Que signifie le terme « dîn » ?

Résumé d’analyse

Chacun le sait, il est très courant d’entendre les musulmans parler de « religion » pour traduire le terme « dîn » utiliser dans le Coran. Or, le terme « religion » fait référence au rapport de l’Homme à l’ordre du divin ou d’une réalité supérieure, tendant à se concrétiser sous la forme de systèmes  particuliers de dogmes ou de croyances, de pratiques rituelles et morales ou encore de règles de vie régissant le quotidien d’un individu ou d’une collectivité.

Ceci dit, au-delà de l’aspect très polysémique de ce mot, il convient de préciser ou de rappeler que le message coranique, pour dire vrai, se soucie assez peu de l’aspect rituel et se contente bien souvent d’en rappeler la trame/l’ossature/les fondements, d’aborder les rites existants à l’époque du Prophète et qui furent entachés par le polythéisme ou par (la crainte d’) un excès de rigorisme et de normes. Ainsi, si le discours coranique aborde majoritairement la foi monothéiste et les principes moraux/éthiques, il ne donne en résumé que la trame des rites préexistants, ne s’attardant pas outre mesure sur les règles des rites en question, leur codification, leurs détails pratiques… Il ne limite d’ailleurs pas leur nombre et n’est en rien comparable à un livre de fiqh en la matière. Ceci est après tout affaire d’Hommes…

Ainsi, rappelons que ce terme possède des dizaines de sens et que le fait de le traduire inlassablement par « religion », dans le sens d’un ensemble systèmes détaillé de règles doctrinales, rituelles, juridiques et éthiques ne semble pas correspondre à son utilisation coranique. En d’autres termes, la polysémie de ce terme est bien connue, mais elle est occultée par le sens commun actuel/traditionnel de « religion » imposé par un discours répétitif et redondant.

Voici donc ci-après quelques points résumant une analyse exhaustive de l’utilisation coranique du terme « dîn » :

  • La consultation des dictionnaires de référence (Lisân al–‘arab, le Kazimirski…), met en évidence 53 sens répertoriés pour le nom verbal dîn, terme classé de principe à la racine arabe dâna:
    • coutume ; 2. habitude ; 3. tradition ; 4. manière d’agir ; 5. usage ; 6. voie ; 7. chemin ; 8. prudence ; 9. état ; 10. condition ; 11. signe ; 12. marque ; 13. caractéristique d’une chose ; 14. rapports avec quelqu’un ; 15. représailles compensatoires ; 16. règlement de compte ; 17. croyance ; 18. religion ; 19. culte ; 20. foi ; 21. l’Islam ; 22. jugement ; 23. sentence; 24. juste droit; 25. obéissance; 26. désobéissance; 27. supputation; 28. emprise ; 29. contrainte ; 30. œuvre; 31. conduite des affaires ; 32. abaissement ; 33. soumission; 34. soumission à la loi ; 35. loi ; 36. maladie ; 37. pouvoir ; 38. force ; 39. subjugation ; 40. tempérance; 41. victoire ; 42. domination ; 43. maîtrise ; 44. autorité́; 45. crainte ; 46. possession ; 47. débiteur ; 48. rétribuer; 49. récompense ; 50. rétribution ; 51. demande de compte; 52. rite ; 53. rituel. (pourrait rajouter un 54 avec « islam »).
    • Évidemment, dans ce catalogue, il faut de préciser que certaines significations sont des constructions exégétiques voire des réentrées lexicales. De même, ces sens sont mis en avant via une réflexion sur l’étymologie sans que cela ne renseigne sur l’état réel de l’emploi du terme « dîn » dans la langue arabe anté-coranique. Aussi, après analyse, il semble que 43 sens puissent être théoriquement retenus comme utilisés au moment coranique. Parmi ceux qui semblent post-coraniques on trouve : signe, marque, état, condition, supputation, caractéristique d’une chose.
    • Ces différents sens peuvent être répartis en 4 champs lexicaux : I. Habitus, II. Fait religieux, III. Justice et pouvoir, IV. Biens d’ici-bas.

 

  • L’étude étymologique du terme « dîn » permet de mentionner l’existence de quatre origines possibles: arabe (dâna), araméo-hébraïque (dînâ), arabisation du pehlevi (dên) et avestique (daênâ).

 

  • L’usage de la langue arabe au moment coranique ne recourait à la racine verbale dâna que selon son sens premier correspondant au champ lexical IV : rétribuer, devenir débiteur, s’endetter, prêter, etc.

 

  • Toutefois, coraniquement, le terme « dîn » est polysémique et possède des acceptions conformes à la racine dâna ou parfois encore à celles ayant le sens du champs lexical de l’habitus (coutume, habitude, tradition, manière d’agir, usage, voie, chemin…), de la justice/pouvoir (jugement, sentence, juste, droit, loi, pouvoir, contrainte, crainte, domination…) et des biens d’ici-bas (possession, débiteur, rétribution, représailles…).

 

  • Questions : est-ce que le terme « dîn » a alors le sens du champ lexical du fait religieux dans le Coran (religion, rite, rituel, culte…) ?
    • Les données lexicales et étymologiques, lorsqu’elles sont mises en comparaison critique, posent deux problèmes principaux :
      • Les données linguistiques et historiques dont nous disposons indiquent que les Arabes n’entendaient pas par dîn la religion, mais une voie d’agir et d’être qui leur était spécifique, est-ce le Coran qui a construit le concept de dîn/religion ? Ou bien, est-ce la construction post-coranique de la religion-Islam qui a imposé au terme dîn le sens de religion en un certain nombre de versets-clefs asservis par l’exégèse ?
      • Le Coran a-t-il employé le terme dîn pour qualifier les autres religions si le concept religion n’existait pas chez les Arabes ?

