Le Coran nous demande d’être critiques avec les avis des savants !

Le Coran ne demande pas de suivre les savants, mais d’être critiques envers leurs avis !

Longtemps nous avons entendu qu’Allah demandait aux musulmans dans Son Livre de suivre les savants. Pour justifier cette assertion, on avançait alors deux versets principaux avec, comme souvent, une orientation, voire une manipulation, dans la traduction de ces derniers.

Le premier verset utilisé pour prouver le devoir des musulmans envers les savants est le suivant[1] :

فَاسْأَلُوا أَهْلَ الذِّكْرِ إِنْ كُنْتُمْ لَا تَعْلَمُونَ

Voici la traduction souvent mise en avant :

« (…) Demandez donc aux savants si vous ne savez pas. »

En fait, cette traduction est une orientation du texte et non ce que le verset dit. Ce dernier dit la chose suivante :

« (…) Demandez donc aux gens du rappel (Ahl adh Dhikr) si vous ne savez pas. »

Par conséquent, ce verset ne concerne absolument pas les savants de la communauté de Muḥammad, mais il concerne plutôt les gens du rappel parmi les communautés précédentes, notamment les Juifs et les Chrétiens. C’est ce qu’indique la formule entière du verset et celle de celui qui le suit lorsque l’on veut bien prendre la peine de lire le Coran comme un tout et non de façon fragmentée. Ainsi, il ne faut pas faire dire au Coran ce qu’il ne dit pas car ce verset n’appelle absolument pas à « demandez aux savants du Ḥadîth et des sciences islamiques en général afin qu’ils enseignent aux musulmans ce qu’ils ne savent pas », mais ce verset dit cela :

وَمَا أَرْسَلْنَا مِن قَبْلِكَ إِلاَّ رِجَالاً نُّوحِي إِلَيْهِمْ فَاسْأَلُواْ أَهْلَ الذِّكْرِ إِن كُنتُمْ لاَ تَعْلَمُونَ ¤بِالْبَيِّنَاتِ وَالزُّبُرِ وَأَنزَلْنَا إِلَيْكَ الذِّكْرَ لِتُبَيِّنَ لِلنَّاسِ مَا نُزِّلَ إِلَيْهِمْ وَلَعَلَّهُمْ يَتَفَكَّرُونَ

« Nous n’avons envoyé, avant toi, que des Hommes auxquels Nous avons fait des révélations. Demandez donc aux gens du rappel si vous ne savez pas. ¤ (Nous les avons envoyés) avec des preuves évidentes et des livres saints. Et vers toi, Nous avons fait descendre le Coran, pour que tu exposes clairement aux gens ce qu’on a fait descendre pour eux et afin qu’ils réfléchissent. »

Ce verset fait donc référence aux gens du rappel parmi les autres communautés afin qu’elles confirment que d’autres Prophètes et Messagers ont bien été envoyés avant le Prophète Muhammad à ceux qui l’ignorent ou qui en doutent, ni plus ni moins. Pourquoi dès lors utiliser ce passage coranique pour lui donner un sens qui oriente le lecteur vers une autre compréhension ?

Ceci dit, même si l’on supposait que le verset fasse référence aux savants de l’islam, n’oublions pas qu’Allah dit :

كِتَابٌ أَنْزَلْنَاهُ إِلَيْكَ مُبَارَكٌ لِيَدَّبَّرُوا آيَاتِهِ وَلِيَتَذَكَّرَ أُولُو الْأَلْبَابِ

« [Voici] un Livre béni que Nous avons fait descendre vers toi, afin qu’ils méditent sur ses versets et que les doués d’intelligence réfléchissent ! »[2]

Allah a dit encore :

وَأَنْزَلْنَا إِلَيْكَ الذِّكْرَ لِتُبَيِّنَ لِلنَّاسِ مَا نُزِّلَ إِلَيْهِمْ وَلَعَلَّهُمْ يَتَفَكَّرُونَ

« … Nous avons fait descendre le Coran, pour que tu exposes clairement aux gens ce qu’on a fait descendre pour eux et afin qu’ils réfléchissent. »[3]

Ainsi, celui qui ne ferait pas la Fatwâ (donner un avis juridique) par le Livre (Coran) ne ferait alors pas partie des gens du rappel de la communauté du Muhammad. En effet, lorsque nous avons connaissance d’une preuve se trouvant dans le Livre d’Allah, que nous soyons savants ou non, il nous est obligatoire de la suivre et ce, même si les gens ont établi un Ijmâ’ (consensus) – présumé – sur le fait de l’appliquer ou non.

