Pourquoi la majorité des musulmans suivent-ils la même voie ?

Comment expliquer que la (majorité) des musulmans suivent, globalement, la même approche de l’islam depuis des siècles ?

Pour répondre à cette question, revenons à un discours dépassionné et historique. En somme, la question est la suivante : pourquoi des siècles durant les savants et les musulmans, dans leur majorité, sont-ils restés sur la voie des quatre Ecoles de droit (sunnites), dans la même approche classique du Ḥadîth, se référant aux mêmes Tafsîrs, etc. si cela ne symbolise pas forcément la justesse de cette voie ?

Ci-après nous allons exposer plusieurs éléments de réponse mais, en partie liminaire, précisons d’emblée que l’islam et les musulmans ne se résume pas au paradigme sunnite, mais que l’islam, dans sa compréhension a toujours été pluriel. Pour plus d’infos, voir le lien suivant :

https://www.facebook.com/permalink.php?story_fbid=1685998431703377&id=1681720978797789&substory_index=0

 Toutefois, pour répondre à la question susmentionnée, nous pouvons proposer quatre angles d’analyse :

  1. LA FIN DÉCLARÉE DE L’IJTIHÂD ASSEZ TÔT DANS L’HISTOIRE DE L’ISLAM :

La fixation d’une seule approche majoritaire s’est effectuée, non pas dès le début de l’islam, mais dès les IXe-Xe siècles. Cela s’explique notamment par la lente dégradation de l’Ijtihâd au point d’en arriver parfois à priver l’islam de son réalisme et de sa souplesse, et de faire tomber les musulmans dans le suivisme aveugle (Ta’assub) sous prétexte d’une sacralité présumée de l’ancien au détriment de la contextualisation et du renouveau nécessaires au présent.

Historiquement, cela s’explique également par le fait que, dans un monde musulman touché par les guerres et les conflits, la priorité n’était plus forcément à l’effort intellectuel de déduction des dispositions normatives à travers leurs sources analytiques, mais aux résumés des paroles des Imâms fondateurs d’écoles servant dorénavant de source, ce qui inversa totalement la démarche scientifique initiale. En effet, une telle approche déplace le prisme par lequel on tente de comprendre l’islam : le Coran puis la Sunnah ne sont plus prioritaire dans les faits et sont remplacés par la compréhension et les avis des Imâms fondateurs. C’est la fin de l’Ijtihâd (absolu) et donc une catastrophe intellectuelle.

Pour plus de détails : https://www.facebook.com/permalink.php?story_fbid=1684660838503803&id=1681720978797789&substory_index=0

  1. « LE PEUPLE A LA RELIGION DE SON ROI » :

 Ce principe antique et médiéval, auquel peut se joindre la maxime « Cujus regio, ejus religio » (à chaque région sa religion), est applicable à la quasi-totalité des Etats et royaumes de ces époques et témoigne que le peuple, dans sa grande majorité, suivait son souverain dans le domaine dogmatique et religieux puisque ce dernier imposait une doctrine officielle. Or, le lien entre islam, monde des savants et gouvernance est indéniable et ce, de l’époque médiévale à nos jours (l’Iran, la Mauritanie ou encore l’Arabie-Saoudite témoignent de cela dans le monde musulman), sans parler de la chute relativement récente de l’empire ottoman en 1923 après le traité de Lausanne.

Ce phénomène s’est manifesté durant l’histoire de l’Islam, notamment avec l’imposition du suivi et de la diffusion des quatre écoles (sunnites) uniquement sur plusieurs territoires de l’empire (Egypte, Shâm…) dès le XIIIe siècle par Baybars, ce qui contribua d’ailleurs à l’arrêt de l’Ijtihâd. Mais nous pouvons également cité la politisation de la prière en groupe (notamment le Jumu’ah), la nomination des juges (Qâḍî) par les califes et gouverneurs ou encore l’influence des Umayyades sur les positions des savants.

N’y a-t-il aucun lien géo-historique entre l’Iran chiite actuel et la dynastie des Bouyides ? N’y a-t-il aucune correspondance entre les lieux de diffusion et d’instauration de l’école Ḥanafite et les systèmes légaux officiels des abbassides, des seldjoukides et des ottomans ? N’y a-t-il aucune concordance entre le développement et l’influence du mu’tazilisme et le fait qu’il devienne religion d’Etat du califat d’Al Ma`mûm à celui de Wathiq au IXe siècle ? Le mu’tazilisme aurait-il eu un rôle majeur politique à cette époque si les abbassides ne s’en étaient pas servis pour combattre les alides et imposé la Mihna (« inquisition ») aux sunnites notamment ? Le mu’tazilisme se serait-il effondré si Al Mutawakkil n’avait pas voulu se concilier les sunnites et encourager la diffusion de leur doctrine, notamment par la profusion des dons et la libération d’Aḥmad Ibn Ḥanbal ?

