Le Ḥadîth Mutawâtir (notoire) existe-t-il vraiment ?

Dans les sciences islamiques, le Ḥadîth désigne les propos, les actes et les approbations attribués au Prophète Muḥammad. De manière générale, les Ḥadîths relèvent de la catégorie des Aḥâd (Ḥadîths singuliers) ou de celle des Mutawâtir (Ḥadîths notoires)[1]. Or, dans la science des Uṣûl al Fiqh (fondements du droit), seul le Ḥadîth véritablement Mutawâtir indique la science certaine (‘Ilm Ḍarûrî) et l’exactitude de son contenu ou énoncé (Matn) étant donné que son authenticité est considéré comme indiscutable (Qaṭ’î ath Thubût).

En effet, le Ḥadîth Aḥâd se définit comme étant rapporté à l’origine par un nombre restreint de personnes (une, deux voire trois par exemple), alors que le Mutawâtir se définit comme étant rapporté à l’origine et à chaque génération par un nombre si important de personnes (ajoutons même de diverses régions et milieux) que la raison exclut toute possibilité qu’elles se soient coalisées pour mentir et inventer le Ḥadîth en question. Ici, il faut tout de même s’étonner de la divergence existante entre les savants quant au nombre de transmetteurs minimum requis dès la première génération et à toutes les étapes : certains disant que deux suffisent, d’autres quatre, d’autres 12, d’autres encore 20, 30, 40 ou encore 70.

Toutefois, si nous précisions ici qu’il faut que le Ḥadîth en question soit « véritablement Mutawâtir » c’est donc parce que certains savants ont pu qualifier un Ḥadîth de Mutawâtir simplement parce qu’il fut rapporté par trois, quatre ou cinq Ṣaḥâbah, puis rapporté ensuite par un groupe de personnes important à chaque génération. Or, en tenant compte de l’approche classique du Ḥadîth et du raisonnement, un tel nombre ne peut nullement indiquer la certitude absolue quant à la véracité de l’information rapportée. C’est pour cela qu’on rapporte qu’Ibn Ḥajar a dit que l’avis le plus sûr consistait à ne pas déterminer un nombre précis de transmetteurs, ce qui suppose que leur nombre doive être suffisamment important pour exclure toute forme de convenance sur un mensonge.

Ceci étant dit, une question reste en suspens :

Peut-on qualifier avec certitude un Ḥadîth de Mutawâtir (notoire) sous prétexte qu’il fut rapporté par 10, 20 ou même 80 Compagnons d’après l’approche classique du Ḥadîth ?

Cette question est d‘autant plus légitime que plusieurs savants affirment que le fait de croire au contenu d’un Ḥadîth Mutawâtir est une obligation pour tout musulman et que le fait de nier son information peut rendre la personne incroyante.

Il convient donc ici de préciser que le Ḥadîth Mutawâtir pose en réalité véritablement question sur le fait de savoir si tout ceux qui sont qualifiés ainsi relèvent véritablement de cette catégorie ou non. En effet, nombreux sont ceux qui ont qualifié un Ḥadîth de notoire (Mutawâtir), et donc comme indiquant la science certaine, sous prétexte qu’il fut rapporté à chaque génération par un groupe important de personnes, à commencer par la première génération, celle des Ṣaḥâbah (Compagnons). Or, lorsque l’on prétend par exemple que 20 Compagnons rapportent tel ou tel Ḥadîth de la part du Prophète, la question se pose de savoir s’ils ont tous entendu directement le Prophète prononcer les propos en question ou si, dans les faits, la plupart d’entre eux ont rapporté ce que certains autres Compagnons seulement ont attribué au Prophète, mais sans les citer au moment de rapporter le Ḥadîth (Tadlîs). En effet, on a pu considérer que 10 ou 20 personnes aient entendu un propos prophétique et l’aient transmis à d’autres Compagnons qui, à leur tour, l’ont transmis mais sans citer le Sahâbî intermédiaire comme cela était courant. Ainsi, on pourrait croire qu’il s’agit effectivement d’un propos rapporté par un nombre conséquent de Compagnons, alors qu’ils purent n’être qu’un, deux ou trois dès l’origine à l’entendre directement du Prophète et à le transmettre d’après leur compréhension à d’autres Compagnons. En d’autres termes, on aurait ainsi qualifié plusieurs Ḥadîths de notoires (Mutawâtir) alors qu’ils ne seraient en fait que singuliers (Aḥâd) ou, au mieux, Mashhûr.

