Le Ribâ dans le Coran : définitions, prêt et « prêt » bancaire

Proposition d’analyse coranique à partir de divers travaux du monde arabophone et francophone.

William Laywis

Introduction

Partons d’une information avérée coraniquement et sur laquelle il ne convient pas d’argumenter outre mesure : le « ribâ » est formellement interdit, cela est une évidence coranique. Ceci étant dit, il convient de répondre à une question fondamentale dans la compréhension du sujet et à partir de laquelle des questionnements subsidiaires surviendront :

Qu’appelle-t-on « ribâ » d’un point de vue coranique ?

1. Le ribâ en langue arabe

Linguistiquement, le terme « ribâ » vient du verbe « rabâ – ربا » qui signifie dans sa première acception devenir plus important, croître, augmenter, gonfler. Le ribâ signifie donc linguistiquement le surcroît, l’accroissement. Ainsi, rien ne permet en premier lieu de traduire le terme « ribâ » par « usure » ou « intérêt perçu au-delà du taux licite » comme le sens juridique postérieur au Coran le précisera.

 

2. Le Ribâ dans le Coran

En réalité, le sens voulu par le terme ribâ est donné par Dieu dans Son Kitâb. Le premier verset concernant la large thématique du ribâ fut révélé pour le Messager de Dieu dans la sourate al-Muddaththir (74/1 à 6) :

يَا أَيُّهَا الْمُدَّثِّرُ ـ قُمْ فَأَنذِرْ ـ وَرَبَّكَ فَكَبِّرْ ـوَثِيَابَكَ فَطَهِّرْ ـ وَالرُّجْزَ فَاهْجُرْ ـ وَلَا تَمْنُن تَسْتَكْثِرُ

« Ô, toi ! Le revêtu d’un manteau ! ¤ Lève-toi et avertis. ¤ Et de ton Seigneur, célèbre la grandeur. ¤ Et tes vêtements, purifie-les. ¤ Et de tout péché, écarte-toi… ¤ Et ne donne pas dans le but de recevoir davantage… »

 

Ici, bien que le terme « ribâ » soit absent du texte, il convient de mettre ce verset en relation avec le suivant qui fut révélé, non pas spécifiquement à Muḥammad (paix sur lui), mais à l’ensemble des musulmans dans la sourate ar-Rûm (30/39) :

وَمَا آتَيْتُم مِّن رِّبًا لِّيَرْبُوَ فِي أَمْوَالِ النَّاسِ فَلَا يَرْبُو عِندَ اللَّهِ وَمَا آتَيْتُم مِّن زَكَاةٍ تُرِيدُونَ وَجْهَ اللَّهِ فَأُوْلَئِكَ هُمُ الْمُضْعِفُونَ

« Tout ce que vous donnerez en ribâ pour que cela s’accroisse (yarbuwa) aux dépens des biens (amwâl) d’autrui ne s’accroîtra (yarbû) pas auprès de Dieu, mais ce que vous donnez comme zakât désirant la Face de Dieu (Sa satisfaction) … Ceux-là en obtiendront le double (muḍ’ifûn) »

 

Ici, on remarque nettement le lien entre les deux versets puisque le premier invite le Prophète à donner sans chercher à recevoir davantage, alors que le second verset critique cette attitude en spécifiant qu’elle relève du ribâ, tout en précisant que le but de ce type d’acte est alors de s’enrichir en détriment d’autrui. Remarquons d’ailleurs que dans ce verset, il n’est pas question d’interdiction, mais simplement de comparaison, et même d’opposition, entre le ribâ et la zakât, en ce sens que la zakât est décrite comme étant un don pur n’ayant comme seul but que la satisfaction de Dieu, alors que le ribâ est une opération visant l’enrichissement aux dépens des biens d’autrui.

C’est donc bien cela qui est visé par ce terme : non pas le prêt, ni même le fait de prêter en demandant à terme de recevoir un pourcentage supplémentaire, mais c’est le fait de s’enrichir de façon injuste et non équitable sur le dos de ceux qui ont besoin d’un prêt d’argent. La fin du verset coranique démontre d’ailleurs que ce qui est visé par le ribâ est justement le fait de chercher à obtenir le double de la dette contractée (muḍ’ifûn) :

« …Ceux-là en obtiendront le double (muḍ’ifûn)… »

Par la suite, Dieu révéla d’autres versets en lien avec le ribâ, en commençant par les versets 261 à 281 de la sourate al-Baqara (avec une traduction classique) :

