Que dire de l’appellation « Mahomet » ?

Dans son article paru en 2017 dans Le monde des religions et intitulé De Muhammad a Mahomet, Mâlik Bezouh (essayiste, physicien et chercheur indépendant) nous dit que « le fondateur de l’islam est désigné, en français, sous le nom de Mahomet, qui dérive de l’arabe Muhammad. Mais cette adaptation francisée n’est pas sans susciter la polémique, étant à l’origine chargée d’une connotation péjorative. »

En effet, ce dernier rappelle qu’un nom propre subit généralement un phénomène d’altération lorsqu’il passe de sa langue d’origine à une langue d’accueil. Ce processus naturel est un effet de l’intégration linguistique. C’est l’avis savamment développé par Michel Masson, professeur à l’université Paris III, pour qui ladite intégration «peut aller de la simple adaptation au système phonologique» de la langue d’accueil «jusqu’à un remodelage» total du mot.[1] Ainsi, des noms propres tels que Londres et Saladin, après avoir subi des altérations manifestes, ont intégré définitivement le «patrimoine de la langue d’accueil», en l’occurrence le français.

Muhammad, prénom arabe du prophète de l’islam signifiant littéralement «celui qui est digne de louange», n’a pas échappé à ce phénomène d’altération lors de sa réception dans le vaste monde chrétien, pratiquant entre autres les langues ibériques, romanes, germaines, etc., mais aussi, bien entendu, le latin.

En effet, l’utilisation du terme « Mahomet » est propre à la francisation du prénom et ce, à l’instar de beaucoup de culture s’étant approprié le prénom. Ainsi, on dira « Mamadou » en Afrique noire, « Mehmet » en Turquie, « Mahmoud » en Iran ou encore « Mohand » en Kabylie.

A-t-on affaire à une altération du prénom du Prophète Muhammad à des fins dépréciatives ?

Dans le sillage des croisades, les apologistes chrétiens ont travaillé à rendre la figure de Muhammad détestable au possible, le considérant tantôt comme un hérétique dangereux tantôt comme un signe de l’arrivée de l’Antéchriste. Par conséquent, ils n’hésitèrent pas à déformer le nom Muhammad afin de l’arrimer à un «dispositif» linguistique «péjoratif».

Ainsi, Malik Bezouh explique que des qualificatifs péjoratifs ont été construits, dans différentes langues romanes, à partir des termes MOM et MAR dont voici quelques exemples :

  • «monstre» dérive de momo en sarde, langue romane parlée en Sardaigne, maintes fois victime des incursions sarrasines.
  • «môme», en français, est un synonyme du nom «giton», signifiant homosexuel.
  • «mommerie» : dans le Dictionnaire universel contenant tous les mots françois tant vieux que modernes (vol. II), l’auteur, Antoine Furetière, définit le terme «mommerie» par le déguisement festif, mais aussi par l’hypocrisie, la fourberie, la fausseté. Au reste, il rappelle à ses lecteurs que ce terme fut vraisemblablement associé, jadis, par les dévots, à la personne de Mahomet.
  • «marmite» peut être utilisé pour parler d’une prostituée.
  • «marmouset» représente une statuette grotesque.

Ce ne sont là que quelques illustrations montrant comment le prénom arabe Muhammad a pu être remodelé afin d’y intégrer les termes Ma(r) et le Mo(m) dont certaines extensions sont pour le moins péjoratives.

Pour sa part, le professeur en sharî’ah, principologiste et docteur en histoire Ahmed Abidi cite dans son article sur L’islam et le savoir le Quid 98, Editions Robert Laffon, 1997, à la page 530 : 

«Mohammad, Mouhammad, Muhammad, Mohammed» signifie le loué, le digne de louange, le temple de la louange. Orthographié, en français, Mahomet signifie le contraire «celui qui n’est pas loué» ( marque, en arabe, la négation).

Il explique alors n’avoir pas trouvé un autre livre faisant allusion à cette abjection. Bien au contraire, la grande partie des écrivains et des professeurs qui se présentent comme des spécialistes de l’Islam continuent toujours d’employer le mot Mahomet, faisant ainsi abstraction de l’aspect agressif de cette appellation qu’il qualifie d’écervelée et s’obstinent à éclipser les vrais prénoms du Messager, à savoir Muhammad que nous venons de citer ou [Ahmad, Ahmed] qui signifie «le plus loué». Une réflexion très logique à ce propos est, soit que ces spécialistes connaissent cette déformation, comme d’autres d’ailleurs, et continuent quand même de l’utiliser, ils ont donc une mauvaise foi et c’est pourquoi « les informations inexactes ont pullulé et surtout l’image d’ensemble du monde de l’Islam a été vue à travers un prisme en bonne partie au moins déformant », selon l’expression de Maxime Rodinson (La fascination de l’Islam, p. 20) ; soit ils ne la connaissent pas, ils ne sont donc pas des spécialistes de l’Islam, mais purement et simplement des « agents, conscients ou inconscients, de l’impérialisme européo-américain » (ibid, p. 13) qui ne produisent la plupart du temps que des écrits ou des émissions de médias trompeurs, erronés et fallacieux. Dans les deux cas, ils ne sont pas dignes des études, nous ne disons pas orientalistes, mais ayant pour objet l’Islam, au moins dans sa théorie. 

Le temps a gommé les stigmates

Malik Bezouh explique que de nombreuses chroniques écrites dans le sillage des croisades par des apologistes de la France capétienne, devenue Fille aînée de l’Église, mirent en avant le caractère dépravé, monstrueux, hypocrite et idolâtre de celui qu’ils nommèrent tour à tour Mathome (2), dans la Dei gesta per Francos du moine Guibert de Nogent, rédigée en 1108, Machomis (3) ou Machometi dans une biographie du prophète de Gautier de Compiègne, datant du XIIe siècle, ou encore Machomet (4) dans le Speculum historiale de Vincent de Beauvais, célèbre encyclopédiste du XIIIe siècle. Notons, en outre, que dans l’Angleterre médiévale, le prénom Muhammad s’altéra, parfois, jusqu’à l’épithète plus que dépréciatif Mahound : hound signifiant chien !

Moins polémiste, Matthieu Paris, bénédictin du XIIIe  siècle, usa, dans sa Grande Chronique, du prénom Mahumeth pour décrire la loi sarrasine, «la plus immonde de toutes» selon ses dires. Pour finir, relevons que la fameuse Chanson de Roland, datant de l’an 1009, parla de mahommerie pour décrire le cloaque dans lequel les Sarrasins vouaient un culte diabolique à Mahon (5), entendez à Muhammad…

 

Conclusion

La construction du prénom Mahomet fut le produit de deux facteurs historiques  :

  1. L’altération naturelle du prénom arabe.
  2. Le dénigrement du Prophète à des fins apologétiques.

À la Renaissance, dans la plupart des récits de voyage, des œuvres religieuses et des dictionnaires qui font leur timide apparition, l’usage du prénom Mahomet tend à se généraliser, au point que l’on parle de mahométisme pour parler de la religion musulman et de mahométiste/mahométans pour parler des musulmans.

Une question subsistent alors : est-ce que l’intégration du prénom Mahomet au patrimoine linguistique français actuel a permis d’effacer les stigmates dépréciatifs que les dévots du Moyen-Âge avaient sciemment accolés à ce prénom pour rendre la personne du prophète aussi repoussante que possible ?

A ce sujet, il semble que le processus de neutralisation sémantique s’amorça à la Renaissance à la faveur de l’humanisme balbutiant et du rationalisme naissant. Vidé de sa substance négative, sans signification particulière, Mahomet, à présent, est un prénom aussi neutre que le nom propre Londres ou Saladin. On peut ainsi trouver dans plusieurs travaux scientifiques français, voire anglais, l’usage de « Muḥammad » ou encore de « Mouhammad », à l’instar de ceux d’Antoine Borrut par exemple, mais l’historienne Jacqueline Chabbi précise que si, pour sa part, elle parle de « Mahomet » et non de « Mohamed » c’est parce qu’elle s’inscrit dans la tradition savante, « Mahomet » étant la forme francisée obtenue à partir du latin Mahometus.

 

Article rédigé à partir des travaux de Malik Bezouh et de Ahmed Abidi principalement.

William Laywis pour LVDH

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(1) À propos de la forme du nom de Mahomet, Michel Masson (Bulletin de la SELEFA, n°2, 2003).

(2) Geste de Dieu par les Francs. Histoire de la première croisade (Brepols, 1998).

(3) Les Sarrasins, John Tolan (Flammarion, 2003).

(4) « L’image de Mahomet et de l’Islam dans une grande encyclopédie du Moyen Âge, le Speculum historiale », Michel Tarayre, Le Moyen Âge, 2/2003 (Tome CIX).

(5) France-islam : le choc des préjugés, Malik Bezouh (Plon, 2015).

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