L’avis du Compagnon est-il un argument ?

Autrement dit, peut-on imposer un avis aux musulmans sous-prétexte qu’il serait celui d’un Compagnon, si noble soit-il ?

En résumé, on distingue trois aspects dans la parole (ou l’avis) du Compagnon : 

  • Soit elle concerne les phénomènes non-accessibles à la raison ou à la réflexion personnelle : dans ce cas on pourra considérer qu’il s’agit d’une parole qu’il a entendue du Prophète (paix sur lui). Celle-ci ayant pu être rapportée conformément à ce qu’a dit le Messager ou seulement dans son sens présumé.
  • Soit sa parole (avis) n’a pas été contredite par l’un de ses contemporains et dans ce cas cela pourra être considéré comme un argument pour certains savants. Mais encore une fois, ici, comment être sûr que sa parole ne fut pas contredite ? La contradiction non rapportée n’est pas forcément inexistante.
  • Soit son avis se base sur un Ijtihâd (réflexion) personnel et représente donc une Fatwâ ou un jugement.

En réalité, il y a divergence quant à la prise en compte de l’avis du Ṣaḥâbî (Compagnon) comme argument en islam, notamment chez les sunnites. Ainsi, même si plusieurs savants ont pris en considération l’avis du Compagnon, à l’instar d’Abû Ḥanîfah, même s’il a divergé d’avec les Ṣaḥâbah sur certains sujets[1], d’Al Awzâ’î ou encore d’Ash Shâfi’î, d’autres s’opposèrent à cela en ne considérant pas l’avis du Compagnon comme argument définitif.

En voici quelques exemples :

  • Shurayḥ a divergé avec le Ṣaḥâbî ‘Alî (paix sur lui) concernant la validité du témoignage du fils en faveur du père. ‘Alî le validait et Shurayḥ s’y opposait.
  • Masrûq a divergé avec le Ṣaḥâbî Ibn ‘Abbâs concernant l’expiation du vœu d’un homme à égorger son enfant[2]. On rapporte même qu’Ibn ‘Abbâs s’est aligné par la suite sur l’avis de Masrûq.
  • Le Ṣaḥâbî Anas Ibn Mâlik avait l’habitude de renvoyer les gens vers Al Ḥasan al Baṣrî pour répondre à leurs questions.
    • L’Imâm Ash Shawkânî a dit : « En vérité, l’avis du Compagnon n’est pas une source d’argumentation car Allah n’a envoyé pour cette Ummah qu’un seul Prophète (paix sur lui), et nous n’avons qu’un unique Messager (infaillible), un seul Livre et toute la Ummah est appelée à ne suivre que le Livre d’Allah et la Sunnah du Messager. »
  • [3]Ibn al Ḥâjib a dit : « L’avis du Compagnon ne peut être utilisé comme argument ni pour réfuter l’avis d’un autre Compagnon ni pour réfuter l’avis d’un autre érudit d’une autre génération. »[4]

On rapporte même des avis divergents à propos de l’Imâm Mâlik :

  • Selon le premier, il considérerait l’avis du Ṣaḥâbî comme argument, seulement s’il fait partie des Mujtahid, ce qui posent la question de connaître les critères permettant de juger cela. Cela est également l’ancien avis d’Ash Shâfi’î.
  • Selon le second, il ferait la distinction entre l’avis du Ṣaḥâbî auquel on ne connaît pas d’opposant (et qui serait, selon lui, un argument en tant que Ijmâ’ implicite) et celui auquel on se serait opposé.
  • Selon le troisième, il considèrerait que l’avis du Ṣaḥâbî n’est un argument pour personne.

Or, comme cela est précisé dans l’ouvrage de ‘Abdallah Althaparro sur les fondements du droit musulman reprenant l’ouvrage « Al Waraqât » de l’Imâm al Ḥaramayn, que l’avis du Compagnon) « n’est pas un argument, à cause de leur consensus sur la permission qu’ils divergent entre eux, car si l’avis de certains d’entre eux était un argument, ceux qui l’auraient contredit auraient été contestés »[5].