Citons, pour illustrer cela, différents propos explicites :

أخرج أبو بكر بن أبي خيثمة في « تاريخه » عن حميد الطويل أن أنساً حدثهم بحديث عن رسول الله صلى الله عليه وسلم ،فقال له رجل: أنت سمعته من رسول الله صلى الله عليه وسلم؟ فغضب غضباً شديداً، وقال: والله ما كل ما نحدثكم سمعنا من رسول صلى الله عليه وسلم؛ ولكن كان يحدث بعضنا بعضاً، ولا يتهم بعضنا بعضا

Abû Bakr ibn Abi Khaythumah a rapporté dans son Târîkh selon Ḥumayd ibn Abî Ṭawîl que Anas leur a rapporté un Ḥadîth selon le Messager d’Allah (paix sur lui). Un homme lui a dit : « L’as-tu entendu du Messager d’Allah ? (Anas) se mit très en colère et répondit : « Par Allah, ce n’est pas tout ce que nous rapportons que nous avons entendu (directement) du Messager (paix sur lui), mais nous nous transmettions les uns les autres (les Ḥadîths) et nous ne nous accusions pas mutuellement (de mensonge). » 

Autre version :

– حَدَّثَنَا يُوسُفٌ الْقَاضِي ، حَدَّثَنَا أَبُو الرَّبِيعِ الزَّهْرَانِيُّ ، حَدَّثَنَا أَبُو شِهَابٍ ، عَنْ حُمَيْدٍ ، قَالَ : كُنَّا مَعَ أَنَسِ بن مَالِكٍ ، فَقَالَ : وَاللَّهِ مَا كُلُّ مَا نُحَدِّثُكُمْ عَنْ رَسُولِ اللَّهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ سَمِعْنَاهُ مِنْهُ ، وَلَكِنْ لَمْ يَكُنْ يَكْذِبُ بَعْضُنَا بَعْضًا

فوائد الفريابي

Dans Fawâ`id al Firiâbî :

حدثنا منجاب بن الحارث ، أخبرنا علي بن مسهر ، عن الأعمش ، عن أبي إسحاق ، عن البراء بن عازب قال : ما كل ما نحدثكم عن رسول الله ، صلى الله عليه وسلم سمعناه منه ، منه ما سمعناه ، ومنه ما حدثنا عنه أصحابه ، ونحن لا نكذب

Al Barâ’ ibn ’Azib (le Ṣaḥâbî) a dit : « Ce n’est pas tout ce que l’on vous rapporte selon le Messager d’Allah (paix sur lui) que nous avons entendu (directement) de lui. Il y a parmi cela ce que nous avons entendu de lui (directement) et ce que nous rapportons de lui selon ses Compagnons et nous ne mentons pas. »

وفي مجمع الزوائد ومنبع الفوائد للهيثمي

عن حميد قال: كنا مع أنس بن مالك فقال: والله ما كل ما نحدثكم عن رسول الله صلى الله عليه وسلم سمعناه منه ولكن لم يكن يكذب بعضنا بعضاً.

وقال المؤلف في الحديث :

رواه الطبراني في الكبير ورجاله رجال الصحيح. وعن البراء قال: ما كل الحديث سمعناه من رسول الله صلى الله عليه وسلم كان يحدثنا أصحابه عنه كانت تشغلنا عنه رعية الإبل. رواه أحمد ورجاله رجال الصحيح.

باب فيمن حدث حديثاً كذب فيه غيره

Dans Az Zawâ’id wa Manba’ al Fawâ`id d’Al Haythamî

(Le Ḥadîth de Anas susmentionné) est rapporté par At Ṭabarânî dans Al Kabir et ses transmetteurs sont des hommes des « Authentiques » (Sahihayn). Al Barâ’ a dit : « Ce n’est pas tout Ḥadîth que nous avons entendu du Messager (paix sur lui), mais ce sont ses Compagnons qui nous rapportaient de lui. Nous étions occupés à garder les chameaux. » Rapporté par Aḥmad et ses hommes transmetteurs sont considérés comme fiables.

De même, Ibn ‘Abbâs a par exemple rapporté plusieurs Ḥadîths concernant des évènements auxquels il n’a pourtant jamais participé, à l’instar des batailles. Il a donc transmis ce que d’autres lui avaient rapporté et ce, sans forcément préciser le nom du Compagnon transmetteur en question.

A ceci, on pourrait rétorquer, et de bonne foi, que lorsqu’un Ḥadîth est rapporté par 20 ou 40 Compagnons, on peut légitimement imaginer qu’un nombre important de Compagnons ont entendu le propos directement de la bouche du Prophète.

