Pratiquer la prière (salât) sans les hadîths ?

(Approche résumée en attendant notre article plus détaillé)

D’aucuns répètent, à juste titre, que le Coran est un Kitâb à propos duquel Dieu dit qu’il y a « détaillé toute chose ».

Ceci dit, ces mêmes personnes se méprennent sur ce segment coranique. Certaines d’entre elles y voient la preuve que tout est détaillé dans le Coran quitte à lui faire dire des choses farfelues, et d’autres y voient la preuve d’une contradiction puisque l’évidence est que le Coran ne détaille pas toute chose dans l’absolue. Par exemple, le Coran ne donne pas le nom de l’ensemble des peuples existant sur la planète, ni même la liste de l’ensemble des espèces animales et végétales, ni encore le nombre de galaxies, ni la manière dont chaque espèce se reproduit, ni même le nom de l’ensemble des Prophètes et Dieu dit même en 40/78 qu’Il a envoyé des Prophètes avant Muhammad, qu’Il a raconté l’histoire de certains d’entre eux mais qu’il y en a d’autres à propos desquels Il n’a rien raconté… ceci est bien la preuve que Dieu n’a pas évoqué leur histoire et donc qu’Il n’a pas détaillé toute chose les concernant. D’ailleurs, même concernant les Prophètes et Messagers mentionnés par Dieu, nous ne sommes pas au Coran de leur vécu dans le moindre détail.

En réalité, il est évident que le Coran ne détaille pas une multitude de choses et ce, dans tous les domaines de la vie. En revanche, ce qu’il faut comprendre de ce segment coranique c’est que, puisque Dieu ne se contredit pas, Il a alors détaillé et explicité ce qui devait l’être pour que Son message soit compris. Il a suffisamment détaillé ce qui était essentiel, voici la compréhension cohérente de ce passage.

Ainsi, concernant la prière (salât), Dieu a rappelé la trame, l’ossature, les principes de la prière, mais Il n’a pas détaillé comment la faire précisément. Personne n’a mis à jour un verset qui explicite cela clairement et c’est pour cette raison que chez ceux qui se réclament du coranisme par exemple, chacun fera sa petite sauce personnelle avec ce qu’il trouve et ce qu’il comprend de quelques versets éparses. Certains pratiqueront deux prières, d’autres trois et d’autres cinq, certains ne feront qu’une seule sajda, d’autres ne feront pas de taslim, d’autres encore ne feront que réciter le Coran trois fois par jour…

Ce qu’il faut en réalité retenir c’est que le Coran est loin d’être un catéchisme, il aborde la partie dogmatique de la foi et, concernant le culte, il en donne les orientations globales et les grands principes. Quand il faut détailler, il détaille, sinon il ne le fait pas, ceci n’étant pas l’objet premier du Message.

Aussi, en l’absence de donnée précise de la part du Coran quant à la manière de prier, plusieurs hypothèses s’offrent à nous : (1) soit le Prophète fut inspiré divinement, mais cette option n’est pas retenue puisqu’aucun verset ne fait mention de cela, (2) soit le Prophète a copié les Arabes de son temps qui avaient plus ou moins gardé la trame de la prière depuis l’époque d’Ibrâhîm et Ismâ’îl, mais ceci n’a pas d’appui coranique, d’autant que la prière des polythéistes est décrite dans le Coran en 8/35 comme n’étant que sifflement et battement de main. (3) Il reste alors une troisième hypothèse pertinente, celle stipulant logiquement qu’en l’absence de détail quant à la façon de procéder, le Prophète a compris que Dieu lui laissait la liberté d’organiser le culte en tant que chef de communauté et qu’il a donc innové une façon de prier (avec ou sans inspiration provenant de la pratique des autres communautés) en tout point conforme à l’ossature et aux principes coraniques. Cette pratique s’est ensuite transmise par imitation de génération en génération, c’est ce qu’on appelle le mutawâtir ‘amalî (transmission notoire trans-générationnelle). Il en fut de même pour le pèlerinage. Le jeûne quant à lui ne dispose que de peu de détails qu’il fut utile d’exposer justement afin d’éviter l’excès en la matière ou les dérives.

C’est de cette manière que les centaines de milliers, voire les millions de musulmans ayant vécu durant les premiers siècles de l’islam ont appris à prier. En effet, les recueils de hadîths n’existaient globalement pas encore et, même quand ils sont apparus plusieurs décennies, voire siècles, après la mort du Prophète, l’imprimerie n’existait pas pour qu’ils puissent être diffusés en masse. Les gens de la masse n’étaient pas des théologiens et des muḥaddithûn, ils avaient appris à prier en regardant leurs parents faire. Il en est d’ailleurs de même aujourd’hui et ce, malgré l’existence des recueils de ḥadîths. Lorsqu’une personne embrasse l’islam par exemple, elle n’apprend pas à prier en ouvrant le ṣaḥîḥ de l’imâm al Bukhârî, mais elle mime ses coreligionnaires.