  • A-t-on oublié qu’Al Mutawakkil Ibn al Mu’tasim billâh Ibn Hârûn ar Rashîd, le dixième calife Abbasside, fut l’un des symboles de la répression contre les adversaires des sunnites que furent les chiites et les mu’tazilites en annonçant publiquement, entre autres, l’abolition de la parole qui soutient que le Coran serait créé ?

 Il pencha pour le Ḥanbalisme et donna à profusion des dons afin de soutenir ce courant et diffuser des Fatwas appelant à l’égarement des mu’tazilites et des chiites. Les savants lui firent beaucoup d’invocations et d’éloges sur les Minbars au point que certains d’entre eux disaient : « Les califes sont trois : Abû Bakr lorsqu’il tua les apostats, ‘Umar Ibn ‘Abd al ‘Azîz pour avoir rendu les droits des opprimés et Al Mutawakkil pour avoir fait revivre la Sunnah et éradiqué la difficulté. » Des Ḥadîths ont été retranscrits par la transmission d’Al Mutawakkil et rapportés par Al Baghdâdî et Ibn ‘Asâkir. Il détruisit la tombe d’Al Ḥusayn en 236 H. afin d’y faire un champ et interdit quiconque de s’y rendre. Il était Nâṣibî (opposant aux descendants du Prophète) et avait des déviances. As Suyûṭî a dit : « Il fit venir les Muḥaddithûn (savants du Ḥadîth) à Samarah (Irak), les gratifia grandement de dons et de présents, puis il leur ordonna de lire des Ḥadîths sur les Ṣifât (attributs divins) et la vision d’Allah dans l’au-delà, plaça Abû Bakr Ibn Abî Shaybah en poste à la mosquée d’Ar Raṣâfah avec trois milles personnes qui se rassemblèrent autour de lui. Il mit son frère ‘Uthmân en poste à la mosquée Al Manṣûr et le même nombre de personnes se rassembla autour de lui. » [1]

  • A-t-on oublié qu’Al Qâdir Billâh, gouverneur abbasside (336-422 H.) a demandé (de force) la repentance des Fuqahâ (juristes) Mu’tazilites Ḥanafites ?

Ils affichèrent alors leur retour (dans la « voie droite ») et s’innocentèrent du mu’tazilisme. Il rédigea un livre de Uṣûl (principes) dans lequel il mit en évidence les mérites des Ṣaḥâbah et le Takfîr (égarement, voire mécréance) des mu’tazilites et de ceux qui disent que le Coran est créé. Ce livre était alors lu chaque Jumu’ah (vendredi) dans les cercles des gens du Ḥadîth à l’intérieur de la mosquée Al Mahdî de Baghdâd et ce, durant tout son règne de plus de quarante ans. Autant dire qu’il s’agit d’une véritable propagande durant près d’un demi-siècle.

  • A-t-on oublié que c’est Ṣalâḥ ad Dîn (Saladin) qui imposa et donna la prééminence à l’Ecole Shâfi’ite en Egypte après la chute des Fâtimides (chiites). As Suyûṭî a dit : « Ṣalâḥ ad Dîn a soutenu la Sunnah, diffusé la vérité et a humilié les innovateurs. Il s’est également vengé des Rawâfiḍ (Fatimides, courant chiite) qui étaient nombreux en Egypte. » Il a dit également : « Le sultan Ṣalâḥ ad Dîn al Ayyûbî, qu’Allah lui fasse miséricorde, était Shâfi’ite de Madhhab et Ash’arî dans le dogme. Il prenait un soin particulier à propager le dogme de l’Imâm Ash Ash’arî, qu’Allah lui fasse miséricorde. Il ordonna aux Mu`adhdhinûn (ceux qui appellent à la prière), au moment des temps de Tasbîḥ, de proclamer publiquement le rappel du dogme Ash’arite. Il plaça spécialement des Mu`adhdhinûn pour le rappel de la ‘Aqîdah Ash’arite toutes les nuits […]. »

 

  • A-t-on oublié que Hishâm Ibn ‘Abd al Mâlik, le dixième calife Umayyade fit mettre à mort Ghilân ad Dimashqî pour avoir tenu des propos en lien avec « l’hérésie » du Qadar (destin) et parce qu’il avait adopté les avis de Jahm Ibn Ṣafwân ?

