Prendre en compte les causes de la révélation ?

POUR COMPRENDRE LE CORAN FAUT-IL REVENIR AUX CAUSES DE SA RÉVÉLATION (Asbâb an Nuzûl) ?

Extrait de l’ouvrage : « Le voile en islam : obligation cultuelle ou tradition culturelle ? »

[…] Il faut mettre en avant ce qui devrait surprendre plus d’un chercheur en islam et les musulmans en général : pourquoi le Coran aurait-il vocation à n’être compris qu’à travers les circonstances présumées, rapportées de manière singulière (Aḥâd) et souvent douteuses de sa révélation, ce qu’on appelle les « Asbâb an Nuzûl » ? Pourquoi ne se suffirait-il pas à lui-même quant à son explication ?

A plusieurs reprises on rapporte que le Prophète aurait stipulé qu’il laissait deux choses par lesquelles on ne pouvait s’égarer et l’une d’elle est le Coran[1]. Or, jamais il n’a fait mention des Asbâb an Nuzûl (causes de la révélation) afin de comprendre ce dernier correctement.

La chose paraît en fait évidente puisqu’il est totalement improbable que l’on exige la présence de récits singuliers et donc potentiellement erronés ou inventés, pour expliquer ce qui est notoire, à savoir le Coran, ce dernier étant présenté intrinsèquement comme clair. En d’autres termes, conditionner la compréhension d’un texte de fiabilité certaine (Qaṭ’iyyah ath Thubût) à un texte de fiabilité douteuse (Ẓanniyyah ath Thubût) rend le premier douteux quant à son indication et limité dans sa compréhension, ce qui est totalement incompréhensible et paradoxale avec la volonté coranique de transmettre un message universel s’adressant à l’humanité entière.

C’est d’ailleurs pour cela que l’Imâm Aḥmad a affirmé que ce qui était rapporté dans les Tafsîr (exégèses) concernant les causes de la Révélation était sans fondement.

On rapporte ainsi que l’Imâm Aḥmad ibn Ḥanbal a dit, comme cité dans Lisân al Mîzân (1/12) :

ثلاثة كتب ليس لها أصول وهي: المغازي والتفسير والملاحم

« Trois livres n’ont aucune source (Uṣûl). Il s’agit des Maghâzî (récits des batailles du Prophète), des Tafsîr et des Malâḥim (batailles et massacres qui se dérouleront à la fin des temps). »

Ibn Taymiyyah a dit dans Minhâj as Sunnah (7/435) :

أما أحاديث سبب النزول، فغالبها مُرسَلٌ ليس بمُسنَد. ولهذا قال الإمام أحمد بن حنبل: ثلاثُ علومٍ لا إسناد لها » وفي لفظ: « ليس لها أصل: التفسير والمغازي والملاحم ». ويعني أن أحاديثها مُرسَلة

« Quant aux Ḥadîths concernant les causes de la révélation (Asbâb an Nuzûl), la majorité d’entre elles possèdent une coupure dans la chaine (Mursal) et ne sont pas liées avec des chaînes ininterrompues (Musnad). C’est pour cela que l’Imâm Aḥmad ibn Ḥanbal a dit : < Trois sciences n’ont aucune chaîne > et dans une autre formulation < n’ont aucune source : le Tafsîr, les Maghâzî, les Malâḥim >, c’est-à-dire que leurs Ḥadîths sont Mursal. »

Et il a dit :

فالمقصود أن المنقولات التي يحتاج إليها في الدين، قد نصب الله الأدلة على بيان ما فيها من صحيح وغيره. ومعلوم أن المنقول في التفسير أكثره كالمنقول في المغازي والملاحِم. ولهذا قال الإمام أحمد: « ثلاثة أمور ليس لها إسناد: التفسير والملاحم والمغازي

« C’est-à-dire que les transmissions dont on a besoin dans la religion, Allah en a donné des preuves authentiques suffisantes. Il est connu qu’une grosse partie de ce qui est textuellement transmis dans le Tafsîr est similaire à ce qui est transmis dans les Maghâzî et les Malâḥim. C’est pour cela que l’Imâm Aḥmad ibn Ḥanbal a dit : . »

