Le consensus (Ijmâ’) : entre mythe et réalité

Combien de personnes crient au Ijmâ’ (consensus) à tout va pour appuyer leurs positions et s’en servent d’argument pour affirmer qu’untel ou untel a contredit l’unanimité des savants de l’islam ? Ils en viennent même à accuser des musulmans de s’opposer au Ijmâ’, la 3ème source de la Sharî’ah (législation islamique) ayant la même force argumentative qu’un verset du Coran selon ces partisans, et se permettent de les rendre égarés, voire mécréants à cause de cela… !

En réalité, l’argument du Ijmâ’ est une fiction, un fantasme voire un mensonge…

Le Ijmâ’ est impossible à réaliser car nous ne connaissons pas tous les Mujtahid

En effet, il n’y a aucun critère fixe permettant de dire : cette personne est savante, elle est compétente en matière d’Ijtihâd et cette autre personne ne l’est pas. En outre, il n’existe pas de définition uniforme qui distingue celui qui est Mujtahid de celui qui ne l’est pas, tout comme il n’existe pas de définition uniforme précisant ce que l’on doit absolument comprendre du terme « ‘Ijmâ’ ». On ne peut donc déterminer parfaitement quels sont les Mujtahid émérites, d’autant que si l’on retient la définition affirmant que le consensus est l’accord de tous les Mujtahid de la Ummah, les sunnites, chiites, zaydites, mu’tazilites et autres courants sont concernés.

Le Ijmâ’ est impossible à réaliser de par les contraintes géographiques

Même à supposer que l’on connaisse tous les Mujtahid du monde [ce qui est en soit impossible], comment être sûr de leur avis respectif concernant un cas juridique précis ? En effet, ils vivent ou vivaient sur des continents différents, dans des pays éloignés les uns des autres, appartiennent à des peuples divers et à des tendances non identiques. Ainsi, il n’est possible ni de les réunir, ni de les consulter en même temps, ni de rapporter fidèlement, aux uns et aux autres, les avis de leurs confrères. Ceci est d’autant plus vrai tout long des siècles derniers au cours desquels les moyens de communication et de transport étaient lents et limités.

Le changement d’avis du Mujtahid

De plus, même à supposer que l’on connaisse tous les Mujtahid et que l’on puisse connaître leur avis précisément et certainement, comment être sûr que certains n’aient pas changé d’avis concernant le même cas juridique en se rendant compte, par exemple, d’une erreur qui annulerait leur jugement précédent ? Or, d’aucuns affirment que l’une des conditions du Ijmâ’ est de représenter le consensus de tous les Mujtahid au même moment, mais qu’en est-il des Mujtahid changent d’avis ? Et d’où vient cette condition imposant que le Ijmâ’ ait lieu au même moment ? Pourquoi seraient-ils condamnés à rester figés dans les avis passés s’ils estiment finalement être dans l’erreur ?

Le statut du texte servant de Dalîl (preuve, argument)

Il est connu que le Mujtahid doit se référer à un texte pour effectuer son Ijtihâd sur un cas juridique déterminé. Or, si le Dalîl suivi par les auteurs du consensus est indiscutable, c’est qu’il est sans doute de notoriété publique. Les musulmans le connaissent alors forcément et n’ont pas besoin de l’avis des Mujtahid pour connaître le statut du cas juridique en question. En revanche, si ce Dalîl est présomptif (conjectural, incertain), il engendrera une divergence d’opinions plutôt qu’un consensus. Il est donc impossible d’établir un Ijmâ’ en se référant à un texte conjectural, sachant que la grande majorité des textes sont conjecturaux.

D’ailleurs, dans « Al Aḥkâm », Ibn Ḥazm rapporte du fils de l’Imâm Aḥmad que ce dernier a dit : « Celui qui prétend qu’il y a eu un consensus ment. Il se peut que les gens (spécialistes) se soient contredits à propos de la question [à laquelle il s’intéresse] et qu’il ne le sache pas. Il vaut mieux dire : à ma connaissance, il n’y a pas eu de conflit d’opinions sur cette question. » Cette parole, même si son origine est discutée par certains, a au moins le mérite, selon nous, d’être extrêmement pertinente.

Que dire de l’affirmation disant que le Ijmâ’ fut une réalité à l’époque des Ṣaḥâbah

Des savants affirment que le Ijmâ’ a été effectif à l’époque des Ṣaḥâbah, notamment concernant l’interdiction de la consommation de la graisse de porc, l’octroi du sixième de l’héritage à la grand-mère du défunt ou encore la sanction de celui qui salit la réputation d’une femme chaste.