مَّثَلُ الَّذِينَ يُنفِقُونَ أَمْوَالَهُمْ فِي سَبِيلِ اللّهِ كَمَثَلِ حَبَّةٍ أَنبَتَتْ سَبْعَ سَنَابِلَ فِي كُلِّ سُنبُلَةٍ مِّئَةُ حَبَّةٍ وَاللّهُ يُضَاعِفُ لِمَن يَشَاء وَاللّهُ وَاسِعٌ عَلِيمٌ ¤[262]¤الَّذِينَ يُنفِقُونَ أَمْوَالَهُمْ فِي سَبِيلِ اللّهِ ثُمَّ لاَ يُتْبِعُونَ مَا أَنفَقُواُ مَنًّا وَلاَ أَذًى لَّهُمْ أَجْرُهُمْ عِندَ رَبِّهِمْ وَلاَ خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلاَ هُمْ يَحْزَنُونَ ¤[263]¤قَوْلٌ مَّعْرُوفٌ وَمَغْفِرَةٌ خَيْرٌ مِّن صَدَقَةٍ يَتْبَعُهَآ أَذًى وَاللّهُ غَنِيٌّ حَلِيمٌ ¤[264]¤يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُواْ لاَ تُبْطِلُواْ صَدَقَاتِكُم بِالْمَنِّ وَالأذَى كَالَّذِي يُنفِقُ مَالَهُ رِئَاء النَّاسِ وَلاَ يُؤْمِنُ بِاللّهِ وَالْيَوْمِ الآخِرِ فَمَثَلُهُ كَمَثَلِ صَفْوَانٍ عَلَيْهِ تُرَابٌ فَأَصَابَهُ وَابِلٌ فَتَرَكَهُ صَلْدًا لاَّ يَقْدِرُونَ عَلَى شَيْءٍ مِّمَّا كَسَبُواْ وَاللّهُ لاَ يَهْدِي الْقَوْمَ الْكَافِرِينَ ¤[265]¤وَمَثَلُ الَّذِينَ يُنفِقُونَ أَمْوَالَهُمُ ابْتِغَاء مَرْضَاتِ اللّهِ وَتَثْبِيتًا مِّنْ أَنفُسِهِمْ كَمَثَلِ جَنَّةٍ بِرَبْوَةٍ أَصَابَهَا وَابِلٌ فَآتَتْ أُكُلَهَا ضِعْفَيْنِ فَإِن لَّمْ يُصِبْهَا وَابِلٌ فَطَلٌّ وَاللّهُ بِمَا تَعْمَلُونَ بَصِيرٌ ¤[266]¤أَيَوَدُّ أَحَدُكُمْ أَن تَكُونَ لَهُ جَنَّةٌ مِّن نَّخِيلٍ وَأَعْنَابٍ تَجْرِي مِن تَحْتِهَا الأَنْهَارُ لَهُ فِيهَا مِن كُلِّ الثَّمَرَاتِ وَأَصَابَهُ الْكِبَرُ وَلَهُ ذُرِّيَّةٌ ضُعَفَاء فَأَصَابَهَا إِعْصَارٌ فِيهِ نَارٌ فَاحْتَرَقَتْ كَذَلِكَ يُبَيِّنُ اللّهُ لَكُمُ الآيَاتِ لَعَلَّكُمْ تَتَفَكَّرُونَ ¤[267]¤يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُواْ أَنفِقُواْ مِن طَيِّبَاتِ مَا كَسَبْتُمْ وَمِمَّا أَخْرَجْنَا لَكُم مِّنَ الأَرْضِ وَلاَ تَيَمَّمُواْ الْخَبِيثَ مِنْهُ تُنفِقُونَ وَلَسْتُم بِآخِذِيهِ إِلاَّ أَن تُغْمِضُواْ فِيهِ وَاعْلَمُواْ أَنَّ اللّهَ غَنِيٌّ حَمِيدٌ ¤[268]¤الشَّيْطَانُ يَعِدُكُمُ الْفَقْرَ وَيَأْمُرُكُم بِالْفَحْشَاء وَاللّهُ يَعِدُكُم مَّغْفِرَةً مِّنْهُ وَفَضْلاً وَاللّهُ وَاسِعٌ عَلِيمٌ ¤[269]¤يُؤتِي الْحِكْمَةَ مَن يَشَاء وَمَن يُؤْتَ الْحِكْمَةَ فَقَدْ أُوتِيَ خَيْرًا كَثِيرًا وَمَا يَذَّكَّرُ إِلاَّ أُوْلُواْ الأَلْبَابِ ¤[270]¤وَمَا أَنفَقْتُم مِّن نَّفَقَةٍ أَوْ نَذَرْتُم مِّن نَّذْرٍ فَإِنَّ اللّهَ يَعْلَمُهُ وَمَا لِلظَّالِمِينَ مِنْ أَنصَارٍ ¤[271]¤إِن تُبْدُواْ الصَّدَقَاتِ فَنِعِمَّا هِيَ وَإِن تُخْفُوهَا وَتُؤْتُوهَا الْفُقَرَاء فَهُوَ خَيْرٌ لُّكُمْ وَيُكَفِّرُ عَنكُم مِّن سَيِّئَاتِكُمْ وَاللّهُ بِمَا تَعْمَلُونَ خَبِيرٌ ¤[272]¤لَّيْسَ عَلَيْكَ هُدَاهُمْ وَلَكِنَّ اللّهَ يَهْدِي مَن يَشَاء وَمَا تُنفِقُواْ مِنْ خَيْرٍ فَلأنفُسِكُمْ وَمَا تُنفِقُونَ إِلاَّ ابْتِغَاء وَجْهِ اللّهِ وَمَا تُنفِقُواْ مِنْ خَيْرٍ يُوَفَّ إِلَيْكُمْ وَأَنتُمْ لاَ تُظْلَمُونَ ¤[273]¤لِلْفُقَرَاء الَّذِينَ أُحصِرُواْ فِي سَبِيلِ اللّهِ لاَ يَسْتَطِيعُونَ ضَرْبًا فِي الأَرْضِ يَحْسَبُهُمُ الْجَاهِلُ أَغْنِيَاء مِنَ التَّعَفُّفِ تَعْرِفُهُم بِسِيمَاهُمْ لاَ يَسْأَلُونَ النَّاسَ إِلْحَافًا وَمَا تُنفِقُواْ مِنْ خَيْرٍ فَإِنَّ اللّهَ بِهِ عَلِيمٌ ¤[274]¤الَّذِينَ يُنفِقُونَ أَمْوَالَهُم بِاللَّيْلِ وَالنَّهَارِ سِرًّا وَعَلاَنِيَةً فَلَهُمْ أَجْرُهُمْ عِندَ رَبِّهِمْ وَلاَ خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلاَ هُمْ يَحْزَنُونَ ¤[275]¤الَّذِينَ يَأْكُلُونَ الرِّبَا لاَ يَقُومُونَ إِلاَّ كَمَا يَقُومُ الَّذِي يَتَخَبَّطُهُ الشَّيْطَانُ مِنَ الْمَسِّ ذَلِكَ بِأَنَّهُمْ قَالُواْ إِنَّمَا الْبَيْعُ مِثْلُ الرِّبَا وَأَحَلَّ اللّهُ الْبَيْعَ وَحَرَّمَ الرِّبَا فَمَن جَاءهُ مَوْعِظَةٌ مِّن رَّبِّهِ فَانتَهَىَ فَلَهُ مَا سَلَفَ وَأَمْرُهُ إِلَى اللّهِ وَمَنْ عَادَ فَأُوْلَئِكَ أَصْحَابُ النَّارِ هُمْ فِيهَا خَالِدُونَ ¤[276]¤يَمْحَقُ اللّهُ الْرِّبَا وَيُرْبِي الصَّدَقَاتِ وَاللّهُ لاَ يُحِبُّ كُلَّ كَفَّارٍ أَثِيمٍ ¤[277]¤إِنَّ الَّذِينَ آمَنُواْ وَعَمِلُواْ الصَّالِحَاتِ وَأَقَامُواْ الصَّلاَةَ وَآتَوُاْ الزَّكَاةَ لَهُمْ أَجْرُهُمْ عِندَ رَبِّهِمْ وَلاَ خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلاَ هُمْ يَحْزَنُونَ ¤[278]¤يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُواْ اتَّقُواْ اللّهَ وَذَرُواْ مَا بَقِيَ مِنَ الرِّبَا إِن كُنتُم مُّؤْمِنِينَ ¤[279]¤فَإِن لَّمْ تَفْعَلُواْ فَأْذَنُواْ بِحَرْبٍ مِّنَ اللّهِ وَرَسُولِهِ وَإِن تُبْتُمْ فَلَكُمْ رُؤُوسُ أَمْوَالِكُمْ لاَ تَظْلِمُونَ وَلاَ تُظْلَمُونَ ¤[280]¤وَإِن كَانَ ذُو عُسْرَةٍ فَنَظِرَةٌ إِلَى مَيْسَرَةٍ وَأَن تَصَدَّقُواْ خَيْرٌ لَّكُمْ إِن كُنتُمْ تَعْلَمُونَ ¤[281]¤وَاتَّقُواْ يَوْمًا تُرْجَعُونَ فِيهِ إِلَى اللّهِ ثُمَّ تُوَفَّى كُلُّ نَفْسٍ مَّا كَسَبَتْ وَهُمْ لاَ يُظْلَمُونَ