Evidemment, certains Ḥanbalites tentèrent de justifier et de conditionner la parole de leur Shaykh, l’Imâm Aḥmad, comme cela est récurent dans ce genre de situation, afin de lui faire dire ce qu’il ne dit pas en apparence et ainsi policer quelques peu ses propos. C’est en ce sens qu’Az Zarkashî a dit dans Al Burhan (2/156), après avoir mentionné la parole d’Aḥmad :

قال المحققون من أصحابه: مراده أن الغالب أنه ليس لها أسانيد صحاح متصلة. وإلا فقد صحّ من ذلك كثير، كتفسير الظلم بالشرك في آية الأنعام، والحساب اليسير بالعرض، والقوة بالرمي وغيره

« Les vérificateurs (Al Muḥaqqîqûn) parmi les partisans de son école ont dit : < Il voulait dire que ce qui est prépondérant c’est qu’il n’y a aucune chaîne authentique ininterrompue. Sinon, il y a un grand nombre de ce qui est authentique parmi cela, comme l’exégèse de l’injustice de l’associationnisme (Shirk) dans les versets de la sourate Al An’âm, les comptes allégés, l’exposition (des péchés), « la force » (en référence au Tafsîr du verset coranique 8/60), le tir à l’arc, etc. »

Ce qui est d’ailleurs surprenant c’est justement que les Muḥaqqîqûn (vérificateurs) est sans cesse besoin d’expliciter la parole de leur savant quand, en apparence, elle ne leur convient pas, comme si Aḥmad était incapable d’être précis, et que dans le même temps, lorsque l’apparence de la parole ne leur pose pas de problème, alors Aḥmad redevient explicite sans besoin de recourir à l’interprétation et à l’explicitation…

Quoiqu’il en soit, As Suyûṭî précise dans Al Itqân (2/228) :

قال السيوطي في « الإتقان » (2/228): الذي صَحّ من ذلك قليلٌ جداً. بل أصل المرفوع منه في غاية القِلّة. وسأسردها كلها في آخر الكتاب

« Ce qui est authentique dans cela (Tafsîr, Maghâzî, Malâḥim) est infime. Plus que cela, ce qui est élevé (Marfû’) parmi cela est à la limite du minimum. Je les relaterai toutes à la fin du livre. »

Ainsi, ce qui est prépondérant concernant les chaînes de transmission présentes dans les Tafsîr, les Malâḥim et les Maghâzî est leur caractère Mursal, comme ce que mentionnent par exemple ‘Urwah ibn az Zubayr, Ash Sha’bî, Az Zuhrî, Mûsâ ibn ‘Uqbah, Ibn Isḥâq et ceux qui vinrent après comme Yaḥyâ ibn Sa’îd al Umawî, Al Walîd ibn Muslim, Al Wâqidî et d’autres qui leur sont similaires concernant ce qui est rapporté dans les Maghâzî.

Conséquemment, après avoir quelque peu développé le sujet des Asbâb an Nuzûl (causes de la Révélation), nous disons qu’il faut évidemment accéder à la langue arabe pour accéder au Coran, mais en dehors de cela, qu’est-ce qui permet d’affirmer qu’Allah n’est pas clair dans Son Livre, que les versets ne sont pas explicites en eux-mêmes et qu’il faut absolument passer, pour les comprendre, par le prisme de la vision de tel ou tel individu ou de tel ou tel texte dont l’authenticité est, au mieux, présumée ? Comment affirmer cela quand nombre de versets témoignent du contraire ? Comment accepter cela sans contredire le Coran explicite ?

الر كِتَابٌ أُحْكِمَتْ آيَاتُهُ ثُمَّ فُصِّلَتْ مِن لَّدُنْ حَكِيمٍ خَبِيرٍ
« Alif, Lam, Ra. C’est un Livre dont les versets sont parfaits en style et en sens, émanant d’un Sage, Parfaitement Connaisseur. »[2]

أفَلاَ يَتَدَبَّرُونَ الْقُرْآنَ وَلَوْ كَانَ مِنْ عِندِ غَيْرِ اللّهِ لَوَجَدُواْ فِيهِ اخْتِلاَفًا كَثِيرًا
« Ne méditent-ils donc pas sur le Coran ? S’il provenait d’un autre qu’Allah, ils y trouveraient certes maintes contradictions ! »[3]

Or, comment méditer sur ce qui n’est pas clair ? Allah ne demande pas d’expliquer, de faire le Tafsîr, mais de méditer, de soumettre à longue et mûre réflexion ce que contient le Coran. Ainsi, alors qu’on explique ce qui n’est pas clair, on médite sur ce qui l’est.

