Hadîth : « Ma Ummah ne se rassemble pas sur un égarement. »

Par Al Ḥasan Muḥammad Khayr

Cinquième ambiguïté : Les Uṣuliyyûn prennent en argument le Ḥadîth suivant attribué au Prophète (paix sur lui) : « Ma Ummah ne se rassemble pas sur un égarement. »

الشبهة الخامسة : احتجوا بقوله صلي الله عليه وسلم «إن أمتي لا تجتمع على ضلالة
:الجواب من وجوه
الوجه الأول : جاء هذا الحديث من عدة طرق لا تخلو من مقال ، وقد ضعف هذا الحديث عدد من أهل العلم وصححه آخرون والراجح ضعفه
الوجه الثاني : لو صح الحديث لما كان فيه دلالة علي حجية الإجماع ، لان امة النبي صلي الله عليه وسلم من حين نزول الوحي عليه الصلاة والسلام إلي أن يرث الله الأرض ومن عليها ، ويدخل في ذلك المسلم والكافر ، وقد ادعي قوم ان المراد بالأمة هنا امة الإجابة فنقول لهم حسناً ، هل الاشاعرة والماتردية والمعتزلة والصوفية والمرجئة والجهمية وغيرهم من أصحاب المذاهب الضالة من امة محمد صلي الله عليه وسلم ام لا ؟
وهل الزناة ، وشاربي الخمر ، والنساء ، والصبيان ، والموالي ، والعوام من امة محمد صلي الله عليه وسلم ام لا؟.لن يجد القوم الا أن يقولوا نعم ، فنقول لهم : تخصيصكم للعلماء تخصيص بلا دليل

 Les Uṣuliyyûn prennent en argument le Ḥadîth du Prophète (paix sur lui) dans lequel il aurait dit :

لا تجتمع أمة على ضلالة

« Ma Ummah ne se rassemble pas sur un égarement (Ḍalâlah). »

  1. Premier point : Ce Ḥadîth est parvenu par de nombreuses voies sur lesquelles il y a à y redire. Un certain nombre de gens de science ont affaibli ce Ḥadîth et d’autres l’ont authentifié, mais ce qui prévaut est son caractère faible.
  1. Deuxième point : Même si on considère ce Ḥadîth comme authentique, il n’y a dedans aucune indication sur le caractère argumentatif du Ijmâ’. En effet, ce qu’on appelle la Ummah du Prophète (paix sur lui) est ce qui s’est constitué depuis le début de la révélation jusqu’à nos jours (et après), et ceci inclut le musulman et le Kâfir.

Des gens ont prétendu que le sens du terme « Ummah » ici était la Ummah (communauté) ayant répondu (à l’appel) et ayant suivi (al Ummah al Ijâbah). Nous les questionnons alors comme suit : est-ce que les ash’arites, les mâturidites, les mu’tazilites, les soufis, les murji’ites, les jahmites et d’autres parmi les gens des Madhâ`ib (courants) « égarés » font partie de la Ummah de Muḥammad (paix sur lui) ou non ? Est-ce que le fornicateur, le buveur de vin, les femmes, les enfants, les serviteurs ou encore la masse des gens font partie de la Ummah de Muḥammad ou non ? Ces gens ne pourront alors que répondre par l’affirmative. Nous le dirons en conséquence : « Votre volonté de restreindre le terme (Ummah) aux seuls ‘Ulamâ` (savants) est une spécification sans preuve ».

Complément d’Al Amânah :

Certes, certains ont affirmé que ce Ḥadîth, étant donné que plusieurs voies font plus ou moins référence au même contenu, serait un Hadith Mutawâtir Ma’nawî (notoire par le sens). Toutefois, toutes ces voies sont isolées et n’atteignent pas le degré de Tawâtur, ce degré étant atteint uniquement par le sens présumé qu’on accorde aux textes des diverses voies.[1]

En outre, même à considérer qu’il s’agisse d’un Ḥadîth prophétique, il y a plusieurs éléments à retenir ici :