Nous répondons déjà qu’une telle opinion ne sera toujours qu’une supposition. Il ne s’agit pas pour nous de dire qu’il n’existe absolument aucun Ḥadîth notoire, bien que nous pensons que ceux qui peuvent l’être vraiment relèvent de la catégorie du Mutawâtir ‘Amalî (notoire par la pratique). Mais, outre le fait que l’on puisse parfaitement envisager que deux ou trois Compagnons aient transmis un Ḥadîth à une quinzaine d’autres et que ceux-ci aient également transmis à leur tour le Ḥadîth par la suite et donc que rien ne garantit absolument que le Ḥadîth ait été entendu directement du Prophète par un grand nombre de transmetteurs à l’époque des Compagnons, cette réplique omet un point important :

  • Lorsqu’on analyse les chaînes de transmission d’un Ḥadîth qualifié de «Mutawâtir», puisque dire qu’un Hadîth est notoire nécessite de le prouver notamment en regroupant les chaînes de transmission afin de constater la présence de narrateurs à chaque Tabaqah (génération), on se rend compte très souvent qu’il y a un grand nombre d’Isnad (chaînes de transmetteurs) faibles et douteux.

Pourquoi les Muhaddithûn n’en tiennent-ils alors pas compte ? Parce qu’ils partent du principe qu’un Ḥadîth rapporté par un grand nombre de Compagnons, même si plusieurs chaînes sont faibles ou inventées, a forcément été prononcé par le Prophète puisque toutes les chaînes réunies (les « authentiques » et les « non-authentiques ») permettent au Ḥadîth en question d’atteindre la notoriété.

Or, la première erreur ici consiste à avoir considéré que tous les Compagnons en question avaient directement entendu du Prophète (paix sur lui) le Hadîth qu’ils rapportent. Donc si on retire de toutes les chaînes, celles qui sont faibles, douteuses ou inventées, on se rendra compte que le nombre de Compagnons est certainement plus restreint. Et, parmi eux, qui peut prouver lesquels ont entendu directement du Prophète ? Nul ne le sait avec certitude…

Conclusion

Il ne s’agit pas ici de questionner la sincérité ou non des Compagnons dans leur transmission des Ḥadîths, bien que l’on puisse toutefois mettre en avant le fait que l’erreur, la confusion ou encore l’omission, chez eux comme chez d’autres, sont parfaitement envisageables, comme en témoignent plusieurs récits et la méfiance de Compagnons comme ‘Umar, ‘Â`ishah ou encore ‘Alî ibn Abî Ṭâlib lorsqu’on leur rapportait des propos en apparence prophétiques. En effet, le Coran atteste de la ‘Adâlah (probité) de certains parmi les Sahâbah, mais il n’atteste absolument pas de la fiabilité commune de leur compréhension ée mémorisation.

Il s’agit donc de bien comprendre que ce n’est pas tout Ḥadîth rapporté par un Compagnon qui fut entendu directement par ce dernier de la bouche du Prophète. Peut-être l’a-t-il entendu d’un autre Compagnon, voire même dans certains cas d’un Tâbi’î qui transmettait un Ḥadîth. Ainsi, nous n’avons aucune preuve formelle permettant d’affirmer avec certitude que tous les propos prophétiques rapportés de façon notoire (Mutawâtir) le sont véritablement.

Pire, plusieurs Ḥadîths qualifiés de notoires peuvent n’être en fait que des propos singuliers rapportés par un nombre restreint de Compagnons d’après ce que ces derniers ont compris de la parole prophétique. Ceci rend donc potentiellement ces propos attribués au Prophète discutables étant donné leur singularité potentielle.

Peut-être est-ce pour cette raison qu’Ibn Ḥibbân (1/156) a dit :

فأما الأخبار فإنها كلها أخبار آحاد، لأنه ليس يوجد عن النبي صلى الله عليه وسلم خبر من رواية عدلين روى أحدهما عن عدلين وكل واحد منهما عن عدلين حتى ينتهي ذلك إلى رسول الله صلى الله عليه وسلم

« Les Akhbâr (Ḥadîths) sont tous des Akhbâr Âḥâd (transmissions singulières). Car il n’y a pas selon le Prophète (paix sur lui) de Khabar d’une Riwâyah (narration) de deux hommes probes dont l’un a rapporté selon deux hommes probes, et que chacun d’entre eux rapporte selon deux hommes justes jusqu’à arriver au Messager d’Allah (paix sur lui). »

Ajoutons enfin, de façon brève, que cette classification du Ḥadîth entre Ahâd et Mutawâtir par exemple n’est en fait qu’une approche proposée par certains savants et diffusée en masse pour diverses raisons. Ceci dit, rien n’oblige à adhérer à cette classification. En ce qui nous concerne et conformément aux divers articles déjà publiés sur le sujet, nous préconisons en premier lieu la confrontation du Ḥadîth au Coran avant qu’il ne soit accepté ou rejeté.

Nous développerons cette thématique dans d’autres articles si Allah le permet.

Qu’Allah nous permette de comprendre.

Equipe La voie du Hanîf

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[1] Plusieurs savants ne distinguent par le Ḥadîth Mutawâtir (notoire) du Ḥadîth Mashhûr (célèbre), mais les Ḥanafites les distinguent et proposent ainsi trois catégories : Aḥâd, Mashhûr et Mutawâtir.

 

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