«Les conditions de l’Ijtihâd sont impossibles à réunir !»

Il n’est pas rare d’entendre des gens prononcer les paroles suivantes :

« Les conditions de l’Ijtihâd sont impossibles à réunir ! Arrêtez de mentir ! »

« Ecartez-vous des gens qui prétendent que l’Ijtihâd est une chose facile et abordable ! »

« Qui êtes-vous pour prétendre proposer un Ijtihâd ?! Avez-vous atteint le niveau très élevé de l’Ijtihâd ! »

Bref, autant d’assertions censées décrédibiliser la parole de l’autre, le faire passer pour un égaré qui égare, un prétentieux, un usurpateur ou encore un incompétent osant poser un regard critique sur ce qu’ont dit les « grands savants » auparavant…

Eh oui, vous, nous, tout le monde, nous sommes des petits selon eux, des petits incompétents, incapables de réfléchir et de penser par nous-mêmes avec la raison dont Allah nous a fait cadeau. Et si notre raison n’accepte pas aussi facilement la propagande martelée depuis des siècles, alors c’est qu’Allah a fermé notre cœur, que nous sommes égarés et qu’il faut nous combattre ou, au moins, nous diaboliser…

En fait rien de nouveau dans cette attitude sectaire, intolérante et exclusive, puisque les savants dont ces gens se réclament pourtant ont déjà fait les frais, par le passé, des fanatiques et doctrinaires de leur temps : mais ce sont eux leurs véritables modèles !

Ce qui est le plus étrange dans cette histoire, c’est que ces mêmes gens qui s’offusquent que des personnes qu’ils n’accréditent pas puissent proposer une autre réflexion sont en fait les premiers à s’opposer aux savants dont ils se réclament.

En effet, ils prétendent que l’Ijtihâd est quasiment impossible puisque personne ne remplit, selon eux, les conditions de celui-ci. Alors, voyons quelles sont les conditions en question et posons-nous certaines questions :

  1. Qui a posé lesdites conditions pour prétendre qu’il faille les remplir absolument et aucune autres ? Est-ce Allah ? Est-ce Son Messager ? Qui leur a donné l’autorité d’imposer à la Ummah ce qu’Allah et Son Messager n’ont pas imposé ?
  2. De quelles conditions parlent-ils puisque les savants auxquels ils font référence ne sont jamais d’accord sur elles ?
  3. De quelle difficulté insurmontable parlent-ils concernant l’Ijtihâd, alors que les savants dont ils parlent n’ont pas donné de conditions inaccessibles ? C’est plutôt leur fanatisme et celui de ceux qu’ils suivent qui leur font dire cela.

Passons maintenant en revu les conditions pour être Mujtahid Muṭlaq (le plus haut degré de l’Ijtihâd) faisant « l’unanimité » :

  1. Etre responsable de ses actes légalement (Mukallaf) : La très grande majorité des musulmans le sont.
  1. Avoir un niveau de langue arabe suffisant pour comprendre les textes de la Sharî’ah : Toute personne s’investissant dans l’apprentissage de la langue arabe peut parfaitement atteindre un niveau permettant cela dans les principales branches de la langue arabe (grammaire, prosodie, éloquence, philologie…). D’autant que plusieurs savants précisent qu’un niveau moyen, convenable, en grammaire et en langue est suffisant. En somme, certains précisent qu’il s’agira d’avoir un niveau suffisant pour comprendre le sens des textes de loi. Le Mujtahid devra, en un mot, avoir de cette langue la connaissance que peut en avoir un Arabe l’ayant étudiée grammaticalement dans les œuvres des écrivains classiques.
  1. Savoir où trouver les jugements (Aḥkâm) dans le Coran et les Ḥadîths : Rappelons ici qu’il n’est pas obligatoire, d’après plusieurs spécialistes, de mémoriser les textes coraniques et ceux attribués au Prophète. De même, plusieurs spécialistes ont précisé qu’il sera suffisant de se référer aux livres spécifiques sur le Ḥadîth pour distinguer le Ṣaḥîḥ (authentique) du Ḍa’îf (faible). Cette condition est donc parfaitement accessible à toute personne s’investissant dans la recherche, sachant que des milliers de musulmans de par le monde mémorisent déjà le Coran et que tout individu aimant la recherche ne pourra se contenter de ce qu’a dit tel ou tel sur les Ḥadîths.
  1. Se référer aux fondements du droit (Uṣûl al Fiqh): Evidemment, il faudra poser des fondements clairs et s’y référer, ceux-ci étant indispensables pour clarifier une position et la fonder. Toutefois, connaître les fondements posés par les autres n’a pas de sens puisque le Mujtahid se doit de poser les siens.