 

  • A-t-on oublié que les populations locales agissaient parfois comme des groupes de pression dans la nomination des judicatures comme ce fut le cas par exemple avec les habitants des Amṣârs iraquiens à l’époque du Calife Al Mansûr ? De même, ignorons-nous qu’elles agissaient également dans la révocation de certains juges, à l’instar de celle de ‘Umar Ibn Ḥabîb ? (Wakî’, « Aḥbâr al Quḍât »)

 

  • A-t-on oublié que les Qâḍî (juges) étaient des fonctionnaires d’Etat, nommés et payés grassement par les califes et les gouverneurs ? Au IXe siècle par exemple, les Fuqahâ (juristes) iraquiens considéraient qu’un pauvre était un individu gagnant moins de 200 Dirhams (monnaie d’argent) par an (Al ‘Alî « At Tanzîmât ») et ce, alors que le salaire des Qâḍî dépassait souvent les 200 Dirhams par mois, certains comme Ismâ’îl Ibn Isḥâq pouvant même percevoir un salaire mensuel de 1000 Dirhams ou plus (Hilâl Ibn Shâbi’ « Kitâb al Wuzarâ’ »). Ne doit-on pas alors poser la question de l’indépendance face au pouvoir ? Ne doit-on pas s’interroger quand ce n’est qu’au Xe siècle que l’on se questionne véritablement sur la nature de la rémunération des juges et que l’on refuse celle des particuliers (assimilée à une forme de corruption) ? Ne doit-on pas se questionner quand on sait que, comme le rappelle Ibn al Qâṣṣ, le salaire crée une dépendance puisque le donataire devient l’obligé du donateur ?

 

  • A-t-on oublié que plusieurs écoles de droit, aujourd’hui majoritaires, furent imposés par le pouvoir en place ?

Ibn Ḥazm a dit dans « Rasâ`il » (2/229) :

مذهبان انتشرا في بدء أمرهما بالرياسة والسلطان : مذهب أبي حنيفة ؛ فإنه لما ولي قضاء القضاة  » أبو يوسف  » كانت القضاة من قِبَله ، فكان لا يولي قضاء البلاد من أقصى المشرق إلى أقصى أعمال إفريقية إلا أصحابه والمنتمين إلى مذهبه ، ومذهب مالك بن أنس عندنا ؛ فإن يحيى بن يحيى كان مكيناً عند السلطان ، مقبول القول في القضاة ، فكان لا يلي قاضٍ في أقطارنا إلا بمشورته واختياره ، ولا يشير إلا بأصحابه ومن كان على مذهبه ، والناس سراع إلى الدنيا والرياسة ، فأقبلوا على ما يرجون بلوغ أغراضهم به ، على أن يحيى بن يحيى لم يلِ قضاء قط ولا أجاب إليه ، وكان ذلك زائداً في جلالته عندهم ، وداعياً إلى قبول رأيه لديهم ، وكذلك جرى الأمر في أفريقية لما ولي القضاء بها سحنون بن سعيد ، ثم نشأ الناس على ما انتشر

 » رسائل ابن حزم  » 2 / 229

« Deux Madhhab (école juridiques) se sont diffusées à leur début par l’autorité et le pouvoir : 1. le Madhhab d’Abû Ḥanîfah. Lorsque Abû Yûsuf prit la fonction de juge suprême, le jugement passait par lui. Il mettait en poste les juges des différentes régions (de l’empire), de l’Extrême-Orient aux confins de l’Afrique, (mais) uniquement ses compagnons et ceux qui s’affiliaient à son Madhhab. 2. Le Madhhab de Mâlik Ibn Anas chez nous (Al Andalous). Yaḥyâ Ibn Yaḥyâ (al Laythî le malikite) était influent auprès du pouvoir (sultan) et on acceptait sa parole dans le jugement. Il n’y avait pas un juge qui ne prenait fonction dans nos contrés avant qu’il ne soit consulté et qu’il ne sélectionne. Il ne désignait que ses compagnons et ceux qui était sur son Madhhab.

