Oralité et chaîne de transmission

Le savoir : transmission orale et chaîne de transmission sont-ils des garanties ?

La place majeure de l’oralité dans l’Arabie médiévale est un fait incontestable. Pour preuve, il suffit de constater la faiblesse des écrits datant de la période préislamique et celle datant des débuts de l’islam. En effet, outre le rapport large à l’ensemble de la tradition scripturaire (Coran et Ḥadîths) et aux chronographies produites pour l’essentiel dans l’Iraq abbasside, surtout à compter du IXe siècle, le chercheur doit composer avec des textes à intention historique, tardifs et iraqo-centrés puisque dans la société d’origine de l’islam, l’oralité l’emportait sur l’écriture.

Ainsi, le chercheur désireux d’étudier les premiers siècles de l’islam doit faire face à des défis méthodologiques particuliers, notamment en raison de l’indigence des sources documentaires d’époque et du caractère tardif des sources narratives préservées. De plus, les fouilles archéologiques ou les prospections épigraphiques restent inégalement réparties à l’échelle du monde musulman.

En conséquence, il est évident que la société arabe du VIIe siècle n’avait pas encore développée une tradition de l’écrit. Toutefois, cela n’est pas le fait uniquement de l’Arabie, mais de toutes les sociétés quasiment. En effet, le développement de l’écriture a surtout vu le jour à partir du moment où les sociétés en question se sont développées grandement et ont eu besoin alors d’organiser, de codifier, d’archiver, de préserver la mémoire, etc.

Ceci étant dit, on pourrait se poser la question du lien et de la légitimité qu’il y a entre la transmission orale d’un savoir et le fait de conditionner la transmission dudit savoir à la possession de Isnâd (chaîne de transmission) remontant à tel ou tel personne.

Si l’oralité était dominante dans l’Arabie du VIIe siècle et même après, c’est parce que telle était la tradition des peuples de la région. De plus, l’imprimerie et les maisons d’édition n’existaient pas, les livres n’étaient pas imprimés et diffusés par milliers, pas même le Coran, et le moyen le plus efficace, bien que limité, de transmettre le savoir restait l’oral et la mémorisation.

En outre, les débuts de l’islam virent naître de nombreuses dissidences, des courants politico-idéologiques apparurent et le nombre de paroles mensongères attribuées au Prophète (paix sur lui) s’accrut considérablement. Il est donc logique qu’on ait voulu, à cette époque, mettre en place des remparts, des barrières, des conditions afin de s’assurer que tel propos attribué au Prophète avait de fortes probabilités d’être véridique. La chaîne de transmission fut alors exigée lorsque l’on rapportait un Ḥadîth, puisque c’était un gage, plus ou moins contestable, de sûreté. En revanche, elle n’était pas demandée par les premiers Salafs dans les autres sciences (Fiqh, ‘Aqîdah, langue arabe…). Ainsi, on peut même constater, encore aujourd’hui, que certaines écoles traditionnelles ne délivrent aucune Ijâzah (licence, attestation) pour confirmer un apprentissage par chaînes de transmission. C’est le cas en Mauritanie et dans plusieurs universités contemporaines par exemple. Ces dernières délivrent éventuellement des diplômes, mais non des attestations avec chaînes de transmission.

Ajoutons encore que la problématique des chaînes de transmission est qu’elles sont souvent déclaratives et non avérées. Or, il faut distinguer le fait de rapporter et de déclarer une chose comme vraie, et le fait qu’elle le soit réellement. En effet, comment être certain que telle personne a bien reçu tel savoir intact par telle autre personne qui elle-même a reçu ce même savoir intact par une autre et ainsi de suite sur plusieurs générations et ce, sans altération ?!

Il faut être bien naïf pour imaginer que plus de 1400 ans d’histoire ne laisse aucune trace et n’entache en rien les transmissions. Les Asânids (sing. Isnâd) ici ne sont alors que déclaratifs, puisque c’est untel qui affirme avoir reçu son savoir d’untel. Mais cela n’est pas une preuve de véracité du contenu de l’information.

Ainsi, quand bien même les chaînes seraient toutes véridiques, cela ne prouverait pas que le savoir est inaltéré, mais simplement qu’il provient de telle et telle personnes. Or, entre ce qu’un individu comprend de ce qu’un autre lui raconte et entre ce qu’un individu dit et ce qu’il a voulu dire, il peut y avoir un fossé, surtout si sont le nombre de maillons dans la chaîne se multiplie génération après génération. Entre le message du début et le message d’arrivée il y a parfois un écart immense. Donc la chaîne de transmission, si elle est avérée, ne prouve que la transmission d’untel à untel, et non le fait que le savoir qui est transmis le soit de manière correcte, sans perte, sans incompréhension, sans altération et sans modification, en toute conformité avec les propos du Prophète…

Récemment, des chercheurs américains ont pu même montrer que le taux de déperdition d’un échange verbal pouvait atteindre 90%, le récepteur ne percevant alors plus que 10% du message initial. C’est dire qu’il y a une grande différence entre ce qu’une personne pense, ce qu’elle veut dire et ce qu’elle dit. Tout comme il y a une grande différence entre ce qu’une personne entend, comprend, retient et transmet… La chaîne de transmission n’est pas une garantie que le savoir soit correct, loin de là, les Ḥadîths en sont les témoins puisque ces derniers furent d’ailleurs souvent transmis dans leur sens présumé et non littéralement comme le Prophète les a prononcés. Qui plus est, même dans les Uṣûl al Fiqh (fondements du droit), les savants musulmans (sunnites et autres) affirment que la chaîne de transmission ne garantit nullement la science certaine. Seule la « véritable » chaîne Mutawâtirah (notoire) est, à leurs yeux, capable de mener à une science certaine, c’est dire…

Il est également important de préciser que les personnes qui exigent cette fameuse chaîne de transmission pour acquérir et transmette le savoir, imposent ce sur quoi il n’y a aucun argument fondamental : ni verset coranique ni Ḥadîth prophétique ni même un consensus présumé, sachant que ce dernier point est de toute façon sujet à énormément de divergences et est invérifiable par essence.

Aussi, comment ces gens peuvent-ils dans le même temps exiger qu’on se réfère aux savants du passé ainsi qu’aux sources premières de l’islam et, lorsqu’on leur prouve que la condition qu’il veulent imposer n’apparaît absolument pas dans les critères demandés par ces mêmes savants et ces mêmes sources, alors ils en font fi ?

Feraient-ils ce qu’ils reprochent aux autres ? Considéreraient-ils qu’ils sont plus à même de définir les critères de l’Ijtihâd que les savants auxquels ils appellent à se référer ?

La situation est limpide : conditionner le fait d’enseigner ou de donner son avis en islam à l’obtention du savoir par chaîne de transmission ne repose sur rien de fondamental (voire rien de cohérent), ni le Coran, ni la Sunnah, ni même les conditions des Uṣuliyyûn (pincipologistes) spécialisés dans le domaine. Conséquemment, si cette condition imposée arrive à convaincre certaines personnes, alors il faut laisser le droit à ceux qui ne sont pas convaincus de s’en abstenir et de l’exprimer.

Enfin, à court d’argument, ces gens s’en remettent à des analogies plus qu’hasardeuses et se mettent à comparer la connaissance religieuse et islamique au domaine de la science médicale. En effet, il n’est pas rare d’entendre, chez ceux qui prônent à tout prix le fait d’avoir des diplômes et/ou des Ijâzât pour avoir le droit d’avoir une opinion en islam et un esprit critique, qu’un musulman ne peut pas s’exprimer sur la religion s’il n’a pas reçu un savoir auprès de personnes disposant d’une chaîne de transmission remontant jusqu’au Prophète. En plus de croire aveuglément que de telles chaînes soient totalement préservées contre la falsification, ils comparent cela au médecin qui ne peut pratiquer la médecine qu’après plusieurs années d’étude en université et l’obtention d’un diplôme.

En conséquence, nous affirmons qu’aucun texte fondamental ne permet de conditionner l’apprentissage et la diffusion du savoir à celui ou celle qui aurait des chaînes de transmission (souvent déclaratives) à faire valoir. Le message de l’islam s’adresse à toutes et tous, aux douées de raison et d’intelligence et, à partir du moment où Celui (Allah) qui délivre un message précise que ses destinataires sont un ensemble et non un groupe en particulier, alors il n’y a pas lieu, sans argument de surcroît, de limiter son accès et sa transmission à des conditions rajoutées par la main de l’Homme.

Qu’Allah nous permette de comprendre.

Equipe Al Amânah

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