Les Salaf et la tolérance

Quand bien même il faudrait considérer, à tort ou à raison, une personne ayant des positions doctrinales différentes des nôtres comme “égarée” au niveau dogmatique et non-sunnite, cela devrait-il nous empêcher de profiter d’elle dans d’autres domaines scientifiques afin d’élargir notre champ des savoirs ? La réponse est évidemment non et ce, même si le sectarisme ambiant tend à nous faire adopter d’autres attitudes.

Ainsi, Thawr Ibn Zayd ad Dîlî comptait parmi les savants véridiques de Médine. Mâlik rapporta de lui, tout comme le fit Sulaymân Ibn Hilâl, Abû Uwways et Ad Darâwardî. Or, personne ne l’accusait de mensonge et ce, bien qu’il s’affiliât à la position des Khawârij et des Qadarites. Aḥmad Ibn Ḥanbal disait : « Son Ḥadîth est bon, Mâlik a certes rapporté de lui. » Abû ‘Umar disait alors : « C’est comme s’il disait qu’il suffisait (pour être accepté) que Mâlik ait rapporté de lui. »[1]

De même, Ibn Ḥajar al Makkî fut questionné à propos de l’acceptation du témoignage des Mu’tazilites lorsque l’on constate chez eux qu’ils insultent des Ṣaḥâbah. Il répondit : « Qu’Allah, gloire à Lui le Très-haut, nous fasse profiter de Ses sciences. Est accepté le témoignage des Mu’tazilites, Rawâfiḍ et autres parmi les innovateurs tant que nous ne les considérons pas comme mécréants à cause de leur Bid’ah (innovation) et Allah, gloire à Lui le Très-haut, est le plus savant. »[2]

Le Salaf Ṣâliḥ, Qatâdah Ibn Di’âmah (mort en 117 H.), élève du Ṣaḥâbî Anas Ibn Mâlik, partageait également une position considérée comme un égarement : celle du Qadar[3]. Adh Dhahabî a dit de lui : « Il faisait partie des gardiens de la science et de ceux que l’on cite en exemple en ce qui concerne la force de mémorisation… Il est un argument par consensus lorsqu’il indique clairement de qui il a entendu, car il est un Mudallis (qui dissimule) connu par cela. Il avait la position du Qadar – nous demandons à Allah l’indulgence – malgré cela, personne n’a remis en cause sa véracité, sa probité et sa science mémorisée. Il se peut qu’Allah l’excuse ainsi que ses semblables parmi ceux qui ont adopté une Bid’ah par laquelle ils voulaient glorifier le Créateur et L’exempter de tout défaut et qui ont déployé leurs capacités (Ijtihâd). Allah est le Juge parfait, bon envers Ses serviteurs et on ne Le questionne pas sur ce qu’Il fait. Quant au grand parmi les Imâms de la science, lorsque ses propos exacts et justes foisonnent, que l’on connait sa recherche sincère de la vérité, la largesse de sa science, qu’apparait son intelligence et que l’on connait sa droiture, sa crainte et son suivisme, il lui sera pardonné ses erreurs. Nous ne le rendrons pas égaré, ni ne le rejetterons en oubliant ainsi ses mérites. Certes oui, nous ne le suivrons pas dans sa Bid’ah et son erreur et nous espérons de lui le repentir pour cela. »[4]

Mais Qatâdah n’était pas le seul dans ce cas et Adh Dhahabî dit d’ailleurs : « Un groupe a été touché par le Qadar et ses Ḥadîths se trouvent dans les deux authentiques ou l’un des deux, car il a été qualifié par la sincérité et le sérieux. »[5] Il dit aussi dans la biographie du Salaf Ṣâliḥ ‘Abd al Majîd Ibn al ‘Azîz Ibn Abî Rawad al Makkî (mort en 206 H.) : « Il était Murji`ite, mais malgré cela il a été rendu fiable par Aḥmad et Yaḥyâ ibn Ma’in. » Pourtant, Aḥmad a dit : « il abusait dans le Irjâ’. »[6]

Quoiqu’il en soit, c’est l’Imâm Ash Shâfi’î qui s’illustrera ici afin que nous puissions profiter de son comportement. L’un de ses Shuyûkh (enseignants) s’appelait Ibrâhîm Ibn Muhammad Ibn Abî Yaḥyâ et, en plus d’être opposé à l’Imâm Ash Shâfi’î en de nombreux points relevant de la ‘Aqîdah (puisqu’il était Mu’tazilite, Chiite et Qadarî), il fut vivement critiqué par les savants du Ḥadîth et ce, alors même que son élève en faisait des éloges et qu’il attesta de sa fiabilité.

