Que de divergences sur le Ijmâ’ (consensus) au sein de la Ummah

L’argument du consensus (Ijmâ’) : que de divergences au sein de la Ummah sur sa compréhension… !

Le Ijmâ’ (consensus) est considéré comme la troisième source du droit islamique après le Livre d’Allah (Coran) et la Sunnah de Son Messager (paix sur lui).

Or, il faut déjà noter que cet argument n’a pas de source explicite dans le Coran. En effet, l’argument qui est souvent avancé afin de prouver que le Ijmâ’ est une source effective est un Ḥadîth prophétique, ayant plusieurs versions, rapporté notamment par At Ṭabarânî et dans lequel il est dit :

لا تجتمع أمتي على ضلالة
« Ma Ummah ne se rassemble pas sur un égarement. »[1]

Sans s’attarder sur l’authenticité discutable de ce Ḥadîth ou encore sur le fait qu’il ne soit absolument pas explicite, on notera que le terme le plus important employé dans le propos attribué au Prophète (paix sur lui) est celui de « Ummah » (communauté musulmane dans son ensemble), et non de « sunnites », « chiites », « savants »[2], « gouverneurs » ou encore « Ṣaḥâbah » (compagnons du Prophète).

Ceci dit, dans l’objectif de vulgariser et de résumer les divergences liées au Ijmâ’, nous pouvons distinguer cinq catégories :

  • Celle liée à ceux concernés pour qu’il y ait effectivité d’un Ijmâ’,
  • Celle liée à la limite temporelle pour l’effectivité du Ijmâ’, c’est-à-dire que le Ijmâ’ est effectif dès lors que les érudits d’une époque déterminée se sont mis d’accord. Or, faut-il attendre que ladite période se soit écoulée ou non ?
  • Celle liée à l’effectivité, elle-même, du Ijmâ’,
  • Celle liée au nombre d’individus exigés pour l’effectivité du Ijmâ’,
  • Et celle liée à l’argumentation de l’avis donné pas l’érudit pour qu’il soit pris en compte dans le Ijmâ’.

Première divergence liée à ceux concernés par l’effectivité du Ijmâ’ :

  • Selon Muḥammad Ibn Ḥamzah al Ghifârî, Al Qarâfî, Al Âmidi et d’autres, le Ijmâ’ est l’accord des érudits (Ahl al Ḥalli wal ‘Aqd) de la Ummah. Les autres musulmans ne sont donc pas concernés. Ainsi, pour qu’il y ait consensus sur une question donnée, il faut nécessairement que tous les savants de cette période-là soient du même avis. Si un seul diverge, un seul, il n’y a plus d’ijma’. C’est l’avis de la majorité des écoles juridiques et des principologistes musulmans (voir Al Ihkâm d’al-amidî (1/174-175), Irshad al Fuhûl d’Alshawkanî (p.80), Al Mustafa d’Al-ghazali, (1/116), Hashiyat Al Bannâni (2/157), Ibḥaĝ de l’Imâm As Subi (2/386) et Al Mahsûl (2/95).
  • Seule une minorité de savants, comme Al-ttabari, Abu Bakar al-râzi et une version attribuée à l’imam Ahmad, soutient que le consensus s’obtient par la majorité. Cela s’appelle une antithèse, en rhétorique : une minorité qui soutient que la majorité peut constituer un consensus.
  • le consensus est « un accord qui a lieu entre les savants (ayant atteint le degré d’idjtihad) de la communauté du prophète Muhammad, après sa mort, à une période donnée sur une question donnée » (Irshâd al Fuḥûl de l’Imâm Ash Shawkânî (p. 71), et Ibḥaĝ de l’Imâm As Subi (2/349). Al Qarâfi et d’autres comme Ar Râzi en ont donné des définitions quasi similaires.
  • Selon Abû Ḥâmid al Ghazzâlî dans son livre Al Mustasfâ, le Ijmâ’ « est celui de la Ummah de Muḥammad », c’est-à-dire de tous ses membres, sans distinction entre le savant et l’ignorant.

Deuxième divergence liée à la limite temporelle de l’effectivité du Ijmâ’

Il faut déjà savoir que cette limite, cette époque commune à des érudits, n’apparaît pas du tout dans le Ḥadîth susmentionné comme une condition. Toutefois, après qu’elle ait été posée par les Hommes, certains savants disent qu’elle correspond à une génération, à un siècle ou encore à une période plus ou moins longue, comme Al ‘Aṭṭâr dans sa Ḥâshiyah. Maintenant, faut-il attendre que cette période se soit écoulée pour que le Ijmâ’ soit effectif :

