Sunnah VS Coran (1/4)

Confronter la Sunnah au Coran pour l’accepter : une évidence contemporaine aux origines anciennes

لَا يَأْتِيهِ الْبَاطِلُ مِنْ بَيْنِ يَدَيْهِ وَلَا مِنْ خَلْفِهِ ۖ تَنْزِيلٌ مِنْ حَكِيمٍ حَمِيدٍ

«Le faux ne l’atteint [d’aucune part], ni par devant ni par derrière : c’est une révélation émanant d’un Sage, Digne de louange.»[1]

وَقَالَ الرَّسُولُ يَا رَبِّ إِنَّ قَوْمِي اتَّخَذُوا هَٰذَا الْقُرْآنَ مَهْجُورًا

Et le Messager dit : « Seigneur, mon peuple a vraiment pris ce Coran pour une chose délaissée ! »[2]

L’idée de confronter la Sunnah au Coran afin d’authentifier cette dernière est en réalité un concept ancien, plus ancien qu’Abû Ḥanîfah, sur lequel étaient plusieurs Salafs. Ils utilisèrent ainsi ce critère dans la critique de certains Akhbâr (Ḥadîths) qu’ils leur sont parvenus et dont ils n’avaient pas la connaissance auparavant.

Il apparaît qu’Abû Ḥanîfah utilisait énormément ce critère, au point que certains d’entre les savants le lui reprochèrent, mais bien plus, ils l’accusèrent de rejeter le Ḥadîth du Messager d’Allah (paix sur lui) et de le nier. Ceci apparait clairement dans ce qu’il écrit dans son livre Al ‘Âlim wal Muta’âlim : « lorsque un homme dit : “je crois en tout ce que le Prophète (paix sur lui) a dit, excepté que le Prophète ne s’exprime pas injustement et ne contredit pas le Coran”, cette parole émanant de lui consiste a affirmé la véracité du Prophète et du Coran, tout en l’exemptant de la divergence avec ce dernier. Si le Prophète avait contredit le Coran ou prononcé des paroles fausses attribuées à Allah, Il ne l’aurait certainement pas laissé sans le “saisir” par la main droite et lui trancher l’aorte, comme Allah, gloire et pureté à Lui, a dit dans Coran à propos de la fornicatrice et du fornicateur. Le fait de rejeter tout homme qui rapporte selon le Prophète (paix sur lui) un Ḥadîth contradictoire avec le Coran n’est pas, en vérité, un rejet du Prophète lui-même et ce n’est pas non plus le démentir. Cela constitue plutôt un rejet de celui qui impute faussement des Ḥadîths au Prophète. L’accusation (de contradiction) est donc portée sur lui et non sur le Prophète (paix sur lui). Toute chose que le Prophète a dite, que nous l’ayons entendu ou non, nous la considérons avec grande estime, nous y croyons et nous témoignons qu’elle est comme le Prophète l’a dite. Mais nous témoignons également que le Prophète n’a jamais ordonné une chose qu’Allah a interdite. Il n’a pas rompu une chose qu’Allah a lié, n’a pas dépeint une injonction qu’Allah a décrite sans que cela ne soit avec exactitude, nous témoignons qu’il était en parfaite concordance avec Allah dans toute chose et qu’il n’a rien inventé de lui-même ni été un cabotin. C’est pour cela qu’Allah le Très haut a dit : {Quiconque obéit au Messager obéit certainement à Allah.} An Nisâ/80 »[3]

Certes, on avance que les propos d’Abû Ḥanîfah sur cette question sont liés à l’époque dans laquelle il a vécu et qui vit la profusion de faux Ḥadîths ainsi que leur falsification (fabrication). On rapporte ainsi que la science du Ḥadîth en était encore à ses prémices, les livres de Ḥadîths, les Masânid et ceux des Authentiques n’étaient pas encore consignés. De même, les statuts des hommes transmetteurs (Ruwwât) n’étaient pas connus et leur biographie n’était pas répandue chez les gens.

Toutefois, malgré le travail important de certains savants de l’Islam, nous n’avons pas la certitude que tous les Ḥadîths consignés aient été intégralement épurés et le travail à ce niveau n’a pas lieu d’être arrêté.

