, et il en est de même en islammologie. En effet, les périodes antiques et médiévales en témoignent, tout comme l’histoire récente des universités d’Europe nées au XIe siècle seulement, un peu plus tôt en Afrique du Nord. Ainsi, pendant longtemps, les avancées scientifiques en général se firent à contre sens du pouvoir officiel et ce, jusqu’au XVIe siècle encore comme en témoigne la condamnation à mort de Giordano Bruno par le Saint-Office à Venise en 1600 pour avoir affirmé l’héliocentrisme. D’ailleurs, en Europe notamment, il faudra attendre le XVIe siècle et André Vésale pour que l’on pratique les premières dissections et que la médecine, encore fondée sur les théories grecques antiques d’Hippocrate et de Galien, fasse un véritable bond (chirurgie moderne, lois de la circulation sanguine…).
  • Cette « analogie » omet également de préciser que si ces conditions de diplôme sont imposées aujourd’hui, dans certaines sociétés seulement, c’est aussi pour des raisons de respect des cadres légaux, judiciaires et éthiques afin d’organiser la société, contrôler les besoins des personnels médicaux en fonction d’un numerus clausus ou encore pour fixer des budgets clairs pour les dépenses de l’Etat. Or, ce besoin de rationaliser les effectifs et les ressources économiques n’est pas présent en islam de nos jours, du moins pas en Europe.
  • De même, il a fallu évidemment passer de l’époque du « chirurgien-barbier » à celle du « chirurgien spécialisé et compétent » en encadrant officiellement l’exercice de la pratique médicale afin d’éviter les dérives. Pourquoi ? Car cela relève des prérogatives d’un Etat soucieux de protéger sa population. Or, en France du moins, l’Etat est dissocié du culte. Il n’a donc pas à imposer un cadre légal d’apprentissage en université pour autoriser les gens à parler et donner leur opinion. Les théocraties imposent évidemment ce cadre officiel par la mise en place d’un enseignement étatique contrôlé, car elles veulent imposer une conception de la religion au détriment d’autres approches qu’elles estiment relever de l’égarement ou de la mécréance. Elles mettent donc en œuvre les moyens de contrôler l’opinion et la parole publique. Mais ce n’est pas parce qu’un Etat théocratique agit de la sorte, que la « voie juste » à emprunter est garantie par le moyen en question. L’un n’a aucun rapport avec l’autre, soyons clairs.
  • Enfin, comparer la médecine et les sciences islamiques c’est ne pas prendre en compte que la médecine, en plus de son aspect théorique, insiste grandement sur l’aspect pratique devant mener à la chirurgie, à l’auscultation, aux soins, etc.. Or, en matière de sciences religieuses, il n’y a que les aspects de la théorie et de la réflexion qui soient développés et mis en avant. Ainsi, alors que la médecine s’adresse à certains en particulier, le message coranique s’adresse à tous et demande à chacun d’entre nous de raisonner pour comprendre et méditer sur les versets divins. Le Coran ne limite pas cela à un groupe particulier comme le font certaines personnes, car ce qui compte c’est d’être sincère, d’avoir certaines compétences à la portée de plus d’un et une méthodologie sérieuse et honnête. En outre, les études de médecines mettent en avant l’aspect pratique très tôt dans le cursus.

Ce que les partisans de cette analogie ne perçoivent c’est la différence qu’il y a entre connaître la théorie médicale et la pratique. Evidemment qu’une personne ne pas pouvoir en soigner une autre si elle n’est pas compétente car soigner nécessite en ce cas de maîtriser non seulement la théorie mais également l’aspect pratique. Or, connaître une science de façon purement théorique ne nécessite pas les mêmes compétences que sa connaissance mêlant théorie et pratique, et ceci est valable dans tous les domaines.

Je ne peux demain devenir cuisinier sans jamais avoir cuisiné et ce, même si  j’ai mémorisé plusieurs recettes. La raison en est simple : connaître une recette par cœur dans les moindres détails et le sens de tous les termes techniques ne signifie pas être un bon cuisinier car il y a un fossé entre la théorie et la pratique.

Dans le domaine qui est le mien, celui de l’enseignement et de la recherche historique, il y a également une grande différence entre le fait de savoir enseigner (didactique, aspect pratique) et le fait de connaître très bien un sujet historiquement. Exceller dans l’enseignement nécessite forcément de la pratique pendant des années et les meilleurs professeurs ne sont pas forcément les meilleurs historiens. En revanche, connaître un sujet historique et performer dedans ne nécessite pas forcément des années d’études en université, des diplômes ou des recherches dans un cursus classique. Je connais à ce titre plusieurs personnes de formation médicale, théologique ou autres qui , sans avoir de diplôme d’historien, sont très érudites dans plusieurs sujets historiques et ont même rédigé des articles et des livres sur le sujet pour réfuter avec brio des thèses de spécialistes.

Cessons donc de faire des analogies avec le monde contemporain quand cela arrange nos intérêts, et de les rejeter la seconde suivante quand ça ne les arrange plus. Soyons objectifs et sincères. Ce qui est paradoxal chez les tenants de cette position c’est qu’ils sont les premiers à affirmer qu’il faut suivre le Coran et la sunna pour ensuite ajouter des conditions qui ne sont présentes ni dans l’un ni dans l’autre.

En conséquence, j’affirme qu’aucun texte fondamental ne permet de conditionner l’apprentissage et la diffusion du savoir à celui ou celle qui aurait des chaînes de transmission (souvent déclaratives) à faire valoir ou des diplômes. Le message de l’islam s’adresse à toutes et tous, aux douées de raison et d’intelligence et, à partir du moment où Celui (Dieu) qui délivre un message précise que ses destinataires sont un ensemble et non un groupe en particulier et une élite, alors il n’y a pas lieu, sans argument de surcroît, de limiter son accès et sa transmission à des conditions rajoutées par la main de l’Homme.

Que Dieu nous permette de comprendre.

William Laywis

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