Deuxième critère d’acceptation : Sunnah VS raison

Le second critère d’acceptation de la Sunnah : l’examen rationnel de ce que l’on attribue au Prophète

Confronter la Sunnah à la raison avant de l’accepter : la méthode des Ṣaḥâbah

Par le Docteur Musfîr Ibn Ghurmillah ad Dumînî (traduction avec légers remaniements pour la syntaxe)

Après avoir abordé le premier critère d’acceptation de la Sunnah utilisé par les Ṣaḥâbah, à savoir la confrontation de cette dernière au texte coranique, mettons en avant ci-après le second critère : passer la Sunnah au crible de l’examen rationnel. Ce critère, même s’il n’est pas explicitement exprimé chez les Ṣaḥâbah dans leur critique du Ḥadîth, il n’en reste pas moins qu’il émane d’eux dans plusieurs situations, ce qui nous permet de le présenter comme un de leur critère.

Voici deux premiers exemples donnés par le docteur Ad Dumînî :

1ère exemple – L’accomplissement du Wuḍû (ablutions) pour ce qui a été touché par le feu :

Abû Hurayrah rapporte que le Messager d’Allah (paix sur lui) a dit : « Le Wuḍû (doit être fait ou refait) pour ce qui a été touché par le feu (qui a été consommé et cuit avec) et même si cela est un morceau de Aqit [1]. » Ibn ‘Abbâs lui dit : « Ô Abû Hurayrah, devrions nous faire les ablutions à cause de la graisse (qui a été cuite) !? Faut-il que nous faisions les ablutions pour l’eau chaude !? » Abû Hurayrah dit : « Ô fils de mon frère, lorsque tu entends un Ḥadîth du Messager d’Allah (paix sur lui), n’en donne pas des exemples (mais plutôt applique-le et tais-toi). » [3]

2ème exemple – Le Wuḍû pour celui qui porte le convoi funéraire  (Al Jinâzah) : 

Selon Abû Hurayrah (paix sur lui) a dit : « Celui qui a lavé un mort doit faire le bain rituel (Ghusl), et celui qui le porte fera les ablutions. » Ceci parvint chez ‘Â`ishah (qu’Allah l’agréé) qui dit : « Les morts musulmans sont-ils impurs ? Qu’en est-il pour un homme s’il porte du bois !? » [3]

3ème exemple – Le lavage des mains pour celui qui s’est endormi, avant de les entrer dans le récipient :

Abû Hurayrah (qu’Allah l’agrée) rapporte que le Messager d’Allah (paix sur lui) a dit : « Lorsque l’un d’entre vous se réveille de son sommeil, qu’il n’entre pas sa main dans le récipient avant de la laver trois fois » [4]

Lorsque cela parvint à ‘Â`ishah, elle dit : « Ô Abû Hurayrah, que faisons-nous alors avec le Mihrâs [5] !? »

Et dans une autre version : « Certes, en réalité Abû Hurayrah fût amusant concernant le Ḥadîth du Mihrâs. [6] »

******

Ce sont quelques exemples trouvés et appropriés pour indiquer l’utilisation par les Ṣaḥâbah du critère rationnel. Il est possible d’ajouter à cela ce qui a précédé dans une autre publication, à savoir la parole d’Ibn ‘Abbâs concernant le Ḥadîth de « l’enfant adultérin comme étant le troisième mal. » : « S’il était (vraiment) le troisième mal, on n’aurait pas retardé la peine de sa mère par lapidation (Rajm) jusqu’à ce qu’elle accouche. » [7]

En bref, ceci appui le point de vue de ces Ṣaḥâbah quant à leur refus de ces Ḥadîths et leur opposition face à leur transmetteur, en l’occurrence ici Abû Hurayrah. Tous les Ḥadîths pour lesquels il y a eu une opposition font partie de ses transmissions et de la réfutation dirigée vers lui. Il se peut que ce soit cela qui a fait que les Ḥanafites le décrivent comme étant dépourvu de Fiqh (non Faqîh), même s’il fut considéré comme faisant partie des gens de la mémorisation et de la maîtrise. Nous clarifierons cela plus tard – si Allah le permet – lors de la mention du Fiqh du transmetteur et sa répercussion dans l’acceptation de sa transmission.

Ces exemples peuvent être jugés suffisants dans le fait de constater leur utilisation du critère rationnel avant d’accepter le Ḥadîth. Ce qui appuie ce critère également semble être l’acceptation de nombreux savants dans leur position de désaccord.

Ceci dit, ce qu’il ne faut pas omettre c’est que leur réfutation des Ḥadîths susmentionnés n’est pas construite sur l’analyse rationnelle uniquement, mais sur d’autres considérations qui s’ajoutent à celle-ci et qu’il est nécessaire de mentionner.