Les gens se précipitent vers ce bas monde et la recherche du pouvoir. Ils acceptèrent (les postes et fonctions) espérant atteindre leurs objectifs avec cela. Tout en sachant que Yaḥyâ Ibn Yaḥyâ ne prit pas (lui-même) la fonction de juge ni n’y répondit. Et, chez eux, ceci ne fit qu’ajouter à sa grandeur, facilitant la prise en considération de son avis et son acceptation. La même chose se déroulait en Afrique lorsque Saḥnûn Ibn Sa’îd (le malikite) prit la fonction de juge, puis les gens furent éduqués par ce qu’il diffusa. »

A-t-on oublié ? Ne raisonnons-nous donc pas ?

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  1. LE SUIVI DE LA TRADITION ET DE LA COUTUME :

 À moins de dire que la civilisation musulmane a échappé à l’ensemble des phénomènes qu’ont connu ce que l’on peut appeler des théocraties (voire même toutes les sociétés dans leur ensemble), on ne peut pas nier que le fait de constater que les musulmans vivent depuis des siècles avec telle ou telle conception de la pratique et du crédo n’est absolument pas un gage de vérité et de justesse, pas plus d’ailleurs qu’il n’est une preuve d’égarement. En fait, les deux phénomènes ne sont absolument pas liés et sont à distinguer.

Ce qu’a vécu la civilisation musulmane dans son histoire est similaire à ce qu’ont vécu des dizaines de civilisations comme celles des Aztèques, des Grecs, des Romains ou encore des Egyptiens durant des siècles : dans son ensemble, le peuple suivait la tradition, les croyances et les coutumes transmises de génération en génération. D’ailleurs, cela fut le cas des peuples de l’Arabie avant l’islam et des peuples auxquels s’adressaient les Messagers comme en témoigne le Coran lui-même :

وَإِذَا قِيلَ لَهُمْ تَعَالَوْاْ إِلَى مَا أَنزَلَ اللّهُ وَإِلَى الرَّسُولِ قَالُواْ حَسْبُنَا مَا وَجَدْنَا عَلَيْهِ آبَاءنَا أَوَلَوْ كَانَ آبَاؤُهُمْ لاَ يَعْلَمُونَ شَيْئًا وَلاَ يَهْتَدُونَ

« Et quand on leur dit : « Venez vers ce qu’Allah a fait descendre (La Révélation), et vers le Messager », ils disent : « Il nous suffit de ce sur quoi nous avons trouvé nos ancêtres. » Quoi ! Même si leurs ancêtres ne savaient rien et n’étaient pas sur le bon chemin… ? »

وَإِذَا قِيلَ لَهُمُ اتَّبِعُوا مَا أَنزَلَ اللّهُ قَالُواْ بَلْ نَتَّبِعُ مَا أَلْفَيْنَا عَلَيْهِ آبَاءنَا أَوَلَوْ كَانَ آبَاؤُهُمْ لاَ يَعْقِلُونَ شَيْئاً وَلاَ يَهْتَدُونَ

« Et quand on leur dit : « Suivez ce qu’Allah a fait descendre », ils disent : « Non, mais nous suivrons les coutumes de nos ancêtres. » – Quoi ! et si leurs ancêtres n’avaient rien raisonné et s’ils n’avaient pas été dans la bonne direction ? »

 Ainsi, sans que le suivi des traditions et des conceptions du peuple auquel on appartient ne soit synonyme d’approche erronée, il n’est pas non plus gage de véracité. Les savants sont des hommes et des femmes qui fournissent un effort intellectuel de déduction et de compréhension, mais ils n’ont pas forcément raison ou, du moins, leur approche n’est pas nécessairement la seule envisageable.

En fait, l’un des problèmes consiste à appliquer l’image du savant que l’on a quand on évoque parmi les Salaf par exemple, à l’ensemble de ceux qu’on regroupe sous l’appellation « savant » car, ceci est une évidence avant comme aujourd’hui, les « savants » et professeurs sont le produit de leur enseignement, éducation, contexte de vie, évolution et autres. Ils sont les enfants de leur temps et de leur formation (voire formatage). Rien d’étonnant donc à ce qu’ils soient nombreux à répéter et affirmer les mêmes choses, surtout quand l’Etat s’en mêle et que l’on crie que l’Ijtihâd n’est plus possible…

Assurément, si le gouvernement multiplie la création d’écoles, nomme les juges et désigne les Imâms dans les mosquées afin que cela serve à la diffusion d’un même enseignement, ce dernier se diffusera davantage que les autres et fédèrera davantage de partisans. Aussi, les livres véhiculant la même approche se multiplieront. Quant aux enseignements qui ne bénéficient pas de l’appui de l’Etat et de la tradition, surtout à une époque où l’information ne circule pas rapidement et où l’imprimerie n’en est qu’à ses prémices, ils seront marginalisés et rejetés.

