L’argument du «Ma’lum min ad Dîn bid Darûrah» en question

Qu’en est-il de l’argument souvent utilisé et nommé «Ma’lum min ad Dîn bid Darûrah» ?

DÉFINITION

L’argument du « Malûm min ad Dîn bid Ḍarûrah » est défini comme ce que la masse des musulmans connaît de la religion en priorité, sans réflexion, sans examen, comme étant une obligation ou une interdiction, à l’instar de l’obligation de la Ṣalât (prière), de la Zakât (impôt purificateur) ou du Ṣawm (jeûne).

Parmi les questions répandues entre les musulmans qui sont considérées comme obligatoires ou interdites dans la croyance ou les œuvres, il y a par exemple le Ḥajj (pèlerinage), l’interdiction de Zinâ (fornication), le fait de rompre les liens (de parenté), l’injustice, le vin, le porc, le meurtre, etc.

Toutefois, il faut savoir que l’on n’a pas restreint le nombre de situations auxquelles cet argument est appliqué, car cela diffère selon les personnes et le contexte. Ainsi, celui qui est récent en islam ou qui vit dans un environnement où il n’y a pas de musulmans est excusé par ignorance et ce, au contraire de celui qui vit dans un environnement islamique. De plus, la chose en question peut être nécessaire dans un environnement, mais théorique dans un autre.

On considère que le « Ma’lûm min ad Dîn bid Ḍarûrah » est ce qui est basé sur le Tawâtur (transmission notoire) ou sur un Ijmâ’ Qat’î (indiscutable) connu chez les spécialistes et la masse.

APPLICATION DE CE CRITÈRE

L’Imâm as Suyûṭî le shâfi’ite a expliqué dans « Al Ashbâh wan Naâ`ir fî Furû’ ash Shâfi’iyyah » les degrés dans lesquels il y a mécréance (Kufr). Aussi, parmi les questions abordées il mentionna le « Ma’lûm min ad Dîn bid Ḍarûrah » en ces termes :

أحدها: ما نكَفِّرُه قطعًا، وهو ما فيه نصٌّ، وعُلِمَ من الدِّين بالضَّرورة بأنْ كان من أمور الإسلام الظَّاهرة، التي يشتركُ في معرفتها الخواصُّ والعوام؛ كالصَّلاة والزَّكاة والصَّوم والحج وتحريم الزِّنا ونحوه.

« […] Ce pour quoi nous rendons mécréant de façon indiscutable est le sujet dans lequel il y a un texte et qui est connu nécessairement de la religion. En effet, il fait partie des choses apparentes de l’islam pour lesquelles sont associés quant à leur connaissance les spécialistes (al Khawâṣ) et les gens du commun (al ‘Awâm), tels que la Ṣalât, la Zakât, le Ṣawm (jeûne), le Ḥajj, l’interdiction de Zinâ et autres similaires. » (1/ 744)

L’Imâm Ibn Rajab al Ḥanbalî a dit dans « Jâmi’ al ‘Ulûm wal Ḥikam » en résumé :

وقال الإمام ابن رجب الحنبلي في « جامع العلوم والحكم »: « وفي الجملة: فما ترك الله ورسوله حلالاً إلا مُبَيَّنًا، ولا حرامًا إلا مُبَيَّنًا؛ لكن بعضه كان أظهر بيانًا من بعض، فما ظهر بيانه واشتهر وعُلِمَ من الدِّين بالضرورة من ذلك، لم يبقَ فيه شكٌّ، ولا يعذرُ أحدٌ بجهله في بلد يظهر فيها الإسلام، وما كان بيانه دون ذلك، فمنه ما يشتهر بين حملة الشَّريعة خاصة، فأجمع العلماءُ على حِلِّه أو حُرْمَتِه، وقد يَخفى على بعض مَن ليس منهم، ومنه ما لم يشتهر بين حملة الشريعة أيضًا.

