Les consensus ne sont pas réels !

Les Ijmâ’ (consensus) rapportés ne sont pas de véritables consensus !

Pour comprendre un peu mieux la notion de Ijmâ’ (consensus), qui est d’ailleurs souvent brandie par des groupes afin de rejeter ceux qui ne partagent pas leurs convictions, il faut savoir que, de manière simplifiée, il existe deux catégories de consensus :

  • Le Ijmâ’ as Sarîḥ (consensus explicite) : il correspond à la situation dans laquelle TOUS les Mujtahîd (savants) d’une époque, de TOUTES les tendances de l’islam, expriment leur accord sur un cas juridique de manière explicite (par un acte ou une parole claire).
  • Le Ijmâ’ as Sukûtî (consensus implicite) : il correspond à la situation dans laquelle une partie seulement des Mujtahîd d’une époque exprime son avis sur un cas juridique déterminé, le reste des Mujtahîd n’exprime aucun avis, ni confirmation ni infirmation.

Précisons ici toutefois que le fait de limiter le consensus aux seuls avis des Mujtahid (savants) n’est qu’une des définitions du consensus. Il n’y a donc déjà pas de consensus sur la définition même du consensus, c’est dire le flou dans lequel on se retrouve en abordant cette notion.

Ceci dit, alors que (selon l’avis répandu) le premier Ijmâ’ constitue le « véritable » consensus ayant force probante (force de loi, preuve sûre et certaine), le second Ijmâ’ a une valeur moindre. Par conséquent, les savants expliquent que le second Ijmâ’ exprime simplement le fait que nous ne soyons pas certains qu’il y ait consensus.

Mais ici, ajoutons une information importante : il ne suffit pas de déclarer ou de rapporter un consensus pour que ce dernier soit avéré. En effet, c’est comme si nous rapportions qu’un savant a déclaré : « il y a consensus sur le fait qu’il soit Ḥarâm de parler en mangeant » pour que cela soit accepté par l’ensemble de la Ummah et imposé.

Un consensus ne doit donc pas être déclaré ou rapporté, mais prouvé, avéré et vérifié… ce qui est, d’après la définition classique, absolument impossible. En outre, nous rappelons qu’un Ijmâ’ doit s’appuyer sur une source législative certaine (Mutawâtirah) ou encore, pour certains, probante (Ẓannî) comme l’analogie. Enfin, nous pourrions nous interroger sur la pertinence qu’il y a à s’appuyer sur une parole d’un ou plusieurs savants, rapportée de manière singulière, pour déterminer qu’il y aurait un consensus de la « Ummah » ayant une force législative indiscutable.

Le docteur ‘Abd al Wahhâb Khallâf rappelle que la seconde catégorie de Ijmâ’ est considérée par la majorité des savants (les Ḥanafites ayant des nuances à apporter) comme ne possédant pas la force probante d’une indication religieuse puisqu’il s’agit de l’avis de quelques théologiens seulement et non celui de tous les savants de la Ummah. C’est pour cela qu’il fut rejeté par plusieurs savants comme l’Imâm Ash Shâfi’î, ‘Isâ Ibn Abân, al Bâqillânî ou encore Fakhr ad Dîn ar Râzî comme le précise le docteur Hasan Amdouni.

De plus, le silence d’un Mujtahîd sur tel ou tel sujet peut être dû à divers facteurs, dépendants ou non de lui, qu’il n’est pas possible de cerner avec précision. Pour la majorité des savants, son silence ne sera donc pas considéré comme étant une approbation ou une désapprobation, mais comme symbolisant le fait qu’il n’ait pas d’opinion sur le sujet.

Ainsi, le docteur Khallâf stipule que la majorité des cas de Ijmâ’ recensés sont des cas de Ijmâ’ as Sukûtî (implicite). Nous pourrions même dire, de notre côté, que cela est le cas de la totalité des Ijmâ’ rapportés, du moins qu’il n’est pas prouvé que sur une question l’ensemble des Mujtahîd ont été consultés. Ces Ijmâ’ sont donc considérés comme conjecturaux (et donc discutables) et peuvent être remis en question par un nouvel Ijtihâd.

Le docteur Ḥasan Amdouni ajoute encore un facteur souvent ignoré permettant de mieux cerner la raison pour laquelle certains savants ont souvent parlé de « Ijmâ’ » (consensus) et qui peut expliquer certaines exagérations à l’instar de la parole d’Abû Isḥâq al Isfarâ’înî affirmant « que les questions ayant fait l’objet d’un consensus dépassent les 20 000 » :

En fait, plusieurs savants utilisaient voire confondaient (dans l’utilisation) le terme « Ijmâ’ » (consensus) avec le terme « Jumhûr »(majorité) ou encore avec l’accord des quatre écoles de droit sunnites sur telle ou telle question. Nous pouvons encore ajouter le fait qu’ils voulaient parfois désigner le consensus au sein de leur école seulement, et non celui de la Ummah entière.

De plus, comme le rappelle le docteur Amdouni, il s’agit d’une démarche erronée car « Al Akthariyyah » (majorité) n’est pas l’égale de « Al Jamî’ » (unanimité). Alors que l’un désigne la grande majorité, le second désigne tout le monde sans exception, et en matière de consensus, il suffit qu’un seul érudit ne soit pas du même avis pour qu’il n’y ait pas consensus (sur ce point il y a une divergence considérée comme un avis minoritaire).

Comment donc être sûr que lorsqu’un savant affirme que sur telle question il y a consensus, il fait référence au Ijmâ’ de l’ensemble de la Ummah (ou des savants de la Ummah) ? Et quand bien même il affirmerait le consensus de la Ummah, comment savoir si ce qu’il dit est avéré ? Avons-nous la liste de tous les Mujtahîd de la Ummah pour chaque époque ? Avons-nous la preuve qu’il furent tous interrogés ? Savons-nous donc ce qu’ils ont tous répondu ? Comment être certains que ce que l’on attribue à tel ou tel savant fut bel et bien sa parole et son avis et non un propos rapporté, mal compris voire manipulé ?

Qu’Allah nous permette de comprendre.

Equipe Al Amânah

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Ouvrages ayant servi à la rédaction de certains passages :

  • ‘Ilm al Uṣûl al Fiqh de ‘Abd al Wahhâb Khallaf
  • Uṣûl al Fiqh  de Ḥasan Amdouni
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