وكَذَلِكَ أَوْحَيْنَا إِلَيْكَ قُرْآنًا عَرَبِيًّا لِّتُنذِرَ أُمَّ الْقُرَى وَمَنْ حَوْلَهَا وَتُنذِرَ يَوْمَ الْجَمْعِ لَا رَيْبَ فِيهِ فَرِيقٌ فِي الْجَنَّةِ وَفَرِيقٌ فِي السَّعِيرِ
« Et c’est ainsi que Nous t’avons révélé un Coran arabe, afin que tu avertisses la Mère des cités (la Mecque) et ses alentours et que tu avertisses du jour du rassemblement, – sur lequel il n’y a pas de doute – Un groupe au Paradis et un groupe dans la fournaise ardente. »[4]

Comment avertir les gens à partir d’un texte en langue arabe si ce dernier n’est pas clair ?

الر تِلْكَ آيَاتُ الْكِتَابِ الْمُبِينِ ـ إِنَّا أَنزَلْنَاهُ قُرْآنًا عَرَبِيًّا لَّعَلَّكُمْ تَعْقِلُونَ
« Alif, Lam, Ra. Tels sont les versets du Livre explicite. ¤ Nous l’avons fait descendre, un Coran en [langue] arabe, afin que vous raisonniez. »[5]

Ce verset témoigne que le Coran est Mubîn (explicite) et qu’il fut révélé en langue arabe pour raisonner et réfléchir.

Comment est-il possible que le but de l’envoi d’un message (livre) soit que l’on raisonne par lui sans qu’il ne soit compréhensible et clair ?

ولقَدْ ضَرَبْنَا لِلنَّاسِ فِي هَذَا الْقُرْآنِ مِن كُلِّ مَثَلٍ لَّعَلَّهُمْ يَتَذَكَّرُونَ ـ قُرآنًا عَرَبِيًّا غَيْرَ ذِي عِوَجٍ لَّعَلَّهُمْ يَتَّقُونَ
« Nous avons, dans ce Coran, cité pour les gens des exemples de toutes sortes afin qu’ils se souviennent. ¤ Un Coran [en langue] arabe, dénué de tortuosité (‘Iwaj), afin qu’ils soient pieux ! »[6]

Aurait-on à faire à un Coran dénué de « tortuosité », mais qui ne serait pas explicite et qui aurait donc besoin de récits externes hypothétiques pour que l’on puisse en comprendre le sens ?

Si la référence à ces récits (Asbâb an Nuzûl) est absolument indispensable, pourquoi Allah, sachant parfaitement que ces références seraient pour des milliards d’individus considérées comme très anciennes et douteuses, n’a-t-Il pas tout simplement exposé la circonstance desdits versets le nécessitant dans le Coran et ce, afin que les causes relèvent elles aussi du notoire (Mutawâtir) et de la certitude, comme le reste du Coran, et que l’on puisse s’y référer sans craindre qu’il ne s’agisse de récits construits à posteriori, erronés, tronqués ou encore issus des Isrâ’îliyyât (récits judéo-chrétiens) ?

تَنزِيلٌ مِّنَ الرَّحْمَنِ الرَّحِيمِ ـ كِتَابٌ فُصِّلَتْ آيَاتُهُ قُرْآنًا عَرَبِيًّا لِّقَوْمٍ يَعْلَمُونَ ـ بَشِيرًا وَنَذِيرًا فَأَعْرَضَ أَكْثَرُهُمْ فَهُمْ لَا يَسْمَعُونَ
« [C’est] une Révélation descendue de la part du Tout Miséricordieux, du Très Miséricordieux. ¤Un Livre dont les versets sont détaillés, un Coran [en] arabe pour des gens qui savent, ¤ annonciateur [d’une bonne nouvelle] et avertisseur. Mais la plupart d’entre eux se détournent ; c’est qu’ils n’entendent pas. »[7]