Il faut enfin noter que les fondements du droit représentent tout de même un vaste chantier, mais que celui-ci est la portée de toute personne qui s’investit dans l’étude et la recherche.

Passons maintenant en revu les conditions qui ne doivent ou ne peuvent être retenues :

  1. Connaître les sujets sur lesquels il y a Ijmâ’ (consensus).

Comme nous l’avons démontré dans plusieurs articles, et en tenant compte du fait que personne à ce jour n’a pu nous dédire, cette condition n’a aucun sens. D’une part, le Ijmâ’ ne repose pas sur des fondements solides et explicites pour prétendre qu’il est un argument indiscutable, d’autre part, personne n’est d’accord sur sa définition, son effectivité et ses conditions, enfin, il est totalement indémontrable en tant que véritable consensus ayant force probante irréfutable.

  1. Connaître l’abrogeant et l’abrogé

Il faudra déjà savoir s’il est juste de prétendre que le texte coranique abroge d’autres textes coraniques. De même, il faudra s’interroger sur le fait que la Sunnah, qui n’est que présumée, puisse abroger un verset, qui est de fiabilité certaine. Dans tous les cas, plusieurs ouvrages pro-abrogation existent et la personne désireuse de s’y référer pourra le faire. Si le Coran n’est pas à mémoriser obligatoirement, ces ouvrages le sont encore moins, surtout si la règle est contestable.

  1. Connaître les fondements du droit (Uṣûl al Fiqh) et ses Qawa’îd (préceptes)

Cette condition est incohérente puisque celui qui recourt à l’Ijtihâd se doit de poser ses propres fondements et principes, mêmes si ceux-ci peuvent parfois être similaires à ceux des autres. Mais, dans tous les cas, s’il se doit de mettre en place ses propres fondements, en quoi serait-il obligé de maîtriser ou connaître ceux d’autres individus ? D’ailleurs, est-ce que tous les Mujtahid de la Ummah connaissaient les Uṣûl de tous les autres savants ? Qui a affirmé cela ?

  1. Connaître les différents avis sur les différentes questions juridiques

En plus d’être complètement utopique puisqu’il est très difficilement imaginable qu’une personne puisse mémoriser les avis différents de centaines, voire de milliers, de savants sur des millions de questions juridiques, cela n’a aucun sens et ne repose sur aucune source. Effectivement, comment le fait de connaître les autres avis de Fiqh sur une question pourrait être obligatoire, alors qu’il est précisément demandé à celui qui fait l’Ijtihâd de s’émanciper et de s’affranchir des autres avis ?! C’est un non-sens total.

Ainsi, l’Imâm Ar Râzî a dit par exemple : « Quant aux branches juridiques (Furû’) il n’en n’a nul besoin, car ces branches juridiques sont produites par les Mujtahidûn eux-mêmes après avoir obtenu le degré de l’Ijtihâd. Comment alors se pourrait-il que cela soit une condition pour eux ? »

  1. Connaître les causes de la révélation (Asbâb an Nuzûl)

Ceci est également un non-sens comme nous l’avons démontré dans l’article dédié à cette question. En effet, il est totalement improbable que l’on exige la présence de récits singuliers et donc potentiellement erronés ou inventés, pour expliquer ce qui est notoire, à savoir le Coran, ce dernier étant présenté intrinsèquement comme clair. En d’autres termes, conditionner la compréhension d’un texte de fiabilité certaine (Qaṭ’iyyah ath Thubût) à un texte de fiabilité douteuse (Ẓanniyyah ath Thubût) rend le premier douteux quant à son indication, ce qui est totalement incompréhensible et paradoxale avec la volonté coranique de transmettre un message universel s’adressant à l’humanité entière.