  • Selon la « majorité » des savants des Uṣûl al Fiqh, l’écoulement de toute l’époque n’est pas une condition pour la prise en compte du Ijmâ’. Ainsi, il suffit que tous les érudits d’une époque se mettent d’accord en un instant précis pour que le Ijmâ’ soit affirmé. Leur position se base sur le fait que les textes légaux n’ont pas précisé cette condition, à savoir l’écoulement de la génération ou de l’époque. Or, ce qui est surprenant c’est que les textes légaux n’ont pas précisé non plus qu’un Ijmâ’ était effectif dès lors que des érudits d’une époque se mettent d’accord à un moment donné.
  • L’un des deux avis de l’Imâm Aḥmad et certains Shâfi’ites ont exigé l’écoulement de toute l’époque, à savoir la disparition de toute la génération (des érudits) pour que le consensus devienne un argument. Leur avis se fonde sur le fait qu’il est possible qu’un érudit change d’avis avant de mourir. Or, comment est-il possible de déterminer le début d’une génération d’érudits et sa fin ? Sur quoi se base-t-on sachant que les savants ne sont pas tous nés la même année ? De plus, si une centaine de savants sont nés au VIIIe siècle par exemple, comment est-il concevable qu’ils soient tous morts sans qu’aucun autre savant naisse de leur vivant ? Si tel est le cas, au nom de quoi ce dernier savant n’aurait-il pas le droit de se prononcer ? Et les questions sont multiples…

Troisième divergence liée à l’effectivité, elle-même, du Ijmâ’

Ainsi, il s’agit de savoir si la Ummah est en accord sur le fait que le Ijmâ’ peut se réaliser à n’importe quelle époque :

  • Selon les Sunnites, c’est le Ijmâ’ de tous les musulmans de la Ummah ou celui des seuls érudits qui compte. D’autres font du Ijmâ’ des savants de Médine ou de Kûfah une source du droit. D’autres encore donnent un statut particulier au Ijmâ’ des Ṣaḥâbah. D’autres enfin font du Ijmâ’ des seuls sunnites une source du droit,
  • Selon les Zaydites, le Ijmâ’ de la famille alide est une source du droit,
  • Selon les Ẓâhirites, seul le Ijmâ’ des Ṣaḥâbah du Prophète (paix sur lui) est reconnu comme source du droit islamique (certains précisent qu’il n’est possible qu’avant le califat de ‘Uthmân),
  • Selon An Naẓẓâm et certains Mu’tazilites, le Ijmâ’ n’est pas l’accord de toute la Ummah, mais « tout avis pouvant servir d’argument et de preuve… »,
  • Selon les Khârijites, seul le Ijmâ’ des Ṣaḥâbah avant le conflit qui les opposa peut être pris en compte, ainsi que celui de leur groupe,
  • Selon des Chiites, le principe de Ijmâ’ semble être remis en cause, car c’est l’avis de l’Imâm « infaillible » qui compte,
  • Pour d’autres Chiites, seul le Ijmâ’ des Ahl al Bayt est pris en considération.

 

Quatrième divergence liée au nombre d’individus exigés pour l’effectivité du Ijmâ’

  • Pour la « majorité » des savants des Uṣûl al Fiqh, il n’y a pas de nombre minimum. Ainsi, si durant une génération il n’y a qu’un seul érudit, son avis est considéré comme un Ijmâ’ et ce, car ils disent qu’un seul individu peut être une Ummah à lui seul en référence au verset 120 de la sourate 16.
  • Pour d’autres, il y a un nombre minimum de savants. Certains précisent que ce nombre doit atteindre celui demandé pour l’information notoire (Tawâtur). Or, le nombre exigé pour qualifier une information de « notoire » est aussi soumis à la divergence ; certains disent deux, quatre, 20, 30 ou encore 70.

Cinquième divergence liée à l’argumentation de l’avis donné par l’érudit pour qu’il soit pris en compte dans le Ijmâ’

  • Selon la « majorité » des savants, l’avis juridique donné sans argument est rejeté. Ainsi, les savants qui forment le consensus sont tenus d’argumenter leur Ijtihâd.
  • Al Qâdî ‘Abd al Jabbâr et Al Âmidî n’exigent pas de justificatif pour le Ijmâ’.
  • Les Chiites, les Ẓâhirites, Ibn Jarîr at Ṭabarî ou encore Al Qashânî le Mu’tazilite n’acceptent que la preuve Qat’î (sûre et certaine) pour appuyer un avis pris en compte dans un Ijmâ’.

EN BREF…

En bref, si le Ijmâ’ (consensus) de la Ummah est un argument en islam, que de divergences au sein de cette même Ummah sur le Ijmâ’ lui-même, sa définition, sa compréhension, sa portée et son effectivité… C’est dire à quel point cet argument n’est qu’une illusion…[3]

Qu’Allah nous unisse et nous permette de comprendre.

Equipe Al Amânah

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[1] Dans d’autres versions, on rapporte que le Prophète a dit : « Certainement, ma Ummah ne sera jamais unanime sur une quelconque question d’égarement. » (Ibn Mâjah) ou encore « J’ai demandé à mon Seigneur que ma Ummah ne s’accorde jamais sur un sujet d’égarement. » (Aḥmad).

[2] Une version rapportée par At Tirmidhî et Abû Dâwud semble préciser ce terme. On peut donc s’interroger sur le fait que cela soit une interprétation du transmetteur qui rapporta le sens du Ḥadîth et ce, étant donné les autres versions qui mentionnent le terme général et englobant de « Ummah ».

[3] Sources principales : Uṣûl al Fiqh de Hassan Amdouni et Al A`immah As Sittah de Mostafa Brahami

 

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