« La parabole de ceux qui dépensent leurs biens en vue de Dieu est à l’image d’un grain donnant sept épis, en chaque épi cent grains. Et Dieu accordera le double à qui veut, car Dieu est Infini, parfaitement Savant. [261] Ceux qui dépensent leurs biens en vue de Dieu, et ne font point suivre ce qu’ils aumônent de mépris ou d’humiliation, auront leur récompense auprès de leur Seigneur. Et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés. [262] Bonne parole et bienveillance valent mieux qu’aumône suivie de mépris, car Dieu Se suffit et est Longanime. [263] Ô vous qui croyez ! N’annulez pas vos aumônes par le mépris et l’humiliation comme celui qui dépense son bien ostentatoirement sans croire en Dieu et au Jour Dernier. Allégoriquement, il est tel un rocher recouvert de terre : qu’une averse l’atteigne, et elle le met à nu. Ils n’auront aucun droit sur ce qu’ils auront acquis, Dieu ne guide pas le peuple des dénégateurs. [264] Mais, la parabole de ceux qui aumônent leurs biens par désir de l’agrément de Dieu et en tant que ferme engagement d’eux-mêmes est à l’image d’un jardin à flanc de coteau. Une averse l’arrose et voilà qu’il donne ses fruits en abondance et, si ce n’est l’averse, la rosée. Dieu de ce que vous œuvrez est parfaitement clairvoyant. [265] L’un de vous aurait-il aimé posséder une plantation de palmes et de vignes au pied duquel courent ruisseaux et en lequel il aurait toutes sortes de fruits. Mais, alors que la vieillesse le rattrape, ses enfants encore en bas âge, voilà que la frapperait une tempête de poussières brûlantes, la desséchant. C’est ainsi que Dieu explicite pour vous les versets, puissiez-vous méditer.[266]

– Ô vous qui croyez ! Aumônez des bonnes choses que vous avez acquises et de celles que Nous avons pour vous fait sortir de terre. Et ne choisissez pas intentionnellement ce qui en est le plus mauvais pour en faire l’obole alors que vous ne le prendriez vous-mêmes que les yeux fermés. Sachez que Dieu Se suffit et est Digne de louanges. [267] Le Shaytân vous fait craindre la pauvreté et vous incite ainsi à l’immoralité, alors que Dieu vous promet indulgence de sa part et surcroît de grâce ; Dieu est Infini, parfaitement Savant. [268] Il donne la sagesse à qui veut, et celui à qui aura été accordé la sagesse aura reçu un bien abondant, mais n’en ont conscience que les doués de raison. [269] Quoi que vous dépensiez en aumônes ou quelque soit le vœu que vous contractiez, Dieu le sait parfaitement, et les iniques n’auront point de défenseurs. [270] Si vous laissez paraître vos aumônes, elles n’en sont pas moins excellentes, mais si vous les tenez discrètes et les donnez aux pauvres, cela est meilleur pour vous, Il rachètera ainsi vos mauvaises actions ; Dieu de ce que vous œuvrez est parfaitement informé.[271] Ne t’incombe point leur guidée, mais Dieu guide qui veut. Tout ce que vous aumônez comme bien est à votre avantage, tout ce vous aurez dépensé en vue de la Face de Dieu et tout ce que vous aumônerez comme bien vous sera restitué, vous ne serez pas lésés. [272] Pour les pauvres, ceux qui sont dans le besoin sur le chemin de Dieu et ne trouvent aucune issue sur Terre – l’ignorant les pense au large de par leur dignité, mais tu les reconnais à leur aspect et à ce qu’ils ne sollicitent pas les gens avec insistance – tout ce que vous aumônerez comme bien, Dieu en est parfaitement Savant. [273] Ceux qui aumônent leurs biens de nuit comme de jour, en secret ou ouvertement, auront leur récompense auprès de leur Seigneur et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés. [274]