C’est ainsi que le Prophète (paix sur lui) a mis en place une façon de prier, conforme à la Révélation divine et à la liberté d’entreprendre qui lui était laissée. Par la suite, comme il dirigeait la prière des musulmans pendant des années, ces derniers ont appris à prier comme lui en l’imitant, puisque s’il y a bien une personne capable de magnifier cet acte cultuel, ce fut bien le Messager de Dieu.

En conclusion, en l’absence de preuve ou de donnée coercitive, il n’y a pas lieu de chercher à innover, chacun dans notre chambre, une nouvelle façon de prier alors que nous disposons de la trame de celle qui nous fut transmise par voie de mutawâtir ‘amalî, qui est conforme au Coran et qui est reliée au Prophète dans les grandes lignes… À ce titre, précisons que même la référence aux Hadiths ne permet que de prier de façon similaire dans les grandes lignes, car les écoles de droit divergent énormément entre elles au niveau des détails.

Walahu a’lam.

Rédaction LVDH

 

QUESTIONS/RÉPONSES

1. Vos arguments concernant la façon de prier reposent-ils sur quelque chose de tangible ? Il existe en Israël une communauté juive, d’environ 80 000 personnes, qui pratique la même façon de prier que les musulmans, alors que leur culte est antérieur à l’islam. Quelle est la preuve que le Prophète priait de cette manière ?

Vous parlez certainement des juifs karaïtes… ces derniers sont, au passage, certainement moins que 80 000, mais revenons à notre sujet.

Tangible signifie ce dont l’existence est indéniable. Or, l’existence de la pratique de cette façon de prier et sa transmission depuis des siècles par voie de tawatûr ‘amalî est indéniable. De même, le fait que cette prière transmise de cette façon soit conforme/respecte, quant à son ossature/sa trame, l’ossature coranique est également indéniable.

Nous n’avons pas affirmé que le Prophète priait absolument de cette manière, nous avons dit que cette manière de prier est attribuée au Prophète et transmise par mimétisme de génération en génération. Certes, elle a pu subir d’hypothétiques modifications, mais globalement, l’ensemble des musulmans, sunnites comme chiites, prie de la même façon au niveau de la gestuelle.

Ceci dit, nous sommes bien conscients que l’exactitude de la prière prophétique dans les moindres détails est à jamais perdu pour nous autres. Mais dans les grandes lignes, nous pensons que la transmission en masse par mimétisme en a préservé la trame.

Nous préférons donc un mimétisme de la trame en partie tronqué, sachant que cela n’est qu’hypothétique et non démontré, que la mise en place personnelle d’une façon nouvelle et singulière de prier, alors que celle dont nous disposons est très vraisemblablement proche de la prière prophétique dans son ossature, s’appuie sur le mutawâr ‘amalî dans sa transmission, est conforme au texte coranique et, secondairement, s’appuie sur des narrations parfois proches du tawâtur ou du mashhûr et proches de l’époque prophétique. En outre, elle est celle communément admise pour l’organisation du culte et permet à chacun de prier en groupe quand cela est nécessaire.

Nous ne voyons donc pas de raison valable et suffisamment importante d’en modifier la gestuelle actuelle, sachant qu’à l’aune de « trouvons dans le Coran la véritable prière », chacun verra en réalité midi à sa porte.

 

2. Selon vous serait-ce la façon sunnite ou chiite de prier qui convient ? Car les deux courants bénéficient de transmissions par tawatour mais prient différemment.

Ceci n’est pas correct. Dans la trame de la prière, les deux groupes prient globalement de la même manière. Il n’y a pas de vraies différences en terme de gestuelle, si ce n’est des divergences secondaires sur le nombre de Takbir par exemple. Quant aux zaydites ils prient globalement comme le préconise l’école Hanafite. Ainsi, la trame est commune, même s’il existe des divergences secondaires et ce, même au sein des écoles sunnites.

 

3. Est-ce que le principe de  »mutawâtir ‘amali » est coranique? Si non est-il alors contraignant ? Le principe premier de la prière est donné dans le verset 14 sourate 20, c’est-à-dire prier pour se rappeler Dieu. Ensuite le but est que le croyant soit préservé des  »turpitudes et du blâmable  ». Est ce que vous trouvez que  »la manière de prier  » a un rôle dans ce but et ce principe ? Est ce que être libre dans la manière de prier est vu comme un péché ?