En résumé, s’intéresser à l’influence du contexte socio-politique est absolument inévitable pour comprendre ce sujet. Si les musulmans (savants ou non) sont restés sur la voie du sunnisme (pas toujours majoritaire) jusqu’à aujourd’hui, c’est pour plusieurs raisons : certains la considérait comme la voie à suivre par fanatisme, suivisme, conviction, recherche, habitudes, traditions, pression sociale ou encore crainte de rejet. D’ailleurs, à ce titre, même certains Ṣaḥâbah refusaient parfois d’exprimer une position contraire à celle d’un Compagnon comme ‘Umar par exemple de peur que cela engendre des problèmes.

Les individus ou groupes minoritaires pouvaient alors être condamnés, à l’instar d’Ibn Taymiyyah ou d’Aḥmad, tués comme An Nasâ`î, rejetés comme Al Bukhârî ou encore expulsés comme Fakhr ad Dîn ar Râzî… les exemples sont malheureusement très nombreux dans l’histoire.

En effet, de la même manière que pendant des siècles des civilisations sont restées polythéistes par habitude, coutume, tradition, conviction ou imposition, il serait irrationnel de considérer que la civilisation musulmane ait été l’exception de cette règle commune à toutes les époques et civilisations.

Ce sont d’ailleurs ces mêmes raisons qui font que nous sommes également le produit de notre enseignement, de notre éducation et de notre culture et que nous diffusons cela à notre entourage. Les musulmans de France ou du Maghreb seraient-il majoritairement sunnites si leurs parents étaient nés en Iran ? Les musulmans du sud de l’Irak seraient-ils majoritairement chiites si leurs parents étaient nés en Egypte ou en Malaisie ? Ne voyons-nous pas que nous sommes très souvent ce qu’on a fait de nous ? Il n’y a que la recherche objective, l’esprit critique et l’honnêteté intellectuelle qui peuvent nous faire passer du suivisme aveugle à l’adhésion réfléchie.

Notre exemple géo-historique le plus proche n’est autre que la chrétienté française qui, des siècles durant, a perduré car la tradition avait fait de la France « la fille aînée de l’Eglise ». Les rois condamnaient les autres voies que celle du catholicisme considérées comme hérétiques (cf : l’Inquisition dès le XIIIe siècle, la révocation de l’édit de Nantes par l’édit de Fontainebleau), on craignait d’être condamnés ou massacrés si l’on s’opposait à la doctrine officielle catholique (cf : persécutions des Vaudois, croisades contre les Albigeois et le bûché de Montségur, guerres de religions des XVIe et XVIIe siècles contre les calvinistes, la nuit de la Saint Barthélémy…) et on se convertissait parfois pour satisfaire à la tradition et aux groupes de pression (cf : la conversion du roi protestant Henri VI au catholicisme en 1593 car « Paris valait bien une messe »).

C’est d’ailleurs cette même pression sociale et étatique qui poussa certains chrétiens à abjurer de leur foi à l’époque de l’Espagne musulmane (Al Andalous), tout comme certains musulmans, du temps de la Reconquista et avant l’époque des Mudéjars, purent se convertirent de force au catholicisme de peur des persécutions.

CONCLUSION

 Après ce développement, quelles conclusions pouvons-nous tirer ?

  • Que ceux qui nous ont précédé avaient forcément tord ? Non.
  • Qu’ils avaient forcément raison ? Non plus.
  • Qu’ils constituaient un tout homogène ? Absolument pas.
  • Qu’ils n’étaient pas sincères ? Assurément plusieurs d’entre eux le furent, mais sincérité ne signifie pas vérité, tout comme croire ne signifie pas savoir…

Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de personnes sincères et érudites appartenant à la voie officielle, répandue et imposée par l’Etat, la tradition et/ou la conviction scientifique, mais cela signifie que suivre cette voie n’est pas un gage absolu de succès ou de vérité et qu’il est parfaitement possible d’y opposer une autre approche, même récente et novatrice.

Ainsi, lorsque l’on parle de telle ou telle point correspondant à l’avis de tel ou tel, on omet aussi de préciser que des dizaines d’autres s’y sont opposés. Quand on parle de « suivi des Salafs », on oublie que les Salafs ont divergé en tout et qu’ils ont adopté des voies et des approches différentes voire opposées. Il n’y a jamais eu d’homogénéité dans les avis du passé, pas plus que dans ceux du présent d’ailleurs.