 Ceux qui consomment du prêt à doublements ne se lèveront que tel celui que le Shaytân aurait roué de coups ! Ceci du fait qu’ils affirmaient : En vérité, le négoce est comme le prêt à doublements (ribâ). Mais Dieu a permis le négoce et interdit le prêt à doublements (ribâ) ! Quant à celui à qui sera parvenue la mise en garde de son Seigneur et qui cessera, lui restera ce qu’il aura acquis précédemment, et son sort ne dépend que de Dieu. Quant à qui récidivera… ceux-là sont les Hôtes du Feu, ils y demeureront. [275] Dieu ne fait pas prospérer le prêt à doublements, mais Il fructifie les aumônes (ṣadaqât), Dieu n’aime point tout ingrat transgresseur ! [276] En vérité, ceux qui croient et œuvrent en bien, accomplissent la prière et font la charité auront leur récompense auprès de leur Seigneur et, nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés. [277] Ô vous qui croyez ! Craignez Dieu, et abandonnez le restant dû du prêt à doublements (ribâ), si vous êtes croyants ! [278] Car, si vous ne le faisiez point, sachez que vous seriez alors en guerre contre Dieu et Son Messager. Mais, si vous vous repentez, vous aurez droit à vos capitaux, point vous ne léserez et point ne serez lésés.[279] En cas de difficulté, accordez un délai jusqu’à plus d’aise, mais, si vous en faites grâce, cela est mieux pour vous, puissiez- vous savoir ! [280] Et craignez un Jour où vous serez ramenés à Dieu et où chaque être sera rétribué de ce qu’il aura acquis, et ils ne seront point lésés. [281]

Le verset  2/276 met alors en opposition les concepts de ṣadaqa (aumône) et de ribâ, tout comme Dieu met en opposition les concepts de zakât et de ribâ en 30/39. Ainsi, outre le fait que cela tend à démontrer qu’il n’y a pas une réelle différence entre la zakât et la sadaqa (mais ce n’est pas notre sujet ici), ce verset s’inscrit dans un ensemble thématique partant du verset 2/261 jusqu’à la fin du chapitre (286) que l’on peut divisé en 4 thèmes comme le propos le docteur Cyrille Moreno dans sa traduction de la sourate al-Baqara :

  • v.261 à 266 : l’aumône (ṣadaqa)
  • v.267 à 274 : le don sincère
  • v.275 à 281 : le prêt à doublement (ribâ)
  • v.276 à 286 : la dette à terme

En résumé, il y est alors question de sadaqa, de don dans le sentier de Dieu et de menace de guerre visant ceux qui pratiquent le ribâ. Or, la mise en miroir explicite entre sadaqa/zakât d’un côté et ribâ de l’autre démontre alors deux éléments importants:

  • Le ribâ est le contraire de la ṣadaqa/zakât
  • A l’instar des catégories sociales concernées par la ṣadaqa/zakât, le ribâ concerne vraisemblablement les mêmes catégories, en ce sens que c’est à leur détriment que certains s’enrichissent grassement et honteusement.

En somme, de la même façon que la ṣadaqa/zakât n’a de sens et n’est appelée ainsi qu’en étant réservée à un groupe social spécifique, le ribâ ne peut porter ce nom et n’est condamnable et condamné (risque d’une guerre divine) que s’il est appliqué sur ceux qui, à l’origine, bénéficie de la ṣadaqa. En effet, cela s’explique par le fait qu’il s’agit alors d’un groupe social fragile, paupérisé, dans le besoin et envers qui Dieu encourage le don et l’aumône. Or, ce qui est condamné dans le ribâ c’est d’utiliser leur faiblesse afin de s’enrichir personnellement.

Ceci dit, il n’est pas question coraniquement d’interdire le principe de l’enrichissement ni même celui du « prêt » à intérêt, mais il s’agit d’interdire la pratique consistant à profiter de la misère des indigents pour chercher à s’engraisser tout en leur causant un préjudice. A ce titre, d’aucuns rappellent que le préjudice, à l’époque de la Révélation, pouvait notamment consister à réduire en esclavage le débiteur qui se voyait dans l’impossibilité de rembourser un « prêt » qui ne cessait de doubler à échéance (nous y revenons ci-après). C’est aussi cette situation insupportable et alimentant l’esclavage que le Coran a condamné, l’autre vivier de ce fléau étant la guerre via les prisonniers. Dieu ferma ainsi les deux grandes portes de l’esclavage par :

  • La condamnation du ribâ.
  • L’impossibilité de rendre esclaves des captifs de guerre, les deux seules options coraniques envisagées étant  la libération gratuite ou la rançon.

 

Par la suite, Dieu révéla le verset 130 de la sourate Âl ‘Imrân :

يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُواْ لاَ تَأْكُلُواْ الرِّبَا أَضْعَافًا مُّضَاعَفَةً وَاتَّقُواْ اللّهَ لَعَلَّكُمْ تُفْلِحُونَ

« Ô les croyants ! Ne pratiquez pas le ribâ par doublement (ad’âfan) redoublé (muḍâ’afa) – doublement démesurée. Et craignez Dieu afin que vous réussissez ! »

 

Ici, le terme aḍ‘âfan est un pluriel et désigne ce qui est doublé. Le participe passé muḍâ‘afa signifie quant à lui « doublés » ou « redoublés ». On retrouve donc le même terme (même racine) qu’en 30/39 que nous avions traduit logiquement par « le double » :

 

وَمَا آتَيْتُم مِّن رِّبًا لِّيَرْبُوَ فِي أَمْوَالِ النَّاسِ فَلَا يَرْبُو عِندَ اللَّهِ وَمَا آتَيْتُم مِّن زَكَاةٍ تُرِيدُونَ وَجْهَ اللَّهِ فَأُوْلَئِكَ هُمُ الْمُضْعِفُونَ

« Tout ce que vous donnerez en ribâ pour que cela s’accroisse (yarbuwa) aux dépens des biens (amwâl) d’autrui ne s’accroîtra (yarbû) pas auprès de Dieu, mais ce que vous donnez comme Zzakât désirant la Face de Dieu (Sa satisfaction) … Ceux-là en obtiendront le double (muḍ’ifûn) »

 