« Allah et Son Messager n’ont pas laissé une chose permise (Ḥalâl) sans qu’elle ne soit évidente, ni une chose interdite (Ḥarâm) sans qu’elle le soit aussi, mais certaine d’entre elles sont plus claires que d’autres. Ce qui devient apparent, clair et (en même temps) célèbre, tout en devenant connu de la religion nécessairement, cela en fait partie. Il n’y a plus de doute le concernant et personne n’est excusé de l’ignorer dans un pays dans lequel l’islam est apparent. Toutefois, ce dont le caractère apparent n’est pas clair se divise en deux catégories : 

  • Ce qui est connu chez les « porteurs » de la Sharî’ah, les spécialistes et qui fait l’objet d’un accord parmi les savants quant à sa licéité et son illicéité. Ainsi, il peut être dissimulé à certains qui ne font pas partie des spécialistes.
  • Ce qui n’est pas connu chez les porteurs de la Sharî’ah et dans lequel ils ont divergé quant à sa permission ou son interdiction. Et ceci pour différentes causes […] :

 :فاختلفوا في تحليله وتحريمه؛ وذلك لأسبابٍ

منها: أنَّه قد يكون النَّصُّ عليه خفيًّا لم ينقله إلاَّ قليل من النَّاس، فلم يبلغْ جميعَ حَمَلَةِ العلم.

ومنها: أنَّه قد يُنقَلُ فيه نصَّان: أحدهما بالتحليل، والآخر بالتحريم، فيبلغ طائفةً منهم أحدُ النَّصَّين دون الآخر، فيتمسَّكون بما بلغهم، أو يبلغ النصان معًا من لا يبلغه التاريخُ، فيقف لعدم معرفته بالنَّاسخ والمنسوخ

ومنها: ما ليس فيه نصٌّ صريح، وإنَّما يؤخذ من عموم أو مفهوم أو قياس فتختلف

  1. Il peut y avoir dedans un texte implicite sur le sujet, peu de gens l’ont transmis et il n’a pas atteint l’ensemble des spécialistes.
  2. Il peut y avoir dedans deux textes transmis : l’un d’entre eux permettant et l’autre interdisant. Un groupe (ou un savant) a alors eu accès à l’un des deux textes seulement, sans leur historique et s’en est tenu à cela. Il reste donc indécis (sans avis) à cause de sa méconnaissance de l’abrogeant et de l’abrogé.
  3. Il y a enfin ce pour quoi il n’y a pas de texte explicite. Cependant, il est considéré dans sa généralité, une compréhension ou une analogie (Qiyâs), et il y a (alors) divergence.» (p. 68)

CONCLUSIONS PAR RAPPORT AUX TEXTES D’AS SUYÛTÎ ET D’IBN RAJAB AL HANBALÎ

Il est possible de résumer ce qui précède en disant que le « Ma’lûm min ad Dîn bid Ḍarûrah » est :

  1. Ce sur quoi on s’est mis d’accord par un Ijmâ’ Qat’î (consensus indiscutable).

  1. Ce qui est notoire (Tawâtur) au point que soit égaux dans sa connaissance (‘Ilm) les gens du commun et les spécialistes (al ‘Am wal Khass).

  1. Tout ce qui peut indiquer une science fondamentale (‘Ilm Ḍarûrî) dans les (choses) légiférées.

De même, cet argument n’est pas restreint aux (questions du) dogme (‘Aqîdah), mais il englobe aussi les adorations (‘Ibâdât). En outre, il n’est pas limité à ce qui est demandé (Maṭlûb) de faire ou de délaisser irrévocablement, mais il englobe également tout ce qui est légiféré dans la religion par consensus (Ittifâq).

