Cessons d’interpréter intangiblement le Coran comme les Arabes du VIIe siècle !

Est-il exigé des musulmans qu’ils comprennent et interprètent le texte coranique comme l’ont fait les Arabes du VIIe siècle et contemporains de la Révélation ?

L’une des causes du marasme intellectuel dans lequel se trouve la communauté musulmane aujourd’hui réside certainement dans le fait qu’elle cherche absolument à comprendre le texte coranique à l’aune des interprétations passées, comme si ces dernières étaient le fruit d’une absolue objectivité, totalement indépendantes d’une quelconque influence politique ou idéologique et ce, alors qu’elles en furent grandement tributaires. Elle n’est pas pleinement consciente du fossé qui sépare le texte coranique, considéré par un musulman comme la parole de Dieu, et son interprétation perfectible, incomplète, orientée, subjective, relative et limitée puisqu’étant la parole d’un Homme, qu’il soit un théologien, un imam, un orientaliste ou encore un islamologue. Car, soyons clairs, il ne s’agit pas de critiquer la partialité des interprétations anciennes pour accréditer, sans discuter, les discours contemporains cherchant à imposer une forme de modernité occidentale à la lecture du Coran avec, parfois en toile de fond, une orientation européocentriste.

Synthétiquement, affirmer qu’il faut comprendre le texte coranique comme l’ont compris les Arabes du VIIe siècle, du moins d’après ce qu’on rapporte d’eux, revient à imposer un principe qui ne repose sur aucune source fiable et explicite et qui peut, en outre, être considéré comme contradictoire avec le texte coranique lui-même :

يَا أَيُّهَا النَّاسُ إِنَّا خَلَقْنَاكُم مِّن ذَكَرٍ وَأُنثَى وَجَعَلْنَاكُمْ شُعُوبًا وَقَبَائِلَ لِتَعَارَفُوا إِنَّ أَكْرَمَكُمْ عِندَ اللَّهِ أَتْقَاكُمْ إِنَّ اللَّهَ عَلِيمٌ خَبِيرٌ 
« Ô vous les Hommes! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons vous avons constitué en ethnies (nations) et en tribus, pour que vous vous connaissiez mutuellement. Le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, est le plus prémuni. Dieu est certes Omniscient et Grand-Connaisseur. »

Certains pourraient alors se demander en quoi ce verset contredirait-il l’affirmation de certains savants imposant la compréhension du texte coranique par celle, présumée, des Arabes du VIIe siècle.

La réponse se trouve en fait dans le verset lui-même car si tout le monde se doit de comprendre le Livre de Dieu comme les premiers musulmans de l’Arabie médiévale, à quoi cela sert-il de créer différents peuples et nations, ayant des coutumes, des mœurs et un rapport au monde différent si, de toute façon, ils doivent en faire fi pour devenir des Arabes médiévaux dans leur pensée et conception des choses.

Pour être plus explicites, rappelons que le Coran présente et propose des principes de vie, de savoir-vivre et de savoir-être pour tous les Hommes. Aussi, le message coranique est, de ce point de vue, universel en ce sens qu’il se doit d’être compris, assimilable et applicable dans toutes les civilisations jusqu’au Jour dernier.

Or, si cela est vrai, alors il est tout aussi vrai de dire que chaque civilisation comprend et interprète le monde différemment. Chaque langue donne des nuances aux mots qu’elle utilise et un mot peut varier de sens et de compréhension en fonction des époques, du contexte et de l’évolution de la société, cela étant valable pour la civilisation arabe elle-même. Les linguistes expliquent alors que le lexique de toute langue dépend de l’activité des Hommes et qu’elle se renouvelle constamment en fonction de différents facteurs. Or, ce qu’il faut noter c’est que ce renouvellement se produit notamment par l’évolution du sens des mots déjà existants, ce que les philologues et sémanticiens appellent les ressources internes.

Ceci dit, affirmer que pour comprendre le Coran correctement il ne faut tenir compte que du sens donné aux mots par ce qu’on attribue aux contemporains de la Révélation, les Arabes du VIIe siècle, annule toute forme d’universalité du message divin et toute forme de diversité dans la compréhension du monde en fonction des civilisations et des époques, sachant que les Arabes de cette époque, eux-mêmes, ont compris et interpréter le texte en fonction de leur activité, capacité, culture, évolution scientifique et autres.