Enfin, Dieu révéla les versets 160/161 de la sourate an-Nisâ :


فَبِظُلْمٍ مِّنَ الَّذِينَ هَادُواْ حَرَّمْنَا عَلَيْهِمْ طَيِّبَاتٍ أُحِلَّتْ لَهُمْ وَبِصَدِّهِمْ عَن سَبِيلِ اللّهِ كَثِيرًا ¤وَأَخْذِهِمُ الرِّبَا وَقَدْ نُهُواْ عَنْهُ وَأَكْلِهِمْ أَمْوَالَ النَّاسِ بِالْبَاطِلِ وَأَعْتَدْنَا لِلْكَافِرِينَ مِنْهُمْ عَذَابًا أَلِيمًا

« C’est à cause des iniquités des Juifs que Nous leur avons rendu illicites les bonnes nourritures qui leur étaient licites, et aussi à cause du fait qu’ils obstruent le sentier de Dieu (à eux-mêmes et) à beaucoup de monde, ¤ et à cause de ce qu’ils prennent de ribâ – qui leur étaient pourtant interdits – et parce qu’ils mangent illégalement les biens des gens. A ceux d’entre eux qui sont dénégateurs, Nous avons préparé un châtiment douloureux. »

 

Une chose est donc avérée : le Coran a interdit ce qu’on appelle le ribâ et l’a classé parmi les grands péchés. De même, Dieu a apporté des indices clairs nous permettant de mieux appréhender ce qu’il en était de la pratique du ribâ dans l’Arabie préislamique. Comme nous l’avons vu, la sourate al-Baqara met en avant ce qui suit concernant le ribâ:

وَإِن كَانَ ذُو عُسْرَةٍ فَنَظِرَةٌ إِلَى مَيْسَرَةٍ وَأَن تَصَدَّقُواْ خَيْرٌ لَّكُمْ إِن كُنتُمْ تَعْلَمُونَ

« A celui qui est dans la gêne, accordez un sursis jusqu’à ce qu’il soit dans l’aisance. Mais il est mieux pour vous de faire remise de la dette par charité ! Si vous saviez. »

Aussi, nous pouvons comprendre que si une telle demande est faite c’est qu’elle n’était pas la pratique de l’époque. En effet, alors que les Arabes d’antan accordaient un sursis au débiteur en l’assommant d’intérêts abusifs (usure), via ce qu’on appelle le ribâ al-jâhiliyya (ou ribâ al-Qur`ân), Dieu appela à une vision de l’économie emplie de bienfaisance. En somme, Dieu a expliqué via Son Kitâb que le ribâ qui est proscrit d’après la révélation coranique est une pratique de prêt à doublement destinée à ce que le prêteur accroisse sa richesse par le doublement successifs et donc abusifs de la somme prêtée quitte à nuire à l’emprunteur dans le besoin et le ruiner.

 

3. Est-ce que tout prêt avec intérêt relève du ribâ interdit dans le Coran ?

Comme nous l’avons mis en avant, la réponse semble clairement non. En effet, le Coran vise à lutter contre toute forme d’injustice et il est évident qu’un prêt consistant à s’enrichir abusivement sur le dos de celui qui est dans le besoin d’y souscrire en doublant le montant à rembourser à échéance et quitte à lui faire perdre toute dignité en dépit des principes et valeurs morales élémentaires ne peut être toléré. En revanche, est-ce que tout prêt, relève de ce type d’acte ? A l’évidence non.

Déjà, il est possible de prêter une somme à une personne dans le besoin sans lui demander de rembourser un centime de plus et sans mettre en place des intérêts. De même, il est possible de « prêter » avec des intérêts, sans que ces derniers soient abusifs et sans qu’ils nuisent à l’emprunteur. Bien au contraire, nombre de prêts bancaires sont aujourd’hui très utiles et permettent au contraire l’enrichissement de l’emprunteur. Ainsi, une personne gagnant sa vie correctement, mais n’ayant pas assez de liquidité pour se doter d’une voiture, se trouvera bien aidée en souscrivant à un prêt bancaire à taux fixe qu’elle pourra rembourser sans difficulté et grâce auquel elle pourra acheter un véhicule pour se rendre au travail, se déplacer, transporter sa famille, etc. Elle pourra également profiter d’un tel prêt pour financer des études initialement inaccessibles qui lui permettront de trouver un travail bien rémunéré et qu’elle remboursera progressivement par la suite. De même, elle pourra décider de mettre l’équivalent de l’argent mensuel d’un loyer dans le remboursement mensuel d’un crédit immobilier lui permettant d’acquérir une maison qu’elle pourra léguer à ses enfants par la suite. Encore, elle pourra monter son entreprise par laquelle elle fera vivre sa famille et s’enrichira.

En bref, un « prêt » bancaire classique n’est pas forcément synonyme d’abus de faiblesse, d’escroquerie, d’enrichissement sur le dos des nécessiteux, etc. Dans bien des cas, il peut aider des individus à s’émanciper, à s’enrichir et à développer leur patrimoine, d’autant que l’obtention d’un prêt bancaire, en France notamment, nécessite de remplir certains critères en terme de stabilité d’emploi et de capacité à rembourser. Ainsi, le taux d’endettement généralement fixé à 33% doit permettre le maintien d’un « reste à vivre » suffisant, c’est-à-dire que la somme à rembourser doit permettre à l’emprunteur de gérer les dépenses du quotidien. Il y a donc des garde-fous qui permettent de ne pas mettre un emprunteur dans une situation financière trop délicate… à la condition que derrière il ne s’embarque pas dans un train de vie en décalage avec ses revenus.