Le second verset utilisé pour prouver le statut et le rôle des savants en islam est le suivant :

إِنَّمَا يَخْشَى اللَّهَ مِنْ عِبَادِهِ الْعُلَمَاء إِنَّ اللَّهَ عَزِيزٌ غَفُورٌ

« Parmi Ses serviteurs, seuls les savants (‘Ulamâ`) craignent Allah. Allah est, certes, Puissant et Pardonneur. »[4]

Certains expliquent alors qu’Allah a ici fait l’éloge des savants et qu’il s’agit d’une démonstration incontestable quant à leur statut et leur supériorité par rapport aux gens du commun. De même, et notre désaccord se trouve princpalement ici, ces gens expliquent que le terme « les savants » présent dans le verset fait référence aux spécialistes de la Sharî’ah, à ceux du Coran et de la Sunnah.

Or, est-il utile de préciser que rien, absolument rien dans ce verset ne permet de trancher de manière définitive sur le fait que ceux visés par le terme « savants » soient les spécialistes des sciences islamiques ?  Qu’est-ce qui permet donc à ces gens d’imposer à la Ummah le fait que le sens de ce verset serait celui susmentionné ? Rien, d’autant qu’Allah ne fait mention d’aucune condition de diplôme, de Ijâzah, de cursus ou autres, si ce n’est le fait qu’un véritable savant est celui qui Le craint.

Bien plus, pourquoi Allah ne désignerait-Il pas également, ou même spécifiquement, les croyants qui s’adonnent à la biologie, à la médecine, à la physique, à la chimie, à la botanique, à la biogéographie ou encore à l’astronomie par exemple ?

En effet, contrairement à leur conclusion, et sachant que le terme « ‘Ulamâ` » dans la langue arabe du VIIe siècle n’avait pas forcément la même signification que celle qu’il eut des siècles plus tard avec l’influence des sciences islamiques, il serait plus cohérent de considérer que le terme « savants » fait référence à ceux qui ont un attrait prononcé pour les sciences de la nature et qui, par ce biais, ce rapproche d’Allah. Dieu dit d’ailleurs dans le verset en question et celui qui précède la chose suivante quand, encore une fois, on veut bien prendre le temps du lire le Coran comme un tout cohérent :

ألَمْ تَرَ أَنَّ اللَّهَ أَنزَلَ مِنَ السَّمَاء مَاء فَأَخْرَجْنَا بِهِ ثَمَرَاتٍ مُّخْتَلِفًا أَلْوَانُهَا وَمِنَ الْجِبَالِ جُدَدٌ بِيضٌ وَحُمْرٌ مُّخْتَلِفٌ أَلْوَانُهَا وَغَرَابِيبُ سُودٌ ـ ومِنَ النَّاسِ وَالدَّوَابِّ وَالْأَنْعَامِ مُخْتَلِفٌ أَلْوَانُهُ كَذَلِكَ إِنَّمَا يَخْشَى اللَّهَ مِنْ عِبَادِهِ الْعُلَمَاء إِنَّ اللَّهَ عَزِيزٌ غَفُورٌ

« N’as-tu pas vu que, du ciel, Allah fait descendre l’eau ? Puis nous en faisons sortir des fruits de couleurs différentes. Et dans les montagnes, il y a des sillons blancs et rouges, de couleurs différentes, et des roches excessivement noires. Il y a pareillement des couleurs différentes, parmi les hommes, les animaux et les bestiaux. « Parmi Ses serviteurs, seuls les savants (‘Ulamâ`) craignent Allah. Allah est, certes, Puissant et Pardonneur. »

Pourquoi dès lors spécifier absolument que les seuls concernés par ce terme (‘Ulamâ` – savants) seraient les spécialistes de la Sharî’ah, du Coran et de la Sunnah uniquement, alors même que le contexte du verset ne permet pas de tendre vers cette compréhension première ? Quelle est cette cohérence imposée aux musulmans ?

Nous pensons au contraire qu’Allah évoquent ici ceux qui, de par leurs recherches et leurs études, notamment du monde et de la nature, se rendent compte de la puissance d’Allah et, en conséquence, ne peuvent qu’être époustouflés face à tant de précision, de sagesse et de grandeur.

Ceci dit, après avoir constaté qu’Allah ne demande à aucun endroit de Son Livre de suivre absolument les savants de l’islam dans le sens juridique du terme, quand bien même nous attestons volontier que les travaux de plusieurs d’entre eux furent remarquables, de grande qualité et qu’ils peuvent évidemment servir d’appui de compréhension dans un travail de recherche, Allah a en revanche évoqué indirectement les savants et les religieux pour inviter les Croyants, non pas à les suivre aveuglément, mais plutôt à poser un regard critique vis-à-vis de leurs positions, opinions et conclusions.

En effet, Allah dit :

اتَّخَذُواْ أَحْبَارَهُمْ وَرُهْبَانَهُمْ أَرْبَابًا مِّن دُونِ اللّهِ وَالْمَسِيحَ ابْنَ مَرْيَمَ وَمَا أُمِرُواْ إِلاَّ لِيَعْبُدُواْ إِلَهًا وَاحِدًا لاَّ إِلَهَ إِلاَّ هُوَ سُبْحَانَهُ عَمَّا يُشْرِكُونَ

« Ils ont pris leurs rabbins et leurs moines, ainsi que le Christ fils de Marie, comme Seigneurs en dehors d’Allah, alors qu’on ne leur a commandé que d’adorer un Dieu unique. Pas de divinité à part Lui ! Gloire à Lui ! Il est au-dessus de ce qu’ils [Lui] associent. »

Ici, s’il paraît évident que ce reproche divin ne peut avoir de sens qu’en considérant que les Juifs et les Chrétiens ont obéi à leurs rabbins et leurs moines sans considérer véritablement ce qu’Allah demandait, puisqu’il est connu que les Juifs et les Chrétiens n’adorent pas leurs représentants religieux, cela est en outre confirmé par ce qu’on attribue au Prophète. En effet, l’Imâm Aḥmad, At Tirmidhî et d’autres rapportent qu’un chrétien prénommé ‘Adî ibn Ḥâtim trouva un jour le Prophète et lui rétorqua que les chrétiens n’avaient jamais adoré leurs moines en dehors d’Allah.

أتيتُ النبي صلى الله عليه وسلم وفي عنقِي صليبٌ من ذهبٍ فسمعتهُ يقول: { اتّخَذُواْ أَحْبَارَهُمْ وَرُهْبَانَهُمْ أَرْبَابًا مِنْ دُونِ اللهِ } قلتُ : يا رسولَ اللهِ ، إنهم لم يكونوا يعبُدونهُم قال : أجل ولكن يحلونَ لهم ما حرمَ اللهُ فيستحلونهُ ويحرمونَ عليهم ما أحلَّ اللهُ فيحرمونهُ فتلكَ عبادتهُم لهُم

Alors, conscient qu’effectivement ils ne se prosternaient pas devant eux, le Prophète le contredit tout de même en disant qu’ils avaient bel et bien pris leurs moines pour Seigneur en dehors d’Allah en leur obéissant lorsqu’ils interdisaient ce qu’Allah permettait et lorsqu’ils permettaient ce qu’Allah interdisait.

En somme, si Allah reproche aux Chrétiens et aux Juifs d’avoir écouté et suivi aveuglément leurs rabbins et leurs moines, critique que l’on pourrait faire à nombre de musulmans aujourd’hui qui écoutent et suivent aveuglément des prédicateurs, savants et Imâms, n’est-ce pas là une preuve qu’Allah nous appelle à faire preuve de plus d’esprit critique et ce, même quand celui qui parle et enseigne est un chercheur, un spécialiste ou un instruit parmi les musulmans  ?

En effet, ces Juifs et ces Chrétiens suivaient aveuglément leurs savants, comme beaucoup de musulmans de nos jours en invectivant ceux qui osent discuter, contester voire protester devant certaines positions pourtant établies depuis des siècles, mais Allah leur a reproché leur attitude en l’associant au pire des péchés : le Shirk (associationnisme) !

Une question se pose alors : comment ne pas tomber dans ce grave péché, comment ne pas faire, nous aussi, partie du reproche divin sachant que la grande majorité d’entre nous ne sont ni savants, ni érudits, ni Mujtahid… ?

Une seule réponse possible : tout musulman, tout être humain même, est doté d’une capacité à raisonner, réfléchir, examiner ou encore étudier. Mais Allah n’a pu donner un tel don pour, dans le même temps, interdire d’en user. Ainsi, chacun de nous est en droit de critiquer et de remettre en question ce qu’on lui annonce comme provenant d’Allah et de l’islam et ce, même si la personne en question est couverte de diplômes et bardée de Ijâzât en tout genre.

Si les gens prétendument non-savants, sachant que seul Allah sait qui Le craint vraiment, ne pouvaient pas comprendre le texte coranique et contredire des gens considérés comme « savants », alors pourquoi Allah Lui-même, et Son Messager via ce qu’on lui attribue, leur en feraient-ils le reproche ? Pourquoi désapprouver leur suivi des savants de leur communauté et dans le même temps leur ordonner, prétendument, de les suivre ? Ne serait-ce pas injuste de blâmer des gens et de les accuser du pire péché si, à l’origine, ils n’ont aucun droit, de par leur statut de personne lambda, de critiquer le raisonnement et l’avis d’un ou plusieurs savants ?

Acceptons alors l’évidence coranique : l’avis des savants est respectable, mais il ne doit pas empêcher l’esprit critique et la contre-analyse argumentée si on l’estime nécessaire…

Qu’Allah nous permette de comprendre.

Equipe Al Amânah

******

[1] Coran (An Naḥl, /43)

[2] Coran (Ṣâd, /29)

[3] Coran (An Naḥl, /44)

[4] Coran Fâtir (35/28)

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