En effet, voici quelques critiques à son égard :

  • ‘Abdallah Ibn Aḥmad, le même qui incendia Abû Ḥanîfah, a dit selon son père : « Il était Qadarî, Mu’tazilite, Jahmî et tous les fléaux étaient en lui… »
  • Bishr Ibn al Mufaḍḍal a dit : « J’ai interrogé les Fuqahâ de Médine à son sujet et tous m’ont dit qu’il était menteur. »
  • Il est également rapporté que Yaḥyâ, opposé à Ash Shâfi’î comme susmentionné, a dit : « Il possédait en lui trois marques distinctives : il était menteur, Qadarî et Râfîḍî. »
  • Al ‘Ajlî a dit : « Il était Qadarî, Mu’tazilite, Râfîḍî. C’est l’homme qui mémorisait le plus et il a appris (entendu) une science énorme. »[7]

Et pourtant… :

  • Al Bazzâr a dit : « Il faisait partie des professeurs d’Ash Shâfi’î […]. »
  • Isḥâq Ibn Râhawayh (l’un des Shuyûkh d’Al Bukhârî) a dit : « Je n’ai pas vu quelqu’un prendre comme argument Ibrâhîm Ibn Abî Yaḥyâ autant que ne le fit Ash Shâfi’î. »
  • Ar Rabî’ a entendu Ash Shâfi’î dire : « Ibrâhîm Ibn Abî Yaḥyâ était Qadarî […] et il était Thiqah (fiable) dans le Ḥadîth. » [8]

Ainsi, ne voyez-vous donc pas que, malgré les multiples critiques et mises en garde, notre l’Imâm Ash Shâfi’î prenait de ce savant ce qu’il y avait de bon à prendre nonobstant le fait évident qu’il divergeait en de nombreux points relevant de la ‘Aqîdah ?

En d’autres termes, alors même que cet homme était un Mu’tazilite, un Qadarî et un Râfiḍî reconnu, l’un des plus grands Imâms des Salafs le considérait et s’asseyait devant lui pour apprendre. Or, le fanatisme de notre époque est tel que l’on ne se gêne plus pour mettre en garde contre des hommes et des femmes de science et ce, pour la simple raison qu’ils divergent parfois avec ce que nous considérons comme la seule voie juste et bonne. Cela est consternant, mais surtout révélateur du carcan idéologique dont on est victime et que l’on impose aux membres de la communauté musulmane sous peine de rejet.

Qu’Allah nous permette de comprendre que l’islam est riche et vaste et qu’il n’a pas de clergé…

Equipe La voie du Hanîf

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[1] Siyar A’lâm an Nubalâ` dans sa biographie :

ثور بن زيد الديلي هو من أهل المدينة ، صدوق . روى عنه مالك بن أنس وسليمان بن بلال وأبو أويس والدراوردي .

لم يتهمه أحد بالكذب ، وكان ينسب إلى رأي الخوارج والقول بالقدر ، ولم يكن يدعو إلى شيء من ذلك .

قال أحمد بن حنبل : هو صالح الحديث ، وقد روى عنه مالك .

قال أبو عمر : كأنه يقول حسبك برواية مالك عنه ، وتوفي ثور بن زيد هذا سنة خمس وثلاثين ومائة لا يختلفون في ذلك ، وذكر الحسن بن علي بن المديني قال: كان يحيى بن سعيد يأبى إلا أن يوثق ثور بن زيد وقال : إنما كان رأيه ، وأما الحديث فإنه ثقة.

[2] .

في « الفتاوى الفقهية الكبرى » لابن حجر المكي 4/355 :  » و سئل : رحمع الله تعالى هل تقبل شهادة المعتزلة إذا تبين منهم سب الصحابة أم لا ؟

فأجاب : نفعنا الله سبحانه وتعالى بعلومه يقول : تقبل شهادت المعتزلة و الرافضة و غيرهما من سائر المبتدعة ما لم نكفرهم ببدعتهم والله سبحانه وتعالى أعلم. »

[3] Cette position dogmatique consiste à nier le Qadar (destin) et à attribuer la création des actes aux créatures et non à Allah.