Les Ṣaḥâbah ont vécu avec le Messager d’Allah (paix sur lui) et ont appris de lui plusieurs jugements. Lorsque venait à eux ce qu’ils trouvèrent étrange et qu’ils n’avaient jamais entendu auparavant, ils l’examinaient avec leur intellect et le critiquaient avec une analyse construite sur leur connaissance des jugements qu’avait institués le Messager d’Allah (paix sur lui) dans pareille situation. [Notons ici que cette connaissance était chez plusieurs d’entre eux partielle, puisqu’ils n’étaient pas en permanence en compagnie du Prophète. Aussi, il se peut que nous ayons accès aujourd’hui à davantage d’informations qu’eux quant à la Sunnah pour utiliser ce critère].

Il se peut par exemple que ‘Â`ishah ait fait ses ablutions dans le Mihrâs en présence du Prophète sans qu’il ne le lui interdise. Cela a donc pu la pousser à s’opposer à Abû Hurayrah dans son Ḥadîth et à le décrire comme amusant. De même, il est fort probable que les Ṣaḥâbah, faisant les ablutions tous les jours, aient mangé ce qui fut chauffé par le feu puis prié sans les refaire auparavant. Or, pourquoi le Ḥadîth qu’Abû Hurayrah rapporte ne leur est-il jamais parvenu et ce, alors que les motifs de sa transmission étaient nombreux ?

Cela fait en vérité partie des événements répandus qu’il est difficile à chacun d’éviter – «‘Umûm al Balwa» – et nous reviendrons sur ce critère absolument primordial dans une autre publication.

Quant au Ḥadîth des ablutions pour le port du mort dans le cortège funèbre, il est connu que le Wuḍû est habituellement fait pour les impuretés. Or, est-ce que le défunt devient impur à cause de la mort ? Ceci n’est pas acceptable et personne n’a jamais prétendu cela. C’est pour cette raison que l’opposition à Abû Hurayrah ici est respectable. Ainsi, ‘Â`ishah l’a réprouvé et ‘Ibn ‘Abbâs également en disant : « Les ablutions ne nous sont pas nécessaires pour le port de bois secs. » [8]

Concernant le Ḥadîth affirmant que l’enfant issu de l’adultère était le « troisième mal », nous savons également qu’un autre Ḥadîth rapporte que le Messager d’Allah a prié sur une femme qui fut lapidée et qu’il a dit à propos d’elle : « Elle s’est repentie d’un repentir qui aurait absout un percepteur de taxe [9]. » [10].

Il dit au sujet de « Ma’iz » après sa lapidation : « Il nage dans les fleuves du paradis [11] ». Si tel est le cas pour avoir commis un tel acte, que dire alors de celui qui n’a commis aucun mal et qui n’a pas pris part dans ce qui s’est produit ? En quoi serait-il le « troisième mal » ou n’entrerait-il pas au Paradis comme mentionné dans un autre Ḥadîth ? Pourquoi faudrait-il attendre de la mère coupable de fornication qu’elle enfante puis qu’elle allaite alors que l’enfant en question est le « troisième mal » ?

Toutes ces interrogations font que le chercheur doutera de la validité du Ḥadîth et ce, sans parler de la validité de la peine du Rajm (lapidation) en elle-même sur laquelle nous reviendrons. Aussi, il acceptera la position de ‘Â`ishah et d’Ibn ‘Abbâs dans leur critique le concernant, que cette critique soit fondée sur la contradiction d’avec un verset ou que la raison ne puisse l’accepter.

Il était important de préciser cela avant d’aborder le troisième critère utilisé par les Ṣaḥâbah dans leur acceptation de la Sunnah.

Qu’Allah nous permette de raisonner.

Equipe Al Amânah

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[1] Sorte de beurre (acidifiée) cuit qu’on laisse égoutter – Al Fa’iq Gharib al Ḥadîth d’az Zamkhasharî (1/179)

[2] Sunan at Tirmidhî, chapitres de la purification, au sujet du Wuḍû pour ce qu’a changé le feu (1/114 -115)

[3] Al Iqâmah, p. 121-122.

 [4] Ṣaḥîḥ Muslim – Livre de la purification – chapitre de la réprobation de tremper, pour celui qui fait les ablutions ou autre, sa main dans le récipient (1/233).

[5] Al Mihrâs : pierre rectangulaire (lourde) creusée dans laquelle on pile et on fait les ablutions. Al Misbah al Unir d’al Fayumî, p. 637.

[6] Al Iḥkâm fî Uṣûl al Aḥkâm d’Al Âmidî (1/263).

[7] Il conviendra de revenir ultérieurement dans une autre publication sur la peine de la lapidation (Rajm) et sa légitimité en islam.

[8] Al Itijahat al Fiqhiya wa Masadiruhu (tendances jurisprudentielles et leurs sources), page 151.

[9] Al Makss : taxe, prélèvement, impôt. Al Makiss : le percepteur qui prend le dixième des biens. Al Fa’iq fî Gharîb al Ḥadîth (3/382).

[10] Ṣaḥîḥ Muslim – Livre des peines – chapitre de celui qui reconnait pour lui-même l’adultère (3/1324)

[11] Al Isâbah (5/705), biographie de Ma’iz ibn Mâlik. Il y a également : « il trépide (s’agite)» au lieu de « il nage ».

 

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