Or, c’est là que se trouve la contradiction avec le texte coranique précédemment cité. En effet, ce verset tend à démontrer que le fait d’imposer la compréhension d’un texte par ceux qui en furent les premiers récepteurs il y a près d’un millénaire et demi revient à affirmer que les générations suivantes seraient à tout jamais tributaires de leur compréhension pour vivre avec le Coran. Or, non seulement personne n’est en mesure de démontrer de façon certaine et fiable ce que fut la compréhension de l’ensemble du texte par les Arabes[1], eux-mêmes ayant divergé d’ailleurs, mais cela remet en question ce que tend au contraire à démontrer le verset coranique implicitement, à savoir que chaque peuple doit pouvoir garder ses spécificités puisque l’objectif divin de cette diversité est la connaissance mutuelle entre les peuples. Toutefois, il est évident que si chaque peuple garde ses propres caractéristiques et ce qui le distingue d’un autre peuple, il est impossible que toutes les nations et tous les humains comprennent un même texte global de façon similaire. Au contraire, chacun va adapter sa lecture du texte à son propre contexte, son vécu, sa compréhension, son entendement, ses connaissances ou encore son éducation et sa culture.

Toute personne qui s’intéresse à ce qui distingue une civilisation d’une autre sait que la langue, le rapport au monde, la compréhension de celui-ci, les us et coutumes, les activités, les spécialités ou autres sont autant de facteurs qui influent fortement sur la compréhension d’un texte, notamment un texte universaliste comme le Coran. C’est pour cela que Dieu ne donne souvent que des grands principes dans Son Livre, puisque c’est à chaque société de les adapter par la suite à son peuple en fonction des spécificités.

Imposer la compréhension du Coran par celle présumée des Arabes du VIIe siècle (sachant qu’eux-même n’étaient pas unanimes), ne repose sur rien d’explicite et, surtout, rend caduque l’universalité du Coran et l’objectif divin dans la création de peuples et nations diverses.

En effet, penser et raisonner comme un Arabe du VIIe siècle s’est faire totalement abstraction de notre culture, de notre éducation, de notre évolution, de l’évolution des mots dans notre société et dans la société arabe elle-même, et c’est vouloir faire de tous les peuples une seule et même masse homogène qui pense le texte et se l’approprie de la même façon. Cela n’a aucun sens si on tient compte du verset coranique susmentionné.

Ce n’est donc pas le Coran qui doit être assujetti aux interprétations intellectuelles partisanes anciennes et actuelles ou aux codes de compréhension de l’Arabie du VIIe siècle, auxquelles d’ailleurs nous n’avons pas accès, comme si nous ne devions le comprendre que par l’un ou l’autre de ces postulats. En vérité, il nous semble plus pertinent de considérer que le Coran s’inscrit dans un élan universel, dont la portée est riche en ce sens qu’elle répond à la fois à des situations au moment de la révélation, mais avec une portée souvent générale, qui donne des objectifs et propose une vision du monde avec des moyens qui, quant à eux, sont ajustables et circonstanciés. L’exemple de la pudeur (principe général) et du port du voile (moyen circonstancié) – khimar, jilbab – est une bonne illustration de cette distinction à opérer entre un objectif divin universel et des moyens mentionnés par le texte qui sont circonstanciés.

Que Dieu nous permette de comprendre.

Rédaction LVDH

***

[1] Ce qui revient à formuler un non-sens puisque la compréhension du texte coranique attribuée aux contemporains de la Révélation au VIIe siècle se base sur des propos transcrits et compilés des siècles après leur mort. En outre, nous n’avons connaissance que des propos de quelques Arabes et non d’une multitude parmi eux. Comment Dieu, sachant qu’on ne pourra jamais accéder à leur compréhension avec sérénité et exhaustivité, pourrait-Il rendre son Livre compréhensible uniquement par le biais de leur compréhension ? Cela n’a aucun sens.

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