قال الخطيب الشربيني في « مغني المحتاج »: « لو قال أو نَفَى مشروعيَّةَ مُجْمَعٍ عليه، لشمل إنكارَ المجمع على ندبه، فقد صرَّح البغوي في تعليقه بتكفير من أنكر مجمعًا على مشروعيته من السنن؛ كالرَّواتب وصلاة العيدين، وهو لأجل تكذيب التواتُر، ويتعيَّن فيما ذكر أنْ يكونَ الحكم المجمع عليه معلومًا من الدِّين بالضرورة، وإنْ لم يكن فيه نصٌّ

 Le Khaṭîb Ash Shirbînî a dit dans « Mughnî al Muḥtâj » : « Si (la personne) a nié le caractère légiféré d’une chose à propos de laquelle il y a consensus, cela englobe (également) le rejet (d’une chose) à propos de laquelle il y a consensus quant à son caractère recommandé (Nabd). »

Al Baghawî a déclaré explicitement dans son commentaire le Takfîr (mécréance) de celui qui nie un consensus qui ait rendu légiféré parmi les Sunan, comme les Rawâtib et la prière des deux fêtes et ce, à cause du fait que cela revient à démentir le notoire (Tawâtur). Il apparaît dans ce qui vient d’être mentionné que le Ḥukm (jugement) sur lequel il y a consensus devient un « Ma’lûm min ad Dîn bid Ḍarûrah » même s’il n’y a pas de texte (à son sujet). (4/133)

LES CRITIQUES DE CET ARGUMENT

  1. Sur quelles sources repose cet argument ?

En réalité, il n’y aucune source (tirée du Coran ou de la Sunnah) à cet argument si ce n’est ceux donnés pour prendre en compte le Ijmâ’ (consensus) ou l’avis de la majorité (Jumhûr).

Or, comme nous l’avons vu dans d’autres articles, non seulement le consensus est invérifiable (voire nulle), mais la majorité n’est pas un argument en islam.

  1. Comment cet argument peut-il associer les spécialistes et les gens du commun?

En effet, il est incompréhensible que l’on dise que les gens du commun sont concernés et que l’on dise dans le même temps qu’ils ne sont pas qualifiés pour comprendre les textes?!

Ainsi, la compréhension qu’ont les gens du commun du statut juridique de telle ou telle chose est celui qu’on leur a transmis. Ils se sont basés sur la connaissance qu’ont (certains) spécialistes d’un sujet. Or, qu’est-ce qui nous garantit que ces derniers aient eu la meilleure compréhension possible dudit sujet ? Pourquoi d’autres spécialistes ne pourraient-ils pas apporter une autre compréhension de tout ceci valable, voire meilleure ?

De même, en reprenant Ibn Rajab, comment peut-on dire que les textes de cet argument sont censés être connus de tous les spécialistes et que personne ne sera excusé de les ignorer et, dans le même temps, admettre que ces mêmes spécialistes n’aient pas pu accéder à tous les textes en leur temps ?!

  1. Cet argument diffère selon différents éléments :
  • Selon les différentes époques, endroits et groupes

Il se peut qu’une chose soit « Ma’lûm min ad Dîn bid Ḍarûrah » dans un temps et non dans un autre, dans une époque et non dans une autre, dans une région/ville et non une autre, dans un groupe et non dans un autre. La preuve de cela, par exemple, est le fait qu’Abû Bakr combattit « ceux qui refusèrent de s’acquitter de la Zakât » (Mâni’ az Zakât : voir à ce sujet le commentaire du Ṣaḥîḥ Muslim de l’Imâm An Nawawî qui a retransmis les avis de ces prédécesseurs). Parmi les causes de son combat, on a compris qu’Abû Bakr avait agi, pour des raisons d’Etat, contre ceux qui refusèrent de s’acquitter de la Zakât, sachant qu’ils pensaient (interprétaient) qu’elle n’était plus obligatoire après le décès du Prophète.