ولَقَدْ نَعْلَمُ أَنَّهُمْ يَقُولُونَ إِنَّمَا يُعَلِّمُهُ بَشَرٌ لِّسَانُ الَّذِي يُلْحِدُونَ إِلَيْهِ أَعْجَمِيٌّ وَهَذَا لِسَانٌ عَرَبِيٌّ مُّبِينٌ
« Et Nous savons parfaitement qu’ils disent : « Ce n’est qu’un être humain qui lui enseigne (le Coran) ». Or, la langue de celui auquel ils font allusion est étrangère [non arabe], et celle-ci est une langue arabe bien claire (Mubîn). »[8]

Encore une fois, le Coran est décrit comme ayant été révélé dans une langue arabe claire, comme étant un ouvrage détaillé, comment ne pourrait-il pas être compréhensible par lui-même ? Comment ne pourrait-il pas être intelligible ?
D’ailleurs, Allah répond à ceux qui demandent pourquoi le Coran n’a pas été révélé dans une autre langue que l’arabe, sachant qu’il s’adresse en premier lieu aux contemporains de la révélation, les Arabes du VIIe siècle :

ولَوْ جَعَلْنَاهُ قُرْآنًا أَعْجَمِيًّا لَّقَالُوا لَوْلَا فُصِّلَتْ آيَاتُهُ أَأَعْجَمِيٌّ وَعَرَبِيٌّ قُلْ هُوَ لِلَّذِينَ آمَنُوا هُدًى وَشِفَاء وَالَّذِينَ لَا يُؤْمِنُونَ فِي آذَانِهِمْ وَقْرٌ وَهُوَ عَلَيْهِمْ عَمًى أُوْلَئِكَ يُنَادَوْنَ مِن مَّكَانٍ بَعِيدٍ
« Si Nous en avions fait un Coran en une langue autre que l’arabe, ils auraient dit : « Pourquoi ses versets n’ont-ils pas été exposés clairement ? quoi ? Un [Coran] non-arabe et [un Messager] arabe ? » Dis : « pour ceux qui croient, il est une guidée et une guérison ». Et quant à ceux qui ne croient pas, il est une surdité dans leurs oreilles et ils sont frappés aveuglement en ce qui le concerne ; ceux-là sont appelés d’un endroit lointain. »[9]

Ici, il est question d’avoir révélé le Coran en langue arabe justement pour que les contemporains ne puissent pas dire qu’il n’est pas clair. Certains pourront citer le verset suivant (avec sa traduction traditionnelle) afin de dire que certains versets ne sont pas accessibles au commun des gens, qu’ils sont équivoques et donc peu clairs :

هوَ الَّذِيَ أَنزَلَ عَلَيْكَ الْكِتَابَ مِنْهُ آيَاتٌ مُّحْكَمَاتٌ هُنَّ أُمُّ الْكِتَابِ وَأُخَرُ مُتَشَابِهَاتٌ فَأَمَّا الَّذِينَ في قُلُوبِهِمْ زَيْغٌ فَيَتَّبِعُونَ مَا تَشَابَهَ مِنْهُ ابْتِغَاء الْفِتْنَةِ وَابْتِغَاء تَأْوِيلِهِ وَمَا يَعْلَمُ تَأْوِيلَهُ إِلاَّ اللّهُ وَالرَّاسِخُونَ فِي الْعِلْمِ يَقُولُونَ آمَنَّا بِهِ كُلٌّ مِّنْ عِندِ رَبِّنَا وَمَا يَذَّكَّرُ إِلاَّ أُوْلُواْ الألْبَابِ
« C’est Lui qui a fait descendre sur toi le Livre : il s’y trouve des versets sans équivoque, qui sont la base du Livre, et d’autres versets qui peuvent prêter à d’interprétations diverses. Les gens, donc, qui ont au cœur une inclinaison vers l’égarement, mettent l’accent sur les versets à équivoque, cherchant la dissension en essayant de leur trouver une interprétation, alors que nul n’en connaît l’interprétation, à part Allah. Et ceux qui sont bien enracinés dans la science disent : « Nous y croyons : tout est de la part de notre Seigneur ! » Mais, seuls les doués d’intelligence s’en rappellent. »[10]