Nous avons sacralisé le passé comme si ce qui était ancien devenait ipso facto une preuve de sûreté et de fiabilité et ce, alors que rationnellement c’est plutôt le contraire étant donné la déperdition inévitable des informations avec les siècles s’écoulant…

En d’autres termes, la voie à suivre est, selon nous, celle de la sincérité, de l’objectivité, de l’honnêteté intellectuelle, de l’analyse critique et de la recherche de l’agrément d’Allah et ce, même si nous pouvons au final diverger entre nous et avec des Hommes du passé, car ce qui nous uni (notre foi en Allah, le Coran comme référence ultime, l’esprit de fraternité et la morale) est plus fort que ce qui nous distingue les uns des autres. Et si nous divergeons, quel est le problème ? Est-ce interdit ou déconseillé par Allah ? Est-ce un obstacle à Son agrément ? Est-ce un rempart au bon comportement, à l’aisément du cœur et à la spiritualité ? Les Hommes divergent depuis la nuit des temps, même en islam, même au sein du sunnisme et ceci est une Sunnah d’Allah !

Allah nous appelle dans Son Livre à raisonner et à réfléchir à plus de vingt reprises et le Prophète, dans une parole acceptable qui lui est attribuée, dit :

مثل أمتي مثل المطر، لا يدرى أوله خير أم آخيره

« Ma communauté est telle une pluie, on ne sait pas si c’est son début qui est un bien ou sa fin. »

De même, on rapporte qu’An Nu’aym a dit : « Les contestataires ont déformé le sens de Sawâd al A’ẓam, de Ḥujjah (l’argument) et de Jamâ’ah (le groupe) en disant qu’il s’agit du Jumhûr (la majorité) et ils ont fait de cette majorité un critère (standard) de la Sunnah. Ils ont rendu la Sunnah comme étant une Bid’ah (innovation), le Ma’ruf (convenable) comme étant Munkar (réprouvable) et ce, à cause de la minorité de ses partisans et de leur isolement à chaque époque et dans chaque contré. »

Et Ibn al Qayyim de dire : « Mais les contestataires ne savent pas que le Shâdhdh (l’isolé) est celui qui diverge d’avec la vérité et ce, même si tous les hommes sont sur une voie, à l’exception d’une seule personne d’entre eux. Ils seront, eux, considérés comme isolés (Shâdhdh). »

Ainsi, il s’agit pour nous de faire référence au bon sens. Ecouter un Compagnon, un Tâbi’î (Suiveur), un Imâm de la famille du Prophète ou un Imâm fondateur d’Ecole en étant son contemporain est complètement différent du fait de croire s’y référer fidèlement des siècles plus tard, non comme un témoin de ses dires et de ses actions, mais comme un spectateur auquel on rapporte ce qu’il aurait fait ou prononcé il y a des siècles via les dires ou la compréhension qu’en ont eu certains parmi les contemporains ou ceux qui suivirent d’après ce qu’on rapporte d’eux… que d’intermédiaires, de déperditions et d’interprétations dans tout cela.

Laissons le passé à sa place et prenons-le pour ce qu’il est : un témoignage plus ou moins précis des temps précédents, eux-mêmes plus ou moins lointains, teintés des compréhensions, des certitudes, des incompréhensions ou des manipulations de ceux qui s’en sont fait les mandataires et qui tentent de nous donner une image plus ou moins fidèle de la réalité survenue.

Il est en conséquence un outil de compréhension, un lieu d’inspiration et de réflexion, un hommage même parfois pour nos ancêtres ou un tribunal pour d’autres, mais en aucun cas il n’est une Sharî’ah absolue et un prisme obligé pour comprendre le message divin. Ce qui a été, est et doit rester l’outil premier de mesure pour un musulman est le Coran duquel dépendent les autres sources comme la Sunnah ou l’analogie.

Qu’Allah nous permette de comprendre.

Equipe Al Amânah

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[1] Notons qu’il est surprenant qu’une personne qui déteste la famille du Messager d’Allah (paix sur lui) soit considérée comme le sauveur de la Sunnah… ceci paraît complètement contradictoire. Enfin, remarquez qu’il frappait tout le temps de vingt coups de fouet le savant et juge Al Ḥârith Ibn Miskîn lorsqu’il prit ses fonctions en Egypte, afin qu’il fasse ce qu’il lui ordonnait de faire.

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