Prenons encore le cas des douze Imâms « infaillibles » qui constituera une croyance obligatoire et relevant de ce que l’on pourrait appeler « Ma’lûm min ad Dîn bid Ḍarûrah » chez les chiites (majoritaires), alors qu’il n’en sera pas ainsi chez les sunnites ou d’autres chiites. Pour preuve voici les éléments suivants :

يقول الشيخ الصدوق: يجب أن يعتقد أن المنكر للإمام كالمنكر للنبوة، والمنكر للنبوة كالمنكر للتوحيد، (١

الشيخ المفيد: إن بمعرفتهم وولايتهم تُقبل الأعمال، وبعدواتهم والجهل بهم يستحقّ النار، (٢)

موضع آخر: واتفقت الإمامية على أن من أنكر إمامة أحد الائمة وجحد ما أوجبه الله تعالى من فرض الطاعة فهو كافر ضالّ، مستحقّ للخلود في النار(٣)، وينصّ الشريف الرضي: النبوة والإمامة هي واجبة عندنا ومن كبار الأصول(٤)،

أمّا العلامة الحلي فيقول: فقد ذهب أكثر أصحابنا إلى تكفيرهم؛ لأن النص معلوم بالتواتر من دين محمد فيكون ضرورياً، أي معلوم من دينه ضرورةً؛ فجاحده يكون كمن يجحد وجوب الصلاة(٥)]

العلامة المجلسي: لا ريب في أن الولاية والاعتقاد بإمامة الأئمة والاذعان بها من جملة أصول الدين(٦

استدلّ القائلون بأن الإمامة من أصول الدين بالإجماع؛ فقد اعتمد الشيخ المفيد(٧)، والسيد المرتضى(٨)، والشيخ الطوسي(٩) الإجماعَ واتفاق الإمامية على كفر المخالفين.

 [١] ــــ الشيخ الصدوق، الهداية: 6 ــ 7، مكتبة إسلامية، طهران، 1377هـ

[٢] ــــ الشيخ المفيد، المقنعة: 32، مؤسسة النشر الإسلامي، قم، 1410هـ

[٣] ــــ المفيد، أوائل المقالات: 7، جامعة طهران، تحقيق مهدي المحقق، 1372ش/1993م

[٤] ــــ الشريف الرضي، الرسائل 1: 166

العلامة الحلي، شرح فصّ الياقوت، ويقول في المنتهى، كتاب الزكاة، مسألة اشتراط وصف مستحقي الزكاة:- إن الإمامة من أركان الدين وأصوله وقد علم ثبوتها من النبي 3 ضرورةً، والجاحد لها لا يكون مصدّقاً للرسول في جميع ما جاء به، فيكون كافراًv، نقلاً عن الحدائق 5: 175 وما بعد (٥)

 [٦] ــــ العلامة المجلسي، بحار الأنوار 68: 334

 [٧] ــــ أوائل المقالات: 7

[٨] ــــ الانتصار: 231 ــ 233

[٩] ــــ تلخيص الشافي 4: 131؛ جدير ذكره أننا تطرّقنا هنا إلى تحليل بعض أدلّة المخالفين. كما أن المخالفين لنظرية التفكيك ذكروا أدلة أخرى كآية الإكمال (المائدة: 3)، وآية التبليغ (المائدة: 67)، والسؤال عن الإمامة في القبر.. لم نتعرّض لها؛ لخروجها عن مجال البحث، راجع ــ لمزيد من الاطلاع: تعليقات آية الله المرعشي في إحقاق الحق وإزهاق الباطل 2: 394 وما بعد.

Le Shaykh As Ṣadûq a dit : « Il faut que l’on croie que le dénégateur de l’Imâm (infaillible) est comme celui qui nie la prophétie. Et celui qui renie la prophétie est similaires à celui qui nie le Tawḥîd (l’unicité). »[1]

Le Shaykh Al Mufîd a dit : « C’est certes par le fait de connaître (les Imâms) ainsi que leur Wilâyah (porteurs et transmetteurs de l’Alliance divine) que l’on accepte les œuvres. Et c’est par l’inimité envers eux et le fait de les ignorer que l’on mérite le feu. »[2]

Et dans un autre (chapitre) : « Les imamites sont unanimes sur le fait que celui qui nie l’imâmah d’un des (douze) Imâms et rejette ce qu’Allah le Très haut lui a rendu obligatoire comme obligation d’obéissance est un Kâfir égaré méritant l’éternité dans le feu. »[3]

Le Sharif Ar Raḍî stipule textuellement : « La prophétie et l’imâmah sont obligatoires chez nous et font partie des grands fondements. »[4]