Mais, au final, qu’est-ce que cela change ? En effet, il ne suffit pas de rapporter un consensus pour qu’il soit démontrer et donc applicable. Démontrer un consensus ayant force de loi c’est prouver que tel fut l’avis de tous les Mujtahid parmi les Ṣaḥâbah par exemple. Or, pour que l’avis rapporté puisse être pris en compte dans le Ijmâ’, il faut avoir la certitude que tel fut bien l’avis du Mujtahid en question. Il faut donc qu’il soit rapporté de façon notoire et non singulière. En d’autres termes, pour être sûr qu’il y ait consensus, il faut que tous les avis des Mujtahid soient rapportés de façon notoire (Mutawâtir) et ce, afin d’indiquer la science certaines et non la science conjecturale, sinon il est impossible de faire du Ijmâ’ un argument indiscutable basé sur des preuves discutables.

En effet, comment serait-il concevable de donner au consensus la force argumentative d’un verset du Coran si les avis qui le composent ne sont pas rapportés de manière certaine ? Cela serait fou et paradoxal…

Conséquemment, un tel consensus, tel qu’il fut défini par de nombreux spécialistes, est irréalisable et fantasmagorique.

Certains évoquent alors une solution pour que le Ijmâ’ devienne effectif : que chaque Etat musulman (1) définisse les critères de sélection de ses Mujtahid et dispense des licences aux personnes compétentes afin de connaître le nombre de ses Mujtahid et leur demander leur avis le cas échéant, collectivement ou individuellement. Si tous les Etats agissent ainsi, il sera alors possible de communiquer aux musulmans l’avis unanime de leurs Mujtahid et ainsi de réaliser le Ijmâ’ sur une question donnée.

Mais à ceci nous répondons que, même dans ce cas, nous n’aurons jamais la certitude que tous les Mujtahid aient été consultés, car il se peut que certains ne se soient pas manifestés, qu’ils n’aient pas été au courant du dispositif étatique mis en place ou encore qu’ils changent d’avis après avoir donné une première réponse. De plus, est-ce à l’Etat de définir les critères définissant un Mujtahid ? Enfin, si les critères pour définir un Mujtahid dépendent de chaque Etat, il est possible que certains gouvernements mettent en place des critères subjectifs et partiaux, différents d’un état à l’autre. Il faudrait donc s’assurer que les critères soient objectifs, ce qui engendrerait des conflits entre Etats en termes d’ingérence. En somme, un vaste domaine qui ne résoudrait absolument rien.

Une question reste toutefois en suspens…

LE IJMÂ’ A-T-IL DÉJÀ ÉTÉ RÉALISÉ À D’AUTRES ÉPOQUES ?

Tel que défini précédemment et par les spécialistes, le Ijmâ’ n’a jamais été réalisé et/ou est de toute façon indémontrable. Ainsi, même si l’on regarde les cas de l’époque des Ṣaḥâbah, la réponse reste la même, car en réalité il ne s’agissait que d’un avis concerté entre un groupe de personnes présentes à un moment donné, et non l’accord de la Ummah entière. Il vaut donc mieux appeler cela un avis résultant de la concertation d’un groupe.

Par exemple, lorsque Abû Bakr devait rendre un jugement et qu’il ne trouvait la réponse ni dans le Coran ni dans la Sunnah, il réunissait des Ṣaḥâbah parmi les plus savants, les consultait et suivait le jugement résultant de leur accord. Mais il n’empêche que ce groupe ne représentait nullement tout ce que le monde islamique comptait comme éminences, car de nombreux Ṣaḥâbah se trouvaient à La Mecque ou encore sur des champs de bataille.

En outre, comme nous venons de le démontrer, si le Ijmâ’ est irréalisable entre les Mujtahid, il l’est à fortiori si nous considérons que le consensus est l’accord de tous les membres de la Ummah, qu’ils soient savants ou non, comme l’a défini l’Imâm Al Ghazzâlî par exemple. (2)

Qu’Allah nous permette de comprendre.

Equipe Al Amânah

******

(1) D’une part nous ne sommes pas convaincus qu’il existe réellement un Etat musulman et, d’autre part, les Mujtahid peuvent être présents dans tous les pays du monde.

(2) L’ouvrage de ‘Abd al Wahhâb Khallâf dans les Usûl al Fiqh a aider à la rédaction de cet article.

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close