Toutefois, bien qu’il y ait des divergences au sein de la Ummah quant à la lecture de ce verset[11], il faut retenir qu’il ne peut en aucun cas servir d’argument dans notre sujet :

  • Premièrement, le terme « Mutashâbih » fait très certainement référence à ce qui relève d’une connaissance que nous ne pouvons atteindre pleinement par nos sens, car étant au-delà de notre perception. Ainsi, ces versets équivoques, principalement eschatologiques, nous informent avec notre prisme et nos limites, de ce qui en est en-dehors d’eux, comme pour nous rapprocher d’une connaissance par la symbolique sans pouvoir en atteindre le sens véritable. Ainsi, ce type de versets n’abordent pas les thèmes qui se doivent d’être explicite et dont l’Homme a besoin pour sa vie quotidienne.

 

  • Deuxièmement, si Allah est le seul à connaître le sens des Mutashâbihât (d’après l’avis attribué à la très grande majorité de la Ummah), alors les Asbâb an Nuzûl ne sont d’aucune utilité.

 

  • Troisièmement, ce type de versets équivoques ne constituent pas la législation, au sens règlementaire du terme. En effet, Allah a dit :

الر كِتَابٌ أُحْكِمَتْ آيَاتُهُ ثُمَّ فُصِّلَتْ مِن لَّدُنْ حَكِيمٍ خَبِيرٍ
« Alif, Lam, Ra. C’est un Livre dont les versets sont parfaits en style et en sens, émanant d’un Sage, Parfaitement Connaisseur. »[12]

تَنزِيلٌ مِّنَ الرَّحْمَنِ الرَّحِيمِ ـ كِتَابٌ فُصِّلَتْ آيَاتُهُ قُرْآنًا عَرَبِيًّا لِّقَوْمٍ يَعْلَمُونَ ـ بَشِيرًا وَنَذِيرًا فَأَعْرَضَ أَكْثَرُهُمْ فَهُمْ لَا يَسْمَعُونَ
« [C’est] une Révélation descendue de la part du Tout Miséricordieux, du Très Miséricordieux. ¤Un Livre dont les versets sont détaillés, un Coran [en] arabe pour des gens qui savent, ¤ annonciateur [d’une bonne nouvelle] et avertisseur. Mais la plupart d’entre eux se détournent ; c’est qu’ils n’entendent pas. »[13]

Ces versets coraniques sont extrêmement clairs : les textes législatifs doivent obligatoirement être limpides pour qu’ils puissent régir la vie des musulmans. Ainsi, la prise comme argument du verset (3/7) évoquant les Mutashâbihât n’a pas lieu d’être, puisque pour légiférer il faut que les textes soient explicites (Muḥkamât) et non ambigües.

Or, affirmer que le Coran a besoin de recourir aux causes présumées de sa révélation pour être compris est en discordance totale avec la parole d’Allah. Ainsi, l’ensemble des règles du droit ne peut se faire qu’avec des textes explicites (Muḥkamât) et non l’inverse, à moins de dire que la législation de Dieu est imprécise.

D’ailleurs, est-ce en vain qu’Allah a également précisé dans Son Livre (6/38) la chose suivante :

وَمَا مِن دَآبَّةٍ فِي الأَرْضِ وَلاَ طَائِرٍ يَطِيرُ بِجَنَاحَيْهِ إِلاَّ أُمَمٌ أَمْثَالُكُم مَّا فَرَّطْنَا فِي الكِتَابِ مِن شَيْءٍ ثُمَّ إِلَى رَبِّهِمْ يُحْشَرُونَ 

« Nulle bête marchent sur terre, nul oiseau volant de ses ailes, qui ne soit comme vous en communauté. Nous n’avons rien omis d’écrire dans le Livre. Puis, c’est vers leur Seigneur qu’ils seront ramenés. »

En somme, le Coran comporte non seulement ce qui est suffisant aux croyant pour suivre la voie qu’il indique, mais il est en outre globalement compréhensible par lui-même et nous dirions même qu’il se devait de l’être puisque, d’une part, il est universel dans sa portée et que, d’autre part, Dieu n’ignore pas l’altération qui a touché les récits censés expliciter Ses versets. Ainsi, ne pas préserver ce dont le texte coranique a besoin pour être clair reviendrait à ne pas préserver le Coran quant à sa compréhension. Mais à quoi servirait un livre révélé s’il n’est pas compréhensible par lui-même et que ce à quoi il est interdépendant est altéré ?