 

Nous tenterons de répondre brièvement mais justement à toutes vos questions très pertinentes :

1. Le principe du mutawatir ‘amalî est conforme au texte coranique pour les deux raisons suivantes : (1) cela s’impose logiquement dans la mesure où Dieu ne détaille pas une façon précise de prier et (2) que les premiers musulmans étaient censés suivre le Prophète quand il dirigeait leur prière. Cela impliquait donc l’imitation puis, logiquement, la transmission par l’imitation.

2. Dieu n’impose pas une forme précise pour observer le culte, ceci n’étant pas primordial dans son message et ceci étant finalement laissé à la responsabilité des Hommes. Toutefois, si la Révélation ne nous contraint pas à observer une forme de pratique particulière, elle demande au Messager notamment de rétablir (Aqimu) la salât, c’est-à-dire de remettre en place ce qui existait auparavant (sens confirmé par son utilisation dans la S. Al Kahf v. 77) et elle mentionne l’ossature et les principes de la prière qu’il faut observer et qui sont nécessaires à son rétablissement. Or, non seulement le Messager de Dieu est certainement la personne la plus apte à magnifier le geste, mais en outre, les besoins d’une communauté nécessitent une organisation et une forme de similitude dans la façon de pratiquer le culte, notamment quand ses membres sont invités à prier ensemble lors de certains évènements, le Coran mentionnant par exemple la prière commune lors d’une bataille par exemple, mais nous pourrions évoquer des évènements plus festifs. Donc qui dit prière commune diriger par une personne, dit gestuelle commune et suivi de la personne qui dirige par les orants. Finalement, ce sont davantage les besoins d’une société en terme d’organisation et le fait de se dire que nous ne pouvons pas égaler le Messager de Dieu dans l’art de magnifier cet acte cultuel qui nous contraignent au suivi de cette gestuelle transmise de façon inter-générationnelle que la Révélation elle-même.

3. Nous pensons que la prière permet d’adorer, d’invoquer, de célébrer la louange et d’implorer Dieu l’Unique. Quand au deuxième objectif que vous mentionnez, il est plutôt une vertu morale. A ce titre, Dieu nous dit en 11/114 que la prière repousse les mauvaises actions, et en 29/45 qu’elle protège de l’immoralité et du vice. Ceci dit, vous avez raison en ce sens que la gestuelle n’est pas évoquée comme étant un objectif en soit, et c’est d’ailleurs pour cette raison que Dieu ne fait qu’en rappeler la trame sans plus de détail. Toutefois, Dieu ne se contente pas de rappeler ces desseins, Il rappelle aussi son ossature en terme de gestuelle/pratique (se tenir debout, s’incliner, se prosterner, réciter le Coran, glorifier Dieu…). Toutefois, c’est un acte qui revêt également une part de symbole et, comme tout symbole, il se doit d’avoir une forme connue de tous. Enfin, la gestuelle c’est ici l’art d’allier l’acte à la parole, implorer Dieu, le louer ou encore l’invoquer par la parole et le geste : c’est ce que nous appelons magnifier l’acte.

4. Nous pensons que c’est l’intention et la conséquence qui comptent ici. Si l’intention est de vouloir faire mieux que ce qui est attribué au Prophète par voie de mutawatir ‘amalî en élaborant sa prière personnelle, cela ressemble à une forme d’orgueil. Quant aux conséquences, si le fait d’élaborer sa propre forme de prière différemment de tous les autres entraîne ou accentue la désunion, l’impossibilité de se rassembler pour prier ou d’être diriger dans la prière, empêche l’organisation de la communauté au niveau du culte, etc. Alors nous pensons que c’est une chose qu’il ne faut pas faire. Tout culte, de part sa dimension humaine, s’organise autour d’une forme commune transmissible par toutes et tous facilement. Si chacun élabore sa propre forme de prière, alors pourquoi les premiers musulmans auraient imité le Prophète ? Comment le culte s’organise si chacun prie à sa façon ? A moins que la personne ait une forme de prière personnelle quand elle prie seule et une autre quand elle prie en groupe (le groupe pouvant être les membres d’une même famille…), mais alors nous ne voyons pas bien l’intérêt.

Wallahu a’lam

4. Le principe de mutawatir n’est pas donné EXPLICITEMENT dans le Coran. Le fait de renvoyer au prophète la responsabilité d’établir une manière emporte le risque de faire du prophète une seconde source de religion, ce qui conduit à une amalgame sur le principe fondamental de l’UNICITE ABSOLUE de Dieu. Qu’en dites-vous ?