  • Les savants de la communauté ont divergé sur la définition conventionnelle du Ijmâ’ (consensus) et certains l’ont rejeté. En somme, ils ont divergé sur le consensus, sa définition, sa réalité, ses conditions et son effectivité… C’est dire à quel point il y a de divergence sur la notion de « consensus ». Paradoxal n’est-ce pas…
  • Les savants de la communauté ont divergé sur ceux qui étaient concernés par le terme « Ummah » qui, linguistiquement, ne désigne nullement les musulmans uniquement et encore moins les théologiens spécifiquement. En effet, le terme « Ummah » signifie « communauté, nation, peuple ». Ainsi, le fait de restreindre sa portée aux seuls musulmans, voire même aux seuls gens de science parmi les musulmans ou à un seul courant parmi les différentes Ecole, comme les sunnites sur les autres voies, est une interprétation grandement discutable et non un propos prophétique. Sachons distinguer ce que le Prophète aurait dit de ce que certains, après lui, en ont compris…
  • Quelle preuve a-t-on à la lecture de ce Ḥadîth que, même si l’on pouvait prouver la véracité d’un Ijmâ’, celui-ci serait irréfutable sous prétexte qu’il aurait été effectif dans le passé ? Quelle preuve a-t-on par exemple que le Ijmâ’ des Ṣaḥâbah ne puisse être contredit à une époque postérieure ? Sur quelle source repose l’interdiction faites aux générations suivantes de contredire un tel « consensus » ? En effet, le Ḥadîth en question ne fait nullement référence à un accord de la Ummah dans une période déterminée. Pourquoi donc imposer cette limite dans le temps sachant que la Ummah, dans son sens islamique, comprend tous les musulmans jusqu’au Jour dernier ? Cela est une lecture imposée et non une condition divine ou prophétique.
  • Le terme « Ḍalâlah » est traduit quasiment à chaque fois par « égarement ». Or, il peut également avoir d’autres sens comme « aberration », « dérèglement de l’esprit », « manque de discernement » ou encore « aveuglement ».

Aussi, ce texte pourrait très bien être traduit comme suit dans le Hadîth : « Ma communauté ne se réunira pas (ne s’accordera pas) sur une aberration (ou) sur un aveuglement (ou encore) sur ce qui provient de la folie ».

Cette traduction a un objectif : elle change sensiblement la portée et le sens que l’on donne à ce propos car, nous le savons bien, traduire c’est souvent trahir, du moins c’est orienter une parole pour lui faire dire ce qu’elle ne veut pas forcément dire à l’origine.

 

Quelle est la portée de cette parole attribuée au Prophète ?

D’aucuns prétendent que le Ijmâ’ (consensus) est un argument irréfutable et font ainsi référence à cet argument dans tous les domaines de l’islam, notamment la ‘Aqîdah (croyance) et le Fiqh (droit), afin d’appuyer leurs positions.

Or, sans revenir sur le fait que le consensus n’est appuyé par aucun argument explicite et que l’on considère la traduction (ou l’explication) souvent admise, à savoir le fait qu’il soit question dans le Ḥadîth de l’impossibilité de s’accorder sur un égarement, pourquoi donc élargir la portée du consensus au domaine du Fiqh ?  En effet, peut-on parler d’égarement en matière de droit et de jurisprudence ? Le bon sens veut que l’égarement soit un terme lié au crédo, à la foi, à la ‘Aqîdah voire à la morale, et non à des domaines purement juridiques.

Pour preuve, citons le verset suivant (An Nisâ – 4/113) :

وَلَوْلاَ فَضْلُ اللّهِ عَلَيْكَ وَرَحْمَتُهُ لَهَمَّت طَّآئِفَةٌ مُّنْهُمْ أَن يُضِلُّوكَ وَمَا يُضِلُّونَ إِلاُّ أَنفُسَهُمْ وَمَا يَضُرُّونَكَ مِن شَيْءٍ وَأَنزَلَ اللّهُ عَلَيْكَ الْكِتَابَ وَالْحِكْمَةَ وَعَلَّمَكَ مَا لَمْ تَكُنْ تَعْلَمُ وَكَانَ فَضْلُ اللّهِ عَلَيْكَ عَظِيمًا