Il est donc fort logique que le Coran ait été compris par les contemporains de la Révélation conformément à leurs us et coutumes puisque la portée des versets fut appréhendée par le prisme des gens de ce temps. Or, s’enfermer dans ces interprétations et celles qui succédèrent, à travers des causes présumées, rend notre lecture du Coran complétement déconnectée de l’universalité et de l’application raisonnable de celui-ci à tout temps et tout lieu.

Nous sommes même entrés dans une lecture partiale, partielle et fragmentaire du Coran tel que décrit dans les versets 90 et 91 de la sourate Al Ḥijr (15) :

كَمَا أَنزَلْنَا عَلَى المُقْتَسِمِينَ ـ الَّذِينَ جَعَلُوا الْقُرْآنَ عِضِينَ
« De même que Nous avons fait descendre [le châtiment] sur ceux qui ont juré (entre eux), ¤ ceux qui ont fait du Coran des fractions diverses. »

Nous voulons absolument comprendre le texte coranique à l’aune des interprétations passées, comme si ces dernières étaient le fruit d’une absolue objectivité, totalement indépendantes d’une quelconque influence politique ou idéologique et ce, alors qu’elles en furent grandement tributaires. Il faut donc être pleinement conscient du fossé qui sépare le texte coranique, considéré par un musulman comme la parole d’Allah, et son interprétation perfectible, incomplète, orientée, subjective, relative et limitée puisqu’étant la parole d’un Homme, qu’il soit un théologien, un imam, un orientaliste ou encore un islamologue. Car, soyons clairs, il ne s’agit pas de critiquer la partialité des interprétations anciennes pour accréditer, sans discuter, les discours contemporains cherchant à imposer une forme de modernité occidentale à la lecture du Coran avec, parfois en toile de fond, une orientation européocentriste.

Ainsi, ce n’est pas le Coran qui doit être assujetti aux interprétations intellectuelles partisanes anciennes et actuelles ou aux codes de compréhension de l’Arabie du VIIe siècle, auxquelles d’ailleurs nous n’avons pas accès[14], comme si nous ne pouvions le comprendre que par l’un ou l’autre de ces postulats. En vérité, il nous semble plus pertinent de considérer que le Coran s’inscrit dans un élan universel, dont la portée est riche en ce sens qu’elle répond à la fois à des situations au moment de la révélation, mais avec une portée souvent générale, qui donne des objectifs et propose une vision du monde avec des moyens qui, quant à eux, sont ajustables et circonstanciés.

Qu’Allah nous permette de comprendre.

Equipe Al Amânah

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[1] La seconde étant, non pas la Sunnah contrairement à ce qui est propagé via un Ḥadîth douteux, mais la descendance du Prophète. Toutefois, il ne s’agit pas ici de déclarer la Sunnah inintéressante ou d’extrapoler sur des thèses souvent farfelues concernant la place disproportionnée que prendrait la famille du Prophète en islam. Il s’agit simplement de rapporter ce qui semble le plus authentique quant aux propos attribués au Prophète de l’islam.

[2] Coran (Hûd, 11/1)

[3] Coran (An Nisâ, 4/82)

[4] Coran (Ash Shûrah, 42/7)

[5] Coran (Yûsuf, 12/1 et 2)

[6] Coran (Az Zumar, 39/27 et 28)

[7] Coran (Fusilât, 41/2 à 4)

[8] Coran (An Naḥl, 16/103)

[9] Coran (Fusilât, 41/44)

[10] Coran (Âl ‘Imrân, 3/7)

[11] Ici, il convient de préciser que la grande majorité des avis rapportés indique que seul Allah connaît l’interprétation des Mutashâbihât. La seconde position est notamment attribuée à Mujâhid, Ibn Naḥḥâs ou encore An Nawawî.

[12] Coran (Hûd, 11/1)

[13] Coran (Fusilât, 41/2 à 4)

[14] Ce qui revient à formuler un non-sens.

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