 

Pour répondre à ces questions, il faut poursuivre l’analyse qui permet de dégager plusieurs points :

  • On compte 92 occurrences de ce terme dans le Coran dans 79 versets :
    • 53 avec l’article défini « al »
    • 9 où il est déterminé via l’annexion
    • 4 où il est indéterminé et toujours à l’accusatif « dînan »
    • 26 où il est affixé à un pronom personnel
    • 44 occurrences de ce terme se trouvent dans 15 sourates traditionnellement dites médinoises et absentes dans 13 autres (les sourates médinoises représentent 1/3 du Coran). Certains comptent 45 occurrences en considérant la s.110 comme médinoise.
    • 48 occurrences de ce terme se trouvent dans 26 sourates traditionnellement dites mecquoises et absentes dans 61 autres. Toutefois, les occurrences sont réparties de la sourate 4 à la sourate 86, soit pour l’ensemble de la période.
    • Une pareille densité semble indiquer qu’il n’y a guère à priori d’arguments permettant de favoriser de principe les significations médinoises par rapport aux mecquoises.
    • Le terme « dîn » se retrouve dans 10 locutions différentes dans le Coran : yawmu–d–dîn ; ad–dîn al–qayyim ; dîn al–qayyima ; dîn al–ḥaqq ; dînu–llâh ; ad–dînu wâṣiba ; ad–dîn al–khâlis ; mukhliṣan la-hu ad–dîna; mukhliṣîna la-hu ad–dîna; dîn al–malik.

 

  • Sur les 92 occurrences de ce termes, 38 proviennent de locutions et 54 de constructions pronominales.
    • L’analyse littérale de 37 versets pour un total de 38 occurrences du terme-clef dîn impliqué dans ces 10 locutions coraniques permet d’obtenir 11 significations différentes : Rétribution ; foi ; tradition ; culte ; croyance ; jugement; sentence ; voie ; coutume ; obéissance ; Voie (avec la majuscule, concept spirituel méta-religieux).
    • L’ensemble de ces significations peut être repartie en fonction des quatre groupe lexico-étymologiques précédemment mentionnés : habitus via le pehlevi, fait religieux via l’avestique, justice/pouvoir via l’araméo-hébraïque, biens d’ici-bas via l’arabe : toutefois, aucune de ces occurrences ne possède le sens de dîn/religion.
    • Les 54 occurrences via des constructions pronominales peuvent apparaître via l’utilisation d’un pronom personnel (25 occurrences), d’un article (25 occurrences) ou d’un cas direct indéterminé (4 occurrences) :
      • Avec pronom personnel, nous trouvons 8 sens : foi ; voie ; tradition ; rituel ; rétribution ; croyance ; croyances culte.
      • Avec un article, nous trouvons 10 sens : foi, Foi, rétribution, Rétribution, tradition, croyance, voie, Voie, usage, culte.
      • Ces différents sens s’inscrivent dans un contexte théologique, dogmatique et religieux précis.

 

  • Le Coran n’utilise par le terme « dîn » avec le sens de religion. Mais cela ne veut pas dire que le concept de religion est absent du Coran. Ce que l’on peut dire c’est que le terme « umma » est utilisé coraniquement avec le sens de « communauté religieuse » pour qualifier les religions monothéistes, y compris le proto-islam. Le terme « milla » désigne les religions monothéistes, sans le proto-islam. En effet, le Coran ne traite pas de religion en utilisant le terme « dîn » et encore moins d’une nouvelle religion qu’il aurait nommée l’Islam. Tout au plus fait-il référence à des religions présentes au moment de la prédication mohammadienne, judaïsmes et christianismes notamment, encore qu’à cette fin il n’utilise jamais le terme dîn, mais ceux de milla et umma, fait littéral qui renforce ce constat.

 

  • Comprendre dîn par foi ou voie ouvre des horizons substantiellement différents.

 

  • Le véritable pôle d’intérêt du Coran est théologique : la question de la foi, du devenir de l’Homme, de son éthique et de son parcours téléologique. En la matière, le Coran délivre un message central, l’unicité de Dieu et l’universalité de la foi qui en est le reflet.

 

  • La polysémie du terme « dîn » s’explique par une quadruple formation étymologique, mais également par une évolution non-coranique de ce concept liées aux besoins de construire une religion, à l’exégèse classique et aux projections sécularisantes opérée sous l’influence des sciences humaines et sociales.

 

  • L’analyse littérale du Coran montre l’existence de 15 significations de dîn utilisées dans le texte coranique : Foi ; foi ; voie ; Voie ; Rétribution ; rétribution ; croyance culte ; rituel ; tradition ; coutume ; obéissance; sentence ; jugement ; usage.

 

  • Ces principales significations coraniques se sont construites en rapport avec le concept antique de murû`a signifiant à la fois code d’honneur bédouin et virtusdes Arabes. C’est plus précisément la notion de « dîn al-‘arab » qui fut revisitée, celle-ci incluant une dimension culturelle et cultuelle.

 

  • Pour l’essentiel, et majoritairement, le terme « dîn » a pour sens celui de « foi », concept au cœur de la théologie coranique : l’exposé détaillé du monothéisme stricte, « pur ».

Introduction et résumé effectués par William Laywis à partir de la thèse de doctorat du docteur C. Moreno portant sur l’Analyse littérale des termes dîn et islâm dans le Coran : dépassement spirituel du religieux et nouvelles perspectives exégétiques.

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