A partir du moment où Dieu ne détaille pas la façon de prier, c’est qu’elle revient aux Hommes. C’est parfaitement logique et implicite. Et comme le Prophète était le chef de la communauté musulmane naissante, rien d’incroyable à ce qu’il ait élaboré cela et fut suivi en cela.

La gestion du culte a toujours relevé d’une gestion humaine puisque Dieu n’entre généralement pas dans les détails en la matière. Le principe du mutawatir ‘amali s’impose donc par lui-même, même s’il n’est pas mentionné explicitement comme tel par le Coran.

L’implicite n’est donc pas moins évident que l’explicite puisqu’il est ce qui, sans être exprimé en termes formels, résulte naturellement, par déduction et conséquence, de ce qui est formellement exprimé.

Le risque que vous mettez en avant est inexistant si le Message coranique est analysé dans son entièreté. Après, si l’on applique au Coran une lecture atomique et fragmentaire, alors le risque de lui faire dire tout, n’importe quoi et son contraire sera toujours présent.

 

5. De quel risque parlez-vous dans votre réponse ? Faites-vous fi d’une partie du Coran qui interdit toute autre source du dîner d’Allah à part Sa source (le Coran) ?

Nous parlons du risque que vous avez évoqué et ce, dans les conditions que nous avons précisées. Le Coran interdit de recourir à une autre source de LÉGISLATION UNIVERSELLE en dehors de la Révélation divine. Il n’interdit pas de prendre une autre source historique, scientifique ou littéraire. Il ne faut pas tout mélanger.

Organiser le culte ne relève pas de la législation universelle. Organiser le culte relève de ce qui doit se faire naturellement dans une société. Or, si chacun prie comme il l’entend, sans organisation commune, comment le culte s’organise-t-il ? Comment une prière peut-elle être dirigée par un individu si ceux qui se trouvent derrière prient chacun d’une façon différente.

L’organisation de la religion relève de la responsabilité des Hommes. Nous n’avons pas parlé d’obligation à prier de telle ou telle manière. Si telle avait été le cas, Dieu l’aurait spécifié et ordonné. Nous avons parlé de respect des règles communes d’organisation du culte mise en place au sein de la société dans laquelle on vit.

Cette organisation n’est pas universelle en principe. Le tout est de s’accorder dessus. Or, si les gens se sont accordés sur une pratique du culte conforme au message coranique, nous ne voyons pas l’intérêt de changer pour changer. Voilà tout. Et ceci relève du temporel, pas de l’universel.

Enfin, nous ne voyons pas en quoi le fait de se référer, en matière de pratique du culte, à la façon de faire attribuée au Prophète par voie de tawâtur serait en contradiction avec le Coran. Imiter le Prophète c’est ce qu’on nécessairement fait les premiers musulmans et c’est ce que Dieu a nécessairement voulu en ne détaillant pas précisément la façon de prier, rien de mal à cela et rien qui ne relève de la législation. Selon nous, suivre cette façon de faire est recommandée et n’est en rien une législation universelle.

Dieu ne va pas demander aux Hommes de pratiquer une forme cultuelle de religion (par la mise en place de rites et de gestuelles) sans que ces mêmes Hommes s’organisent et organisent cela pour le faire. C’est le propre de l’humain.

Quelle place le Coran donne-t-il à l’organisation du culte ? Très peu, et c’est ce que nous disons depuis le début en affirmant que ceci n’est pas le but du Message divin.

Ceci dit, ce n’est pas parce que cela ne relève du divin ou du message divin qu’il n’a pas sa place. Toute société s’organise et pas seulement en matière de culte. Ceci est parfaitement cohérent et indispensable.

Si des lois humaines sont mises en place en concurrence avec les lois coraniques c’est parce que les Hommes ont pris ces gens pour des divinités en dehors de Dieu, ce que le Coran ne permet absolument pas.

Le sens du Coran c’est de laisser aux Hommes ce qui revient aux Hommes et de communiquer sur l’essentiel : l’unicité de Dieu, la morale, la vertu et comment unifier Dieu dans notre vie du quotidien.

Organiser le culte est simplement une nécessité dont Dieu donne la trame et laisse les Hommes organiser le reste. Dieu, dans le Coran évoque notamment la prière commune à effectuer en temps de bataille. Or, si la façon de prier n’est pas globalement la même alors nous ne voyons pas bien comment ce que demande Dieu aurait pu se réaliser et serait réalisable aujourd’hui.

L’union est un thème important dans l’ensemble du Coran et, n’en déplaise à certains, s’unir dans la façon d’organiser le culte, tant que cela est conforme au message coranique, participe de cette union.

 

Rédaction LVDH

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