Suivre le Coran est-ce rejeter par principe l’ensemble des hadîths ?

Nombreux sont ceux qui, se revendiquant du courant coraniste ou du moins affirmant ne se référer qu’au Coran, affirment dans le même temps que l’ensemble des ḥadîths attribués au Prophète (paix sur lui) est à rejeter. Ils vont même plus loin en prétextant, sans aucune preuve de leurs dires, que l’ensemble des ḥadîths et athâr ne serait que mensonge, forgerie et manipulation.

Cette posture est pour le moins étonnante et ce, pour plusieurs raisons que nous allons développer ci-après.

  1. Déjà, comme nous l’évoquions, leur affirmation en la matière ne repose sur aucune preuve. Certes, il est avéré que plusieurs ḥadîths se contredisent ou furent forgés par le pouvoir politique par exemple, mais reconnaître cette vérité n’implique pas que l’ensemble des ḥadîths puisse être qualifié de la même manière. D’ailleurs, raisonnablement, il semble peu vraisemblable que le pouvoir politique ou les courants idéologiques aient inventé la totalité de ce que l’on attribue au Prophète Muhammad (paix sur lui) via des propos rapportés par chaîne de transmission. Quoiqu’il en soit, affirmer cela nécessite des preuves claires que personne actuellement n’est en mesure d’apporter, sauf à confondre la démonstration que l’on fait pour quelques-uns et celle que nécessite un ensemble.
  1. En outre, cette posture est la résultante d’une confusion assez flagrante. Certes, nous convenons que le hadîth, qu’il soit « avéré » ou non, ne peut de toute façon pas être considéré comme une source universelle et intemporelle de législation, à l’instar de ce que représente en partie le Coran. Toutefois, rejeter le hadîth au prétexte qu’il n’aurait pas de valeur normative universelle est une posture assez peu soutenable. En effet, l’histoire, bien que n’étant pas une science certaine, nous renseigne sur le passé des civilisations par l’analyse de sources diverses. Parmi elles, on trouve des sources dites « muettes » ou monumentales (vestiges), comme les traces archéologiques par exemple, les sources orales, comme des témoignages, ou encore des sources écrites.

Or, rejeter par principe les akhbâr (informations), qu’il s’agisse du hadîth ou du athar, revient à rejeter une part importante de ces sources historiques pouvant nous renseigner sur l’histoire de l’islam, ce qui constitue un manque évident lorsque l’on veut analyser une période historique, en particulier celle des débuts de l’islam ou de ses premiers siècles. Ainsi, ne pas considérer le hadîth comme une source de droit ne signifie pas qu’il faille lui retirer toute forme d’intérêt (historique, spirituel, incitatif aux bonnes œuvres, témoignage, etc.).

  1. De même, dans le domaine cultuel principalement, le recours aux ḥadîths et athar (sous conditions d’analyse) peut permettre d’appuyer ou de confirmer historiquement la naissante d’une pratique ou d’un acte du vivant du Prophète, concordant avec le texte coranique. En effet, il ne conviendrait pas de rejeter une pratique en accord avec le Coran, transmise par imitation de génération en génération et appuyée par une multitude de récits et témoignages. Ainsi, Dieu laissant à la charge de l’Homme l’organisation du culte afin de gérer une société, il n’est pas incohérent de s’y référer comme source secondaire, non normative, mais historique.

Qui plus est, il n’est pas incohérent que des gens ayant vécu avec le Prophète (paix sur lui) ait voulu préserver, ne serait-ce que pour un profit personnel, les dires de ce dernier, d’autant que la (véritable) sunnah prophétique, en tant qu’application du Coran dans le contexte de l’Arabie du VIIe siècle, les concernait davantage que nous puisqu’ils vivaient dans un contexte similaire à plusieurs niveaux.

  1. Enfin, même un récit inventé est en réalité une source d’information importante. En effet, dans l’approche classique du ḥadîth on se contente souvent de rejeter un récit considéré comme inventé. Or, la compréhension de son invention est fondamentale car elle permet de dégager les tendances idéologiques et politiques d’une époque. En réalité, le ḥadîth inventé raconte autant de choses, si ce n’est plus, que les récits considérés comme acceptables.

Il permet de cerner l’esprit du temps de la forgerie ce qui, en parallèle, nous permet de mieux appréhender l’islam originel et comprendre sa déformation par l’action des Hommes au point de complexifier ce qui était simple initialement. Analyser les chaînes de transmission permet de déterminer le lieu et l’époque d’apparition des traditions en question, d’autant qu’à une époque, les traditions ont proliféré. Or, ce phénomène d’amplification trouve son origine dans le contexte historique et politique et il est donc inconcevable d’écarter cet aspect de l’authentification des traditions.

Prendre en compte et analyser le ḥadîth dans ce cadre n’a pas tant pour but de comprendre la portée de certaines traditions prophétiques que de pouvoir retracer au préalable la société de la naissance de l’islam. Les forgeurs de traditions agissent avec une intention particulière, celle de légitimer des pratiques ou croyances, sous l’influence de courant politique ou idéologique qui n’existait pas originellement dans la société prophétique. Ainsi, pour faire admettre lesdites pratiques/croyances, il a fallu recourir à la création de nouveaux discours en usant de l’onomastique prophétique. Ceci nous donne des indications considérables sur ce à quoi pouvait ressembler ou non la société primitive et à travers ces récits, nous pouvons retracer les tendances socio-historiques et politiques du contexte dans lequel ces mêmes traditions ont été forgés.

En d’autres termes, analyser le patrimoine hadithique est pertinent, non pour des questions dogmatiques ou normative, mais surtoutdans un but de recherche historique par un phénomène dit de « boomerang ».

Conclusion

Les traditions orales ne sont pas toutes fausses, du moins cela n’est pas avéré et beaucoup d’entre elles concordent avec le texte coranique. Ainsi, le fait de les rejeter en bloc semble être la manifestation d’un manque d’objectivité, du moins pour ceux qui veulent faire de la recherche sur les temps premiers de l’islam. Une tradition orale, acceptable ou forgée, a son histoire, son parcours et son ADN. Il faut juste savoir l’analyser objectivement et sérieusement afin qu’elles révèlent des informations intéressantes.

Ceci dit, pour quelles raisons certains rejettent tout de même les ḥadîths ?

Il y a trois raisons principales à cela :

  • Soit ils sont convaincus, souvent