REMARQUE IMPORTANTE DE L’ÉQUIPE AL AMÂNAH

Il convient de préciser ici que la majorité des conditions susmentionnée pour avoir le droit de recourir à l’Ijtihâd furent posées par les Hommes et non explicitement par le Coran. Aussi, il pourrait être intéressant de s’intéresser aux conditions citées uniquement dans le Coran, sachant qu’il constitue la seule source fondamentale de l’islam à laquelle les autres dépendent.

CONCLUSION

  1. Etre musulman n’est pas cité comme étant une condition.
  2. Avoir une ou plusieurs Ijâzât (licence, autorisation) n’est pas cité comme étant une condition.
  3. Même en tenant compte des conditions posées par les certains hommes, en quoi sont-elles insurmontables ? Pourquoi prétendre que personne ne peut les remplir ? Sont-elles vraiment des conditions inaccessibles selon vous ?

De notre côté, nous n’affirmons pas que cela soit à la portée de tout un chacun, mais il semble évident que ce niveau est accessible à toute personne qui s’investit dans l’étude sérieuse des sciences islamiques avec l’esprit de la recherche et non, comme l’affirment certains, qu’il est absolument inaccessible et que cela fait des siècles que plus personne ne l’a atteint.

Comment un tel discours pourrait être audible alors que des centaines de personnes de par le monde mémorisent le Coran, l’étudient, tout comme ils étudient les textes de la Sunnah, les différents fondements du droit ou encore la langue arabe ? Quelle condition susmentionnée ne remplissent-ils pas pour qu’on leur interdisent de réfléchir, de raisonner et de proposer une autre réflexion ?

Si des personnes remplissent de nos jours les conditions de l’Ijtihâd susmentionnées, pourquoi ne pourraient-elles pas recourir à un nouvel Ijtihâd ? Pourquoi devrait-elle rester figée dans les avis juridiques du passé si elles les estiment incohérents et/ou décontextualisés ?

Qui a autorité pour fermer les portes de l’Ijtihâd ? Cela vient-il du Coran ou de la Sunnah véritable ?

Il n’y a que le fanatique pour croire à de telles sornettes. Terminons, pour nourrir notre réflexion sur ce sujet, avec les propos de l’Imâm Jalâl ad Dîn as Suyûṭî :

قال الإمام جلال الدين السيوطي: «فإن الناس قد غلب عليهم الجهل وعمهم، وأعماهم حب العناد وأصمهم، فاستعظموا دعوى الاجتهاد، وعدوه منكرا بين العباد، ولم يشعر هؤلاء الجهلة أن الاجتهاد فرض من فروض الكفايات في كل عصر وواجب على أهل كل زمان أن يقوم به طائفة في كل قطر».

« L’ignorance règne et l’a emporté sur les gens au point que l’amour de l’obstination (dans les positions) les ont rendus aveugles et sourds. Ils ont exagéré l’affaire de l’Ijtihâd et l’ont rendu détestable aux yeux des serviteurs. Ces ignorants n’informent même pas sur le fait que l’Ijtihâd est une obligation qui incombe obligatoirement à un groupe (Farḍ Kifâyah) à chaque époque (siècle) et il est nécessaire pour les gens de chaque époque que dans chacune des région (pays) un groupe s’attelle à cette tâche. »[2]

En somme, nous estimons, en ce qui nous concerne, que les conditions à remplir, seul ou en groupe, pour recourir à l’Ijtihâd sont les suivantes :

  • Connaître la langue arabe pour accéder aux sources,
  • Savoir où et comment rechercher dans une démarche scientifique rigoureuse,
  • Faire preuve d’honnêteté intellectuelle, d’objectivité et d’éclectisme (Iṣṭifâniyah),
  • Et savoir se remettre en question.

Qu’Allah nous permette de comprendre

Equipe Al Amânah

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