 

4. D’un point de vue coranique, est-il correct de nommer « prêt » ce que les banques pratiquent ?

 

Pour savoir ce qu’on appelle un prêt dans le Coran, plusieurs versets peuvent nous aiguiller : 

مَّن ذَا الَّذِي يُق­رِضُ اللّهَ قَرْضًا حَسَنًا فَيُضَاعِفَهُ لَهُ أَضْعَافًا كَثِيرَةً وَاللّهُ يَ­قْبِضُ وَيَبْسُطُ وَ­إِلَيْهِ تُرْجَعُونَ

« Quiconque prête (yuqraḍu) à Dieu de bonne grâce, Il le lui rendra multiplié. Dieu restreint ou étend (Ses faveurs). Et c’est à Lui que vous retour­nerez. »

 

إِنَّ الْمُصَّدِّقِينَ وَالْمُصَّدِّقَاتِ وَأَقْرَضُوا اللَّهَ قَرْضًا حَسَنًا يُضَاعَفُ لَهُمْ وَلَهُمْ أَجْرٌ كَرِيمٌ

« Ceux et celles qui font la charité et qui ont fait à Dieu un prêt (aqraḍû) sincère, cela leur sera multiplié et ils auront une généreuse récompense. »

 

إِنْ تُقْرِضُوا اللَّهَ قَرْضًا حَسَنًا يُضَاعِفْهُ لَكُمْ وَيَغْفِرْ لَكُمْ ۚ وَاللَّهُ شَكُورٌ حَلِيم

« Si vous faites à Dieu un prêt (qarḍan) sincère, Il le multipliera pour vous et vous pardonnera. Dieu cependant est très Reconnaissant et Indulgent. »

 

يَمْحَقُ اللَّهُ الرِّبَا وَيُرْبِي الصَّدَقَاتِ ۗ وَاللَّهُ لَا يُحِبُّ كُلَّ كَفَّارٍ أَثِيمٍ

« Dieu anéantit le ribâ et fait fructifier les aumônes (ṣadaqât). Et Dieu n’aime pas le kâfir pécheur. »

 

وَإِنْ كَانَ ذُو عُسْرَةٍ فَنَظِرَةٌ إِلَىٰ مَيْسَرَةٍ ۚ وَأَنْ تَصَدَّقُوا خَيْرٌ لَكُمْ ۖ إِنْ كُنْتُمْ تَعْلَمُونَ

« A celui qui est dans la gêne, accordez un sursis jusqu’à ce qu’il soit dans l’aisance. Mais il est mieux pour vous de faire remise de la dette par charité (taṣaddaqû) ! Si vous saviez ! » 

 

Tous ces versets témoignent donc que le Coran conçoit le prêt (qarḍ) comme étant à la base un acte de bienfaisance, une ‘ibâda (acte d’adoration) en ce sens qu’on cherche à travers lui la satisfaction de Dieu en apportant une aide à un nécessiteux. Le qarḍ appartient plus généralement à la famille des ṣadaqât qui signifie linguistiquement «bienfait, don, acte de faveur, acte de charité». Cet acte est si noble que Dieu encourage même celui qui le peut à faire remise de la dette au nécessiteux et qu’Il le qualifie de « prêt à Dieu » en ce sens que celui qui fait l’aumône aux pauvres est comme celui qui ferait un beau prêt à Dieu (sens métaphorique). C’est d’ailleurs pour cette raison que, comme nous l’avons vu, Dieu lie dans plusieurs versets le ribâ à la ṣadaqa/zakât en ce sens qu’il est leur exact opposé.

C’est donc quand cet acte est détourné de son sens originel pour profiter de la faiblesse des démunis et s’enrichir sur leur dos via l’imposition d’un doublement (ou d’un intérêt prohibitif), en somme quand un prêt devient un acte de ribâ, qu’il sort de son aspect cultuel en étant teinté de vils aspirations cupides, sournoises et avides d’opulence.

En résumé, transformer un acte de bien, d’aide et de secours en une volonté de s’enrichir outrageusement et excessivement le fait entrer dans l’avarice, voire la ladrerie, puisqu’on profite de la faiblesse des gens pour s’enrichir en les contraignant, de par leur qualité de miséreux ou d’indigents, à nous rendre plus que ce qu’on leur a prêté initialement. Or, une telle intention est totalement contraire à la notion même de ‘ibâda et de bienfaisance, puisque si la personne vient vers nous pour un prêt généreux c’est qu’elle n’a souvent pas d’autre alternative, et un véritable croyant de saurait profiter de cette situation pour s’accaparer le peu qu’un nécessiteux possède.

 

5. Le prêt bancaire et le ribâ

Maintenant, si dans le cadre d’un « prêt bancaire » une banque (musulmane ou non) vend par exemple 100 000 euros (fulûs) contre 130 000 euros à échéance, en quoi cela est-il illicite ?

A cela, certains répondront que c’est illicite car ce que fait une banque c’est un prêt à intérêt et donc qu’elle pratique le ribâ imposant un intérêt supplémentaire. Ces gens auront donc compris que le Coran condamne toute forme de prêt à intérêt, ce qui est inexact, et confondront ici usure et intérêt bancaire. Selon eux, le simple fait d’ajouter un intérêt, même minime, à une somme prêtée fait entrer l’acte dans le domaine du ribâ condamné par Dieu.

Or, d’après ce que nous avons démontré précédemment, non seulement Dieu condamne un type de « prêt » particulier (celui dit du « doublement »), mais ce que l’on appelle « prêt » actuellement pour désigner certaines opérations bancaires de crédit est une appellation récente qui ne correspond pas au sens coranique du « qarḍ » (prêt) ou de la « ṣadaqa » que nous avons mis en avant précédemment.

En effet, la banque ne prête pas par bienfaisance ou charité, elle n’agit pas dans ce cadre et avec l’intention d’une ‘ibâda. Du début à la fin de son action, de la publicité au contrat de prêt en passant par les techniques d’hameçonnage, la banque n’exprime qu’un intérêt lucratif et mercantile, et ne démontre jamais un esprit altruiste et philanthrope. En conséquence, ce que fait réellement la banque malgré l’utilisation du vocable « prêt » n’est autre qu’un commerce d’argent par lequel elle avance une certaine somme à un instant T pour en récupérer une autre plus élevée (donc avec intérêt) après l’écoulement d’un certain laps de temps. Coraniquement, une telle transaction n’est nullement proscrite sur le principe, d’autant qu’on ne statut pas sur une chose en fonction de son appellation, mais en fonction de ce qu’elle est en réalité.