« Et n’eût été la grâce d’Allah sur toi (Muhammad) et Sa miséricorde, une partie d’entre eux t’aurait bien volontiers égaré (Yudillûka). Mais ils n’égarent (Yudillûnâ) qu’eux-mêmes, et ne peuvent en rien te nuire. Allah a fait descendre sur toi le Livre et la Sagesse, et t’a enseigné ce que tu ne savais pas. Et la grâce d’Allah sur toi est immense. »

Dans ce verset, Allah utilise un dérivé du terme « Ḍalâlah », à savoir le verbe « Aḍalla ». Or, il paraît évident que l’égarement dont il est question ici est lié à la foi, à l’unicité divine, au fait que le Prophète ne soit pas tombé dans le Shirk (associationnisme) et le polythéisme, d’autant que le verbe Aḍalla signifie en langue arabe « désorienter, dérouter, égarer, détourner du chemin… ».

De même, le verset 115 fait référence au chemin des croyants, de TOUS les croyants. Il s’agit donc du domaine de la foi, de la ‘Aqîdah et du fait de cheminer dans l’unicité d’Allah. Il n’est nullement question de Fiqh dans ces versets, mais de crédo.

Pourquoi donc vouloir étendre cette notion de ‘Ijmâ’ à d’autres domaines, alors qu’il semble pertinent de considérer qu’il s’agit uniquement de « consensus » en matière de croyance, si toutefois ce dernier est véritablement une source de la Sharî’ah ?

Qu’implique ce propos attribué au Prophète ?

Dans de nombreuses études, ce Ḥadîth est expliqué comme signifiant que tout avis différent de celui issu du consensus (présumé) des savants (ou de l’ensemble des musulmans) serait à rejeter, car l’avis provenant du consensus indiquerait la vérité absolue et la seule voie ou réponse possible.

Or, nous rappelons qu’un consensus, pour être qualifié ainsi, doit être prouvé et non simplement déclaré. Car, sinon, n’importe qui pourrait affirmer qu’il y a consensus sur tel ou tel point, sans être aucunement capable de le démontrer. Ceci dit, il faut également admettre qu’il est rationnellement impossible de démontrer un consensus, même celui de l’ensemble des théologiens et, à fortiori, celui de la communauté musulmane entière.

Mais à y regarder de plus près, le texte prophétique n’indique absolument pas que d’autres solutions ou réponses doivent être rejetées absolument en cas de consensus à une certaine époque. Il dit simplement et uniquement que la réponse issue du consensus n’est pas un égarement, et non qu’elle soit la seule réponse envisageable et juste. En effet, cela est même implicite dans certains ouvrages de Uṣûl al Fiqh (fondements du droit) où l’on peut lire que le sens du Ijmâ’ (consensus) est qu’il « n’adviendra pas pour affirmer une chose fausse, volontairement ou non. »[2]

Or, s’il est vrai qu’une réponse peut être juste et correcte à une époque et dans un contexte déterminé, elle peut ne plus l’être à une autre époque dans laquelle le contexte social, sociétal ou politique est différent, ce qui ne contredit nullement le sens que certains donnent au consensus.

En d’autres termes, le propos attribué au Prophète ne dit pas : « L’accord de ma communauté indique la seule réponse à prendre en compte en tout lieu et toute époque ».

Une personne pourrait donc parfaitement suivre un Ijmâ’ (présumé) pour se rassurer, mais si une autre personne considère à juste titre qu’un Ijmâ’ ne repose sur aucune source explicite, qu’il est invérifiable et que la compréhension du Ḥadîth n’est pas figée, rien ne l’empêche d’explorer une autre voie en usant de sa capacité à raisonner dans l’objectif de rechercher l’agrément d’Allah et en cherchant à être conforme à Sa parole (le Coran).

Qu’Allah nous permette de comprendre.

Equipe Al Amânah

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[1] Hasan Amdouni, Les fondements du droit musulman, éd. Al-Imen, 2015, p.91 et p. 125-126.

[2] ‘Abdallah Althaparro, Naẓm fî Uṣûl al Fiqh al Islâmî muḥâdhin li Waraqât Imâm al Ḥaramayn ma’a Sharḥuhu, Les 4 sources, 2010, p.97.

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