Le savant Al Hillî a dit : « La majorité de nos Aṣḥâb (coreligionnaires chiites) ont comme avis le Takfîr (de ceux qui ne croient pas en l’imâmah), car le texte est connu notoirement de la religion de Muḥammad. Il est (donc) nécessaire (de le connaître), c’est-à-dire « Ma’lûm min Dînihi Ḍarûratan » (connu de sa religion nécessairement). Celui qui le renie est similaire à celui qui nie l’obligation de la Ṣalât. »[5]

Le savant Al Majlisî a dit : « Il n’y a aucun doute que la Wilâyah, la croyance en l’imâmah des (douze) Imâms et le fait de s’y soumettre font partie de l’ensemble des fondements de la religion (Uṣûl ad Dîn). »[6]

Les tenants de la position que l’imâmah fait partie des Uṣûl ad Dîn prennent comme argument le Ijmâ’. Le Shaykh Al Mufîd[7], Sayyîd Al Murtada[8] et (encore) le Shaykh At Ṭûsî[9] se sont appuyés sur le Ijmâ’ et l’accord unanime des imamites sur le Kufr de celui qui divergent (avec ce fondement).[10]

Toutefois, cette nuance ne change pas grand-chose au final puisque sortir du Madhhab chiite revient (selon eux) à être exposé à un autre statut, à savoir le fait d’être musulman extérieurement et Kâfir (mécréant) intérieurement…

  • Selon les régions

Ainsi, ce que représente ce critère dans les pays dans lesquels la science s’est répandue, ainsi que le Athâr, le Ḥadîth et dans lequel a augmenté le nombre de juristes, ne correspond pas à ce qu’il représente dans un environnement où a proliféré ce que certains appelle la Bid’ah (l’innovation), ou dans lesquels la science a diminué, ou encore dans lesquels l’Ijtihâd s’est éteint et personne ne pouvait enseigner aux gens la religion. L’affaire sera donc différente selon les environnements.

  • Selon le niveau d’éducation des personnes

Le « Ma’lûm min ad Dîn bid Ḍarûrah » chez le savant n’est pas comme celui du musulman lambda. On peut imaginer (et cela a été vu) que dans certaines villes, dans certains pays, des femmes ne prient pas car elles considèrent que la Ṣalât n’est obligatoire que pour les hommes sans les femmes. Dans un autre environnement, les gens considèrent que la prière est obligatoire aux hommes et aux femmes, et ceci est le cas de la majorité des milieux musulmans.

  • Selon les coutumes, les traditions et l’habitude des gens

Tout comme nous considérons majoritairement aujourd’hui tout ce qui enivre comme illicite et comme interdit à transporter et à vendre, il n’en fut pas toujours ainsi, puisque les juristes ont divergé sur ce point (notamment les Ḥanafites). Mais il est évident que si une école ou un courant s’est répandu dans une région et l’a dominée des siècles durant, cela aura un impact sur les générations qui se succèdent à cet endroit et qui, par conséquent, apprendront leur religion d’une certaine manière et la transmettront globalement par habitude et coutume de la même manière aux générations suivantes.

  • Selon l’influence de l’Etat

Comme cela fut abordé dans d’autres publications, il apparaît évident historiquement que si une conception de la religion devient « religion officielle » et se répand à travers les Minbars, les écoles et les universités et que, dans le même temps, l’Etat finance et propage une certaine compréhension de celle-ci, notamment en imposant certains Madhâ`ib (courants juridiques) uniquement, alors la population musulmane, savante ou non, apprendra, appliquera et diffusera cette même compréhension à ses coreligionnaires.

Mais quelle valeur aura alors le critère de « Ma’lûm min ad Dîn bid Ḍarûrah » si l’avis répandu sur un sujet et connu de la masse s’est imposé de cette manière ?

En effet, pour que ce critère ait une valeur scientifique certaine et une force argumentative probante, il faut qu’il soit issu de l’objectivité, de l’investigation, de la recherche et de l’honnêteté intellectuelle de tous ceux qui se positionnent sur une question. Si tel n’est pas le cas, il s’agira d’un avis sur lequel certains se sont positionnés par conviction et d’autres par suivisme (plus ou moins aveugle). Il ne sera donc pas question d’un statut connu de manière évidente de tous, mais d’un statut accepté et diffusé par une partie de la population par conformisme, respect des traditions et habitude.

Ainsi, différents facteurs peuvent expliquer que les savants et les musulmans dans leur ensemble aient adopté un même avis, entre autres, la lente dégradation de l’Ijtihâd (voir l’article) ou encore les différentes raisons expliquant que les musulmans suivent globalement la même vision globale de l’islam (voir les articles).

CONCLUSION

Ce critère ne repose sur aucun argument de la Sharî’ah, sauf à considérer que son argument est celui du Ijmâ’ (consensus) ou celui de la majorité. Or, s’il repose sur les mêmes arguments c’est qu’il veut en être un synonyme. Mais, comme cela fut précisé, la majorité n’est pas un argument indiscutable pris en compte en islam, pas plus que le consensus ne soit prouvable et vérifiable.

Ainsi, il faut distinguer le fait d’affirmer que toute la Ummah (savants et musulmans lambdas) soit d’accord sur un sujet et le fait que cela soit avéré et vérifié. Si cela est impossible lorsqu’on se limite aux seuls savants, cela l’est à fortiori lorsqu’on y inclut les gens de la masse. En effet, comment être sûr de ce que pense chacun des musulmans précisément, qu’il soit savant ou non ? Comment savoir s’il n’a pas changé d’avis ? Comment être certain de ce qui constitue la cause de l’adoption de sa position ? etc.

De plus, le caractère notoire d’une chose n’indique absolument pas l’impossibilité de la remettre en question, mais il indique simplement que la chose en question qui rapportée notoirement est avérée. Encore faut-il savoir ce que l’on entend par notoire…

En outre, comme nous l’avons vu, les facteurs engendrant l’adoption général d’un avis ne résultent pas forcément d’une réflexion, d’un raisonnement et d’un Ijtihâd, mais parfois simplement du suivisme (plus ou moins aveugle), de l’habitude, de la coutume et de la tradition.

Nous en sommes surement les meilleurs exemples puisque, à l’instar de nos ancêtres, nous répétons la plupart du temps en matière de religion ce que nos parents et nos professeurs nous disent, sans réel recherche et investigation, à l’image de ce qu’eux-mêmes ont fait. Ainsi, dans la majorité des cas, il s’agit d’un enseignement qui se perpétue par tradition, et non à la suite d’une réflexion poussé, objective et distanciée du poids du passé.

En conséquence, le « Ma’lûm min ad Dîn bid Ḍarûrah » est ce que le musulman ne peut ignorer, mais ceci diffère et s’explique en fonction des époques, des régions, des personnes, du poids des instances étatiques et officielles, et de l’histoire des générations (coutumes, enseignements traditionnels, etc.).

Et Allah est plus savant.

Qu’Allah nous permet de comprendre.

Equipe Al Amânah

******

[1] Le Shaykh As Ṣadûq, « Al Hidâyah » (6/7 Maktabah islamiyyah Téhéran, 1377 h.)

[2] Le Shaykh Al Mufîd, « Al Muqni’ah » (32, fondation de diffusion de l’islam, Qum 1410 h.)

[3] Al Mufîd, « Awâ`il al Maqâlât » (7), université Téhéran, Taḥqîq Mahdî al Muḥaqqîq (1372/1993)

[4] Ash Sharif ar Raḍî, « Ar Rasâ`il » (1/166)

[5] Al ‘Allamah al Hillî, commentaire de « Qas al Yaqut », il dit dans « Al Muntahâ », chapitre de la Zakât, question : les conditions de la description de ceux qui méritent la Zakât : « Certes, l’imâmah fait partie des piliers de la religion et de ses fondements. On connait son affirmation par le Prophète de trois de manières certaines (Ḍarûrah). Celui qui le renie ne confirme pas le Messager (dans sa véracité) et dans tout ce qui lui est parvenu. Il sera Kâfir. » (Retranscrit d’« Al Ḥadâ`iq », 5/175 et ce qu’il y a après).

[6] Al ‘Allamah Al Majlisî, « Biḥâr al Anwâr » (68/334)

[7] « Awa`il al Maqâlat » (7)

[8] « Al Intiṣâr » (231 – 233)

[9] « Talkhîṣ Ash Shâfî » (4/131)

[10] Note Al Amânah : Le pilier de l’imâmah fut la cause de nombreux Takfîr par les chiites concernant les autres factions de l’islam, tout comme leur non sauvegarde (présumée) dans l’au-delà les amena à les considérer comme des impuretés (Najâsah). Notons tout de même que certains savants chiites nuancèrent ces propos en disant que celui qui ne reconnaissait pas ce pilier sortait du Madhhab chiite, qu’il devenait Kâfir à l’intérieur (Kufr al Bâṭin), mais gardait une islamité extérieure (!?) ou encore que le reniement rendant mécréant se situait dans la dénégation du Khilâfah. Al Khu’î a dit par exemple :

« إن الضروري من الولاية إنما هي الولاية بمعنى الحب والولاء، وهم غير منكرين لها بهذا المعنى، بل قد يظهرون حبّهم لأهل البيت (عليهم السلام)، وأمّا الولاية بمعنى الخلافة فهي ليست بضرورية بوجه وإنما هي مسألة نظرية، وقد فسّروها بمعنى الحب والولاء ولو تقليداً لآبائهم وعلمائهم، وإنكارهم للولاية بمعنى الخلافة مستند إلى الشبهة، وإنكار الضروري إنّما يستتبع الكفر والنجاسة فيما إذا كان مستلزماً لتكذيب النبي (صلَّى الله عليه وآله) كما إذا كان عالماً بأنّ ما ينكره مما ثبت من الدين بالضرورة وهذا لم يتحقّق في حق أهل الخلاف، لعدم ثبوت الخلافة عندهم بالضرورة لأهل البيت (عليهم السلام)، نعم الولاية بمعنى الخلافة من ضروريات المذهب لا من ضروريات الدين »

« La chose nécessaire (Ḍarûrî) concernant la Wilâyah c’est le sens de l’amour et de la fidélité (envers les Ahl al Bayt). Or, les (sunnites) ne nient pas ce sens, et ils peuvent montrer leur amour envers les Ahl al Bayt (paix sur eux). Quant à la Wilâyah avec le sens du Khilâfah (succession), elle n’est pas Ḍarûrî (nécessaire), mais elle constitue une question théorique. (Les sunnites) l’expliquèrent dans le sens de l’amour et de la fidélité et ce, même s’ils l’ont fait par suivisme (Taqlîd) aveugle de leurs pères et savants. Leur dénégation de la Wilâyah avec le sens de la Khilâfah s’appuie sur une ambiguïté. Le fait de nier un Ḍarûrî a pour conséquence le Kufr (mécréance) et la Najâsah (impureté) [des opposants aux chiites], car il implique le démenti du Prophète (paix sur lui), comme lorsque la personne sait que ce qu’elle nie fait partie des choses confirmées nécessairement de la religion. Or, cela ne se réalise pas en ce qui concerne les gens qui divergent (d’avec nous) étant donné la non affirmation du Khilâfah (des douze Imâms) chez (les sunnites), qui revient nécessairement aux Ahl al Bayt (paix sur eux). Oui, la Wilâyah dans le sens de la Khilâfah fait partie des choses nécessairement (connues) du Madhhab (chiite), et non des choses nécessaire (connue) de la religion. »

 الخوئي، أبو القاسم، التنقيح في شرح العروة الوثقى، الطهارة، ج3، ص82

Al Khu’î Abû al Qâsim, « At Tanqîḥ fi Sharḥ al ‘Awrah al Uthqa », la Ṭahârah (3/82)

 

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