Ainsi, le fondement qui était pris en compte face à ce flot déferlant de Ḥadîths mélangés consista à les confronter au Livre d’Allah, à la Sunnah célèbre (Mashhûrah) et connue du Messager d’Allah (paix sur lui) auprès des savants, ainsi qu’aux Ḥadîths transmis et pratiqués de manière notoire chez les gens. Ceci est un critère qui apparaît – à son époque et à la nôtre encore – raisonnable, pertinent et logique étant donné que le travail d’authentification des savants du Ḥadîth est humain et donc potentiellement partial et partiel.

Les Ḥanafites ont pris comme arguments – après Abû Ḥanîfah – des preuves textuelles et intellectuelles corroborant ce critère devenu connu chez eux.

Voici certaines de ces preuves :

و عن جبير بن مطعم أن النبي صلى الله عليه وسلم قال : « ما حدثتم عني مما تعرفون فصدقوا به، و ما حدثتم عني مما تنكرون فلا تصدقوا، فإني لا أقول المنكر »

Selon Jubayr Ibn Muṭ’im, le Prophète (paix sur lui) a dit : « Ce que l’on rapporte de moi (comme Ḥadîths), si vous trouvez cela convenable, reconnaissez-le comme véridique. Et concernant ce que l’on rapporte d’inconvenable, ne le reconnaissez pas comme véridique car je ne dis pas ce qui est détestable (Munkar). »

L’Imâm Aḥmad a rapporté un Ḥadîth similaire dans son Musnad (5/425)

عن عائشة قالت قال رسول الله صلى الله عليه وسلم : « ما بال أناس يشتطرون شروطاً ليس في كتاب الله، من اشترط شرطاً ليس في كتاب الله تعالى فهو باطل و إن اشترط مائة شرط،  وإن كان مائة شرط، كتاب الله أحق وشرط الله أوثق »

Selon ‘Â`ishah, le Messager d’Allah a dit : « Qu’ont-ils ces gens à mettre des conditions qui ne se trouvent pas dans le Livre d’Allah ? La condition émise qui ne se trouve nullement dans le Livre d’Allah le Très haut sera nulle, même si on en émet une centaine. Le Livre d’Allah est prévalent et les conditions d’Allah sont incontestables. »

صحيح البخاري كتاب البيوع -باب البيع والشراء مع النساء ٩٣:٣

Ṣaḥîḥ Al Bukhârî – livre de la vente – chapitre du commerce avec les femmes (3/93)

قال السرخسي : « و المراد كل شرط هو مخالف لكتاب الله تعالى، لا أن يكون المراد : ما لا يوجد عينه في كتاب الله تعالى، فإن عين هذا الحديث لا يوجد في كتاب الله تعالى، و بالإجماع : من الأحكام ما هو ثابت بخبر الواحد و القياس، و إن كان لا يوجد ذلك في كتاب الله تعالى، فعرفنا أن المراد : ما يكون مخالفاً لكتاب الله تعالى، و ذلك تنصيص على أن كل حديث هو مخالف لكتاب الله تعالى فهو مردود »

As Sarakhsî (savant spécialisé dans les Uṣûl – fondements – Ḥanafites) a dit : « La signification (du Ḥadîth susmentionné) est qu’il s’agit de toute condition contraire au Livre d’Allah le Très haut, et non uniquement de celles qui ne se trouvent pas elles-mêmes dans le Livre d’Allah. D’ailleurs, ce Ḥadîth ne se trouve pas non plus dans Son Livre. Et par « consensus » (Ijmâ’), il y a parmi les jugements (Aḥkâm) ceux qui sont établis par une information singulière (Khabar al Wâḥid) et par analogie (al Qiyâs), même si (ces principes) ne se trouvent pas dans le Livre d’Allah le Très haut. Nous savons alors que le sens (du Ḥadîth) est : « (les conditions qui) sont contraires au Livre d’Allah ». Cela est l’explication concernant le fait que tout Ḥadîth contraire au Livre d’Allah le Très haut soit rejeté. »[4]

قال السرخسي : »إن أصل البدع و الأهواء إنما ظهر من قبل ترك عرض أخبار الآحاد على الكتاب و السنة المشهورة، فإن قوماً جعلوها أصلاً مع الشبهة في اتصالها برسول الله عليه السلام، مع أنها لا توجب علم اليفين، ثم تأولوا عليها الكتاب و السنة المشهورة فجعلوا التبع متبوعاً و جعلوا الأساس ما هو غير متيقن به، فوقعوا في الأهواء و البدع… و إنما سواء السبيل ما ذهب إليه علماؤنا (الحنفية) رحمهم الله، فإنهم جعلوا الكتاب و السنة المشهورة أصلاً،  ثم خرجوا عليهما ما فيه بعض الشبهة و هو المروي بطريق الآحاد مما لم يشتهر، فما كان منه موافقاً للمشهور قبلوه، و ما لم يجدوا في الكتاب و لا في السنة المشهورة له ذكراً قبلوه أيضاً و أوجبوا العمل به، و ما كان مخالفاً لهما ردوه، على أن العمل بالكتاب و السنة أوجب من العمل بالغريب بخلافه. »

As Sarakhsî rajoute : « L’origine de l’innovation et des passions se trouve dans le délaissement du fait de confronter les informations singulières (Akhbâr Aḥâd) avec le Livre d’Allah et la Sunnah Mashhûrah (célèbre). D’une part, les gens les ont rendus tel un fondement malgré le doute quant au fait qu’elles proviennent directement du Messager d’Allah (paix sur lui) et, d’autre part, alors qu’elles n’impliquent pas la science certaine. Puis, avec elles, ils ont interprété le Livre et la Sunnah célèbre tout en rendant supérieur ce qui doit être subordonné. Par cela ils ont rendu fondamental une chose dans laquelle il n’y a pas de certitude et tombèrent alors dans les passions et l’innovation… Certes, est un droit chemin le positionnement suivi par nos savants (Ḥanafites) qu’Allah leur fasse miséricorde : ils ont considéré le Livre et la Sunnah célèbre en tant que fondements, puis ils ont expliqué par eux ce qui comporte certaines ambiguïtés, à savoir la narration transmise par voie Aḥâd (singulière) qui n’est pas connue. Ce qui est (parmi ces informations) conforme à ce qui est connu, ils l’acceptèrent. Ce qu’ils ne trouvèrent mentionné ni dans le Livre ni dans la Sunnah célèbre, ils l’acceptèrent et demandèrent sa mise en pratique. En revanche, ce qui était contradictoire avec le Livre et la Sunnah célèbre, ils le rejetèrent, sachant qu’œuvrer selon le Livre et la Sunnah est obligatoire, contrairement au fait d’œuvrer avec une chose singulière qui est contraire (au Coran). »[5]

Ceci est la voie des Ḥanafites concernant le Khabar al Aḥâd (information singulière). Il apparaît des paroles d’As Sarakhsî que les Ḥanafites obligent la pratique du Khabar al Wâḥid (information singulière), même s’il n’y a pas de texte (coranique) sur le sujet et que le rejet (de l’information) se réalise lorsqu’il y a contradiction avec le Livre et la Sunnah célèbre. Ils nomment alors le Khabar « étrange » (Gharîb) et « irrégulier » (Shâdh).

Toutefois, précisons que dans le domaine de la croyance (‘Aqîdah), le Khabar al Aḥâd (information singulière) n’est pas accepté par les Ḥanafites car il n’indique pas la certitude. On peut donc se demander si certains domaines de la pratique islamique ne devraient pas également être conditionné comme celui de la ‘Aqîdah…

Qu’Allah nous permette de comprendre.

Equipe Al Amânah

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[1] Coran (Fusilât 41/42)

[2] Coran (Al Furqân 25/30)

[3] Al ‘Âlim wal Muta’âlim d’Abû Ḥanîfah (p. 21-22). Voir également Tawthiq as Sunnah fî Qarn athani al Hijrah (p. 289).

[4] Uṣûl as Sarakhsî (1/364-365)

[5] Uṣûl as Sarakhsî (1/367-368)

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