[4] Siyar A’lâm an Nubalâ (5/271) :

قتادة بن دعامة السدوسي المتوفى سنة 117 في قوله في القَدَر .. حيث قال الذهبي عنه في السير (271/5) :  » … وَكَانَ مِنْ أَوْعِيَةِ العِلْمِ، وَمِمَّنْ يُضرَبُ بِهِ المَثَلُ فِي قُوَّةِ الحِفظِ … وَهُوَ حُجّةٌ بِالإِجْمَاعِ إِذَا بَيَّنَ السَّمَاعَ، فَإِنَّهُ مُدَلِّسٌ مَعْرُوْفٌ بِذَلِكَ، وَكَانَ يَرَى القَدَرَ – نَسْأَلُ اللهَ العَفْوَ -. وَمعَ هَذَا، فَمَا تَوقَّفَ أَحَدٌ فِي صِدقِه، وَعَدَالَتِه، وَحِفظِه، وَلَعَلَّ اللهَ يَعْذُرُ أَمْثَالَه مِمَّنْ تَلبَّسَ بِبدعَةٍ يُرِيْدُ بِهَا تَعْظِيْمَ البَارِي وَتَنزِيهَه، وَبَذَلَ وِسْعَهُ، وَاللهُ حَكَمٌ عَدلٌ لَطِيْفٌ بِعِبَادِه، وَلاَ يُسْأَلُ عَمَّا يَفْعَلُ.

ثُمَّ إِنَّ الكَبِيْرَ مِنْ أَئِمَّةِ العِلْمِ إِذَا كَثُرَ صَوَابُه، وَعُلِمَ تَحَرِّيهِ لِلْحقِّ، وَاتَّسَعَ عِلْمُه، وَظَهَرَ ذَكَاؤُهُ، وَعُرِفَ صَلاَحُه وَوَرَعُه وَاتِّبَاعُه، يُغْفَرُ لَهُ زَلَلُهُ، وَلاَ نُضِلِّلْهُ وَنَطرْحُهُ وَنَنسَى مَحَاسِنَه. نَعَم، وَلاَ نقتدِي بِهِ فِي بِدعَتِه وَخَطَئِه، وَنَرجُو لَهُ التَّوبَةَ مِنْ ذَلِكَ. »

[5] Siyar (7/21) :

ولم يكن قتادة الوحيد فقد وقع غيره في نفس ماوقع فيه ، قال الذهبي في السير (21/7) : « قد لطخ بالقدر جماعة وحديثهم في الصحيحين أو أحدهما ، لأنهم موصوفون بالصدق والإتقان »

[6] Siyar (9/434) :

وقال الذهبي في السير (434/9) في ترجمة عبد المجيد بن عبد العزيز بن أبي روّاد المكي المتوفى سنة 206 :  » كَانَ مِنَ المُرْجِئَةِ، وَمَعَ هَذَا فَوَثَّقَهُ: أَحْمَدُ، وَيَحْيَى بنُ مَعِيْنٍ. وَقَالَ أَحْمَدُ: كَانَ فِيْهِ غُلُوٌّ فِي الإِرْجَاءِ « 

[7] A lire certaines accusations malgré les éloges d’Ash Shâfi’î, c’est à se demander si le contexte de l’époque n’engendrait pas la critique facile chez certains hommes de science à la suite de la prononciation d’une phrase mal comprise ou considérée comme ambigüe.

[8] Tahdhîb at Tahdhîb (1/137) :

قي ترجمة العلامة ابن أبي يحيى في « تهذيب التهذيب 1/137 : » قال عبد الله بن أحمد عن أبيه كان قدرياً معترلياً جهمياً كل بلاء فيه… وقال بشر بن المفضل : سألت فقهاء أهل المدينة عنه فكلهم يقولون كذاب…،

و سمعت يحيى يقول كان فيه ثلاث خصال : كان كذاباً و كان قدرياً وكان رافضياً …

و قال العجلي : و كان قدرياً معتزلياً رافضيا و كان من أحفظ الناس و قد سمع علماً كثيراً …

و قال البزار :…و هو من أستاذي الشافعي و عز علينا…

و قال إسحاق بن راهويه : ما رأيت أحداً بإبراهيم بن أبي يحيى مثل الشافعي…

و قال الربيع سمعت الشافعي يقول : « كان إبراهيم بن أبي يحيى قدرياً …و كان ثقة في الحديث… »

و في تهذيب المزي 2/188 أن الشافعي كان يقول في إبراهيم : « أخبرني من لا أتهم. »

 

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