En fait, le problème est que l’islam coranique fournit un référentiel pour toute chose, alors que la plupart de ceux qui tentent de comprendre ce thème se réfèrent aux définitions et concepts mis en avant par ceux qui ne se rapportent pas à la vision coranique.

Or, une banque est bien définie comme étant un « service public ou privé se chargeant des opérations de dépôt, d’achat, de prêt, de vente, auxquelles peut donner lieu le commerce de l’argent et des titres négociables ». Il s’agit donc d’activités qui consistent en la commercialisation de l’argent et en la réalisation d’opérations financières. Le droit bancaire est une branche du droit commercial même si, certes, il dispose de certaines particularités. D’ailleurs le code du commerce en France qualifie les opérations de banque d’actes de commerce (L 110-1).

Aussi, non seulement ce type d’opération n’est pas illicite coraniquement dans son principe, mais même dans l’approche de la théologie classique, ce type de ribâ relèverait logiquement de celui du commerce, et non de celui du prêt. Or, il semble que d’après la majorité des fuqahâ (juristes), le ribâ du commerce n’existe que dans la monnaie or et argent puisque l’intention de départ d’une banque est de commercer et non de faire œuvre charitable. Ceci dit, il ne convient pas ici d’entrer dans les multiples divergences de l’approche classique puisque cet article se concentre sur l’analyse coranique du ribâ.

 

6. Le système financier mondial est-il sain ?

Ne soyons tout de même pas dupes et naïfs. Malgré ce qui précède, nous ne voudrions pas non plus laisser penser ce qui, pour nous, reflèterait une grande hypocrisie quant au fonctionnement actuel de la finance mondiale. Celui-ci pourrait même être qualifiée d’amoral à bien des égards et parfois de scandaleux en ce sens qu’il consiste pour certains en une forme de détournement de fond institutionnalisé.

Toutefois, si nous devrions affirmer que le fait d’y recourir soit interdit, ce serait à la condition de proposer une alternative claire, crédible, durable et effective. Car, interdire une pratique sans proposer une alternative est plus que stupide, c’est un non-sens. Cela revient à déclarer interdit ce à quoi les gens ne peuvent de toute façon pas échapper. C’est à la fois inutile et stérile.

Pour autant, il faut également distinguer le système qui régit un domaine et les actes commerciaux du quotidien qui se réalisent en nombre et régulièrement. A titre d’exemple, citons l’industrie agroalimentaire, et plus précisément l’industrie de la viande. Quand on s’intéresse de près à la façon dont on s’occupe de cette filière, il semble évident qu’elle ne peut être qualifiée d’éthiquement « Ḥalâl ». Elle apparaît même, à de nombreux égards, totalement contraire au message coranique. En effet, on y dénonce chaque année l’abattage de dizaines de milliers de bêtes gestantes, le jet de veaux dans des poubelles « pleines de merde », pour reprendre l’expression de Mauricio Garcia-Pereira, ex-employé à l’abattoir de Limoges, le dépeçage de bêtes encore vivantes, des bêtes terrorisées, des bovins suspendus les uns derrières les autres sans être encore saignés, des conditions d’élevage et d’abattage effroyables auxquelles l’industrie de la viande dite « Halâl » n’échappe pas ou pas totalement. Pour autant, peut-on qualifier l’achat de viande dans une boucherie d’illicite en lui-même en raison de ce système honteux ?

Si l’acte d’achat est en lui-même légal, le système derrière ces industries de la viande est totalement amoral et répugnant. Ainsi, si des alternatives existent, il sera demandé de les emprunter autant que possible afin de ne pas fortifier un tel système. Mais qu’en est-il du système financier mondial ? Peut-on y échapper ? Existe-t-il des alternatives durables, effectives et crédibles ? Actuellement, la réponse semble être non à notre connaissance.

7. Remarques et conclusion sur le ribâ coranique

Coraniquement, quasiment tous les versets abordant le thème du ribâ insistent sur la notion d’injustice consistant à doubler ou redoubler abusivement en contrepartie du délai accordé pour régler une dette : « aux dépens des biens d’autrui », « parce qu’ils mangent illégalement les biens des gens », « vous ne léserez personne, et vous ne serez point lésés ». Le ribâ ne fut donc pas interdit parce qu’il engendrait une augmentation, un intérêt modéré/régulé, mais parce que cette augmentation était immodérée, exagérée, notamment à l’époque du Prophète, sachant qu’elle peut l’être encore aujourd’hui via certains types de crédits.

A l’époque, la démesure était telle que le débiteur ne pouvait jamais rembourser la somme empruntée et tombait en esclavage pour cette raison (d’après certains récits). S’attaquer au ribâ c’était donc s’attaquer en partie à l’esclavage et à l’injustice générée en prenant le mal par l’une de ses racines.

D’un point de vue coranique, et de façon même plus large que l’interdiction du ribâ, ce sont les pratiques teintées de corruption, de spéculation, de vol ou encore d’abus, et que l’on retrouve aujourd’hui dans ce que l’on appelle les « subprime », les crédits « rechargeables, renouvelables/revolving » et ceux à taux variables, qui peuvent être condamnées. Plus précisément, ces crédits étaient caractérisés par des charges financières de remboursement au démarrage très allégées pour attirer l’emprunteur. Elles augmentaient au bout de quelques années et le taux d’emprunt était indexé sur le taux directeur de la FED (Federal Reserve System). En conséquence, les ménages à faibles revenus ne pouvaient plus faire face à l’augmentation des taux et la spirale infernale commençait pour ne jamais se terminer…

Est-ce que ces échanges bancaires entre dans le cadre du ribâ ? Cela est fort possible étant donné leur aspect abusif et nuisible à l’emprunteur, en tout cas il semble clair qu’ils sont interdits coraniquement par leur aspect amoral. Mais une autre chose est sûre, certaines transactions bancaires sont interdites coraniquement, non parce qu’elles contiennent du ribâ, mais parce qu’elles sont la manifestation du vol et de la tromperie tout simplement.

Pour en revenir au ribâ coranique, il correspond à ce qu’on pourrait appeler en français « un prêt à doublement » (ce qui ne correspond plus vraiment à une réalité de notre économie). On peut éventuellement parler « d’usure », ce dernier étant défini comme « un taux d’intérêt abusif, obtenu d’un capital prêté ou d’une marchandise vendue à crédit au-dessus du taux fixé par la coutume ou la loi. » C’est donc de cela en partie que parle le Coran en interdisant le ribâ : un taux d’intérêt variable ou abusif qui entraîne la faillite de l’emprunter et son insolvabilité, au profit exagéré, teinté de la malfaisance du prêteur qui cherche à s’enrichir sur le dos des gens ayant besoin de ces prêts.

En somme, une question se pose : le Coran interdit-il une opération dans laquelle l’intérêt ne serait pas abusif et n’engendrerait pas la perte de l’emprunteur ? Coraniquement, la réponse semble être clairement non, à la condition évidente qu’il n’y ait ni abus ni enrichissement abusif au détriment de l’emprunteur qui serait totalement lésé.

En effet, il est connu en matière de uṣûl al-fiqh (fondements du droit), que si un statut normatif (obligatoire, interdit…) est dépendant à une cause, celle-ci étant explicite dans le Coran, alors si cette cause n’est plus le statut n’est plus également :

إن الحكم يدور مع العلة وجوداً وعدماً

« Le Ḥukm (statut, jugement) va de pair avec sa ‘illa (cause), qu’elle soit présente ou qu’elle n’existe plus. »[1]

En conséquence, puisque la raison de l’interdiction du ribâ à l’époque prophétique était le tort et l’injustice infligés au débiteur via la mise en place d’une pratique d’enrichissement abusif, comme l’explique les versets susmentionnés, l’interdiction de cette forme de ribâ n’est valable que dans ce cas, et non s’il n’y a pas d’injustice et de tort causé à l’emprunteur.

Nous terminerons ce développement avec une pensée très pertinente, récapitulative et proposant des ouvertures très intéressantes de Khaled Hammadi, un libre penseur à l’oeil affûté, qui écrit : 

« J’en pense que l’état actuel des choses défavorise ceux dans le besoin et profite doublement aux riches de la communauté. En effet, ils sont les seuls à ne pas avoir besoin de recourir aux crédits (bancaires) même pour lancer de gros projets. Cela concoure donc à maintenir les inégalités et la concentration des richesses chez une minorité au sein de cette communauté. Conséquemment, cela renforce la relation de dépendance des plus démunis envers les plus riches qui n’auraient d’autres choix que de se tourner vers eux soit pour une aumône/aide, soit pour une association désavantageuse pour ne pas dire une exploitation pure et simple. Et tout cela au nom de Dieu…

Ma conviction est que Dieu non seulement est Juste et ne peut vouloir ou tolérer une injustice. Mais elle est aussi qu’en matière sociale, Dieu n’est pas neutre, mais s’aligne sur les intérêts des plus démunis. À partir de là, la lecture que je fais du Message de Dieu ne peut aller à l’encontre de ce principe premier et elle est même orientée en ce sens et non « neutre ».

Pour revenir au sujet du Ribâ, et en relisant les versets en rapport avec le Ribâ et son interdiction, je me pose deux questions fondamentales :

  • Qui est visé par cet interdit ? C’est-à-dire quelle est la catégorie sociale concernée ? Car dire que tout le monde, indépendamment de sa richesse/pauvreté, est concerné est une position (faussement) « neutre » et donc en opposition avec la Volonté divine explicite dans le Coran.
  • Quelle est la finalité de l’interdit ? En termes plus précis : pour quelle raison Dieu déclare une guerre contre ceux qui pratiquent le Ribâ ?

La réponse à la première question se trouve dans la mise en opposition dans le Coran des deux concepts Zakât/Ṣadaqah et Ribâ. Ici, nul besoin d’être grand clerc pour comprendre que la Zakât (l’aumône purificatrice) n’a ce titre que si elle s’applique envers une catégorie sociale précise et détaillée dans le Coran. Il en découle que le Ribâ, pareillement, n’a ce statut et devient interdit qu’envers cette catégorie. De même dans l’acte de Zakât, qui suppose deux parties, seul celui qui donne est « rétribué » pour son geste et non celui qui reçoit. Dès lors, il n’y a aucun sens à ce que dans le cas du Ribâ, nos clercs nous expliquent que les deux parties (celui qui prête ET celui qui lui emprunte) commettent un péché si grave qu’il mérite une guerre de la part de Dieu.

Quant à la seconde question relative à la gravité/finalité de l’interdit, elle trouve son origine dans le fait que ce genre de « prêt à usure » permettaient de réduire en esclavage les plus démunis insolvables, écrasés sous le poids des intérêts [doublement]. À l’époque de la Révélation, ce système était le plus gros pourvoyeur d’esclaves en dehors des guerres. Donc au final, l’interdit coranique est venu protéger les plus vulnérables et vu que Dieu n’est pas neutre en ces questions, cela explique la déclaration de guerre.

Si telle est la finalité et que cet interdit est venu protéger les plus démunis, c’est un contre-sens d’interdire à cette catégorie de faire le moindre prêt à taux d’intérêt raisonnable qui lui permettrait par exemple de trouver un logis décent pour sa famille, ou d’assurer son indépendance financière en lançant un projet économique. […]

Et Dieu sait mieux. »

Complément : 

[1]Les spécialistes des uṣûl (fondement du droit) expliquent cette règle en disant que si le statut est légiféré pour une sagesse ou autre et que la cause disparaît, alors le Ḥukm disparaît avec elle. Ils donnent comme exemple dans le chapitre de la Ṭahâra (purification) le fait que l’eau devenue impure de façon importante redevienne pure si l’impureté à l’origine du changement de son goût, de son aspect ou de son odeur disparaît également.

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