Ainsi, contrairement à ce que l’on peut entendre parfois, il n’y a pas de « consensus » sur la prise en compte de l’avis du compagnon comme source de la Sharî’ah. Plusieurs savants ont ainsi considéré, à juste titre, que le Compagnon Mujtahid n’est nullement infaillible. Ses avis sont donc sujets à l’erreur comme ceux de tout autre être humain. Preuve que cela n’est pas un argument définitif, ils avancent que plusieurs Tâbi’ûn ne se sont pas tenus à l’alignement avec les avis des Ṣaḥâbah et s’y sont parfois opposés. En outre, ils considérèrent même que l’avis du Compagnon ne pouvait évincer le Qiyâs (analogie), n’ayant pas le même statut que ce dernier.

Enfin, ajoutons que plusieurs Ṣaḥâbah ont eux-mêmes indiqué, et c’est sûrement l’élément fondamental, qu’ils ne considéraient pas leur opinion comme plus importante que celles venues de la part de ceux qui n’avaient pas accompagné le Prophète. Ils renvoyaient plusieurs fois vers leur Ijtihâd et ce, même s’il différait d’avec le leur.

Allah a dit :

فَاعْتَبِرُوا يَا أُولِي الْأَبْصَارِ
« (…) Que cela soit pour vous un exemple édifiant, ô vous qui êtes doués de clairvoyance. »[6]

Dans ce verset, Allah fait référence aux gens sensés et doués de clairvoyance et les appelle à l’Ijtihâd et non au conformisme. Or, l’Ijtihâd consiste à rechercher le Dalîl (l’argument) et, si tel est le cas, on ne peut délaisser l’Ijtihâd pour l’avis, qui plus est présumé, du Compagnon.

En définitive, rappelons-nous que les Ṣaḥâbah eux-mêmes se sont accordés sur la possibilité de diverger entre eux et qu’ils n’ont jamais précisé que leurs avis avaient plus d’autorité que ceux d’autres personnes savantes. Dès lors, pourquoi devrait-on contraindre les érudits de la Ummah, de quelles qu’époques qu’ils soient, à se conformer aux avis des Compagnons ?

De même, quel preuve explicite et acceptable issue du Coran ou de la Sunnah pourrait-on avancer pour affirmer que l’avis du Compagnon doive être privilégié et considéré comme étant supérieur aux autres ? En vérité, aucun. Bien plus, de nombreux textes nous montrent que les Compagnons, comme tout être humain, ont pu se tromper, considérer une parole comme Prophétique alors qu’elle ne l’était pas ou encore se positionner en étant limiter quant aux éléments de réflexion à leur disposition.

Ils peuvent donc être considérés comme des exemples au niveau de l’éthique, de la piété et de la foi, sous réserve de s’accorder sur ce que l’on entend par le terme « Ṣaḥâbî » (Compagnon), mais leurs avis juridiques n’engagent qu’eux et sont, à l’instar de tout autre avis, susceptibles d’être remis en question et ce, jusqu’à preuve explicite du contraire.

Qu’Allah nous permette de comprendre.

Equipe Al Amânah

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[1] Il est à noter qu’à plusieurs reprises Abû Ḥanîfah et ses élèves se sont opposés à l’avis d’un ou plusieurs Compagnons comme dans le cas du divorce par trois fois de la femme enceinte ou du statut de celui qui met son travail au service des autres. On en déduit donc, comme l’a dit Al Karkhî, que le Compagnon est imité dans ce qui n’est pas à abandonner au profit du Qiyâs (analogie). Ainsi, Abû Ḥanîfah ne divergeait pas d’eux dans ce qui impliquait l’établissement par transmission (comme les périodes de temps par exemple), mais il ne les imitait pas dès lors que l’interprétation était possible. Du moins, ceci est la compréhension de certains commentateurs de sa doctrine.

[2] On s’étonnera au passage de ce genre de vœu…

[3] Irshâd al Fuḥûl, p. 214.

[4] Mukhtaṣar al Muntahâ, p. 219.

[5] Naẓm fî Uspul al Fiqh al Islâmî muḥâdhin li Waraqât Imâm al Haramayn ma’a Sharḥuhu, Les 4 sources, 2010, p.93 à 95.

[6] Coran (Al Ḥashr 59/2)

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