1. Pourquoi discuter de la définition du Ṣaḥâbî (Compagnon) ?

Ce qui nous intrigue intellectuellement et scientifiquement c’est la raison pour laquelle la définition classique du Sahâbî, à savoir celle affirmant qu’il s’agit de toute personne ayant rencontré au moins une fois le Prophète dans sa vie en tant que musulman et qui est mort musulman, s’est imposée à travers le temps comme étant LA définition à adopter par excellence sous peine d’être accusé de nombreux maux.

En effet, lorsque l’on sait que les Ṣaḥâbah (Compagnons) sont censés êtres des modèles en termes de sincérité, de foi, de droiture, d’engagement et de comportement, nous sommes en droit de nous interroger lorsque l’on apprend que certains « d’entre eux » (principalement parmi les derniers à avoir embrassé l’Islam) ont causé de graves dommages à la religion et à la communauté par la suite. Nous sommes en droit, en tant que musulmans, de nous interroger quant au fait de savoir si ces gens-ci sont également considérés comme des modèles à l’instar des Compagnons de Badr, des Muhâjirûn, des Anṣârs ou de ceux du pacte d’Al Ḥudaybiyyah, et si oui (pour certains) quelle en est l’origine ? Est-il possible d’émettre des critiques pour le mal qu’ils ont causé à l’Islam et aux musulmans ? En effet, alors que Dieu fait l’éloge des premiers Compagnons dans le Coran et que le Prophète  leur attribue un statut particulier quand bien même ils auraient fauté (étant donné leur sacrifice pour la religion et d’autres éléments), qu’en est-il de ceux qui vinrent après et qui commirent de graves actes (massacres, viols, ivresse notoire et redondante ou encore tortures, mise en esclavage de croyants, etc.) : sont-ils nos modèles à l’instar des premiers ? Est-ce que tous ceux que l’on appelle « Ṣaḥâbî » selon la définition des Muḥaddithûn sont probes, justes et intouchables ? Existe-t-il d’autres définitions du Ṣaḥâbî, notamment chez les sunnites, qui permettent de mieux appréhender le sujet ? Quelle l’approche semble la plus appropriée dans cette thématique ?

Alors, face à la « papauté » et son tribunal de l’Inquisition, il faudrait que nous avouions sous la contrainte que derrière ce questionnement nous mettons en réalité en exergue notre véritable identités de chiites, chiito-sunnites déguisés, égarés voire agents des gouvernements français, algériens, israéliens, américains et une sorte de John Philby infiltrée pour détruire l’Islam de l’intérieur ! Mais il n’en est rien, nous sommes simplement des musulmans qui tentent de suivre la voie tracée par la Révélation divine…

C’est donc notre foi qui nous pousse à ne pas être aveugle et naïf lorsque nous apprenons que parmi ceux que l’on nomme « Ṣaḥâbah », certains menaçaient de mort des gens afin qu’ils fassent allégeance aux gouverneurs injustes, vendaient des femmes musulmanes comme esclaves en bafouant leur honneur et leurs droits, dirigeaient la prière en état d’ivresse ou encore égorgeaient des enfants devant leur mère à cause de leur ascendance. Face à ces informations, nous ne pouvons que remettre en cause la définition classique donnée en premier par l’Imâm Aḥmad Ibn Ḥanbal à la fin du IIIsiècle de l’hégire sous la dynastie Abbasside, puis par l’Imâm Al Bukhârî et explicitée par la suite par d’autres savants tels qu’Ibn Rajâb, l’Imâm Ibn Ḥajar al ‘Asqalânî, etc., et nous ne pouvons que nous interroger sur l’origine et les conséquences de cela.

Ainsi, nos objectifs en abordant cette thématique sont les suivants :

  1. Faire le tri dans le patrimoine islamique et l’héritage que l’on attribue au Prophète Muhammad (paix sur lui) en ne lui attribuant pas des compagnons qui se sont éloignés du message coranique qu’il a transmis.
  2. Cesser de cacher les crimes de certains sous prétexte qu’ils sont appelés « Ṣaḥâbah » car leurs crimes sont une des causes de la première grande division de la Ummah dont l’une des conséquences sera la naissance du sectarisme avec l’apparition des Nawâṣib, des Chiites et de ceux qui suivirent.
  3. Cesser d’accréditer des tyrans oppresseurs alors que Dieu détestent l’injustice.
  4. Rapprocher les pensées musulmanes, faire les comptes du passé une bonne fois pour toutes et cesser de s’invectiver, s’insulter et s’excommunier pour des positions divergentes alors que nous devrions former avant tout une communauté unie par l’essentielle : sa foi en Dieu !

 

Ainsi, soyons précis en répondant à la question : qu’est-ce qu’un « Compagnon » (Ṣaḥâbî) ?

 La réponse est limpide car ce terme a deux définitions principales :

  • Celle des Muḥaddithûn[1] (et de certaines autres Ecoles) qui présentent le Compagnon comme étant celui qui a vu (rencontré) le Prophète en étant croyant et qui est mort en étant croyant,
  • Celle de la grande majorité des Uṣuliyyûn[2] (et d’autres Ecoles) qui présentent (souvent) le Compagnon comme étant celui qui a vu le Prophète en étant croyant, qui a fait le Jihâd[3] avec lui, qui l’a fréquenté assez longtemps en le soutenant dans son apostolat et qui est mort croyant.[4]

 

Pourquoi les Muḥaddithûn ont-ils adopté cette définition ?

Tout simplement parce que le travail des Muḥaddithûn est de préserver la continuité de la chaîne de transmission des Ḥadîths en déterminant que tel rapporteur B a bien pu entendre de A et transmettre à C (sans se contenter pour autant de cela dans l’authentification). En conséquence, leur définition du « Compagnon » se limite à déterminer ce lien en disant qu’untel fait bien partie des Ṣaḥâbah (dans la transmission) et a donc pu diffuser ce que le Prophète a dit à la condition qu’il ait rencontré ce dernier en étant croyant et qu’il soit mort croyant, puisque c’est à cette condition que l’on peut accepter ce qu’il rapporte (selon eux).

En d’autres termes, c’est par ce travail que le Isnâd[5] est préservé dans sa continuité jusqu’au Messager de Dieu  et c’est cela, entre autres, le rôle du savant du Ḥadîth. Leur définition relève donc de la terminologie technique qui ne nous concerne pas ici puisqu’elle n’a pour objectif que de définir à partir de quel moment on peut accepter qu’une personne puisse transmettre un Ḥadîth du Messager. En revanche, le musulman lambda est plutôt concerné par la définition donnée par les Uṣuliyyûn, puisque c’est la science des Uṣûl qui détermine les principes de la jurisprudence musulmane dans son ensemble, mais également celle du Ḥadîth, qui est une branche parmi d’autres, couverte par celle des fondements.

Ceci dit, il est étonnant de constater que la définition des Muḥaddithûn, pourtant circonstanciée à l’origine à leur discipline, s’est transformée petit à petit en définition fondamentale et dogmatique chez de très nombreux Sunnites, même parmi les savants, en faisant fi de la divergence connue en la matière. En effet, plusieurs « Compagnons », selon la définition des Muḥaddithûn, sont loin de représenter le modèle prophétique dont doit s’inspirer le musulman au quotidien. Aussi, notre souci est de donner les armes aux musulmans afin qu’ils comprennent mieux leur religion et qu’ils puissent faire face aux attaques de ceux qui tentent de les en détourner.

Or, ceci n’est possible que si nous décidons de parler de ce que les « gardiens du Temple » d’aujourd’hui veulent cacher. Alors oui, les Ṣaḥâbah sont honorables, nul doute là-dessus, mais encore faut-il définir précisément et raisonnablement ce qu’est un Ṣaḥâbî car Dieu, Lui-même, n’a pas nécessairement appelé l’ensemble de ceux qui ont vu (ou rencontré) Son Prophète en étant croyant « Compagnons », sachant que ce terme n’est employé dans le Coran que dans le sens linguistique, et Dieu ne les a pas non plus qualifiés de « modèles à suivre ». Dieu ne fait l’éloge que de certaines catégories comme les « Muhâjirûn » ou encore les « Anṣârs », sachant que le terme « Ṣâḥib » est même employé pour désigner des non-musulmans[6]. En outre, le Messager de Dieu  ne l’a pas fait, il a même distingué entre certains[7] selon leur ancienneté dans la « Ṣuḥbah » (compagnie) et il a, en outre, qualifié certains « Compagnons » d’hypocrites comme le rapporte l’Imâm Muslim.[8]

Références :

[1]Savants du Ḥadîth.

[2]Principologistes, spécialistes et savants des fondements du droit musulman.

[3]Lutte armée dans ce contexte. Sachant que ce terme possède différentes acceptions.

[4]Cette partie sera développée plus loin.

[5]Chaîne de transmission du Ḥadîth, parfois synonyme de Sanad.

[6]Exemple – Coran (At Takwîr 81/22) : Votre compagnon(Muḥammad) n’est nullement fou- وَمَا صَاحِبُكُمبِمَجْنُونٍ

[7]cf. : l’histoire entre ‘Abd ar Raḥmân Ibn ‘Awf et Khalid Ibn al Walîd, qu’Allah les agrées.

[8]Dans son Ṣaḥîḥ :

في أصحابياثنا عشر منافقاً، فيهم ثمانية لا يدخلون الجنة حتى يلج الجمل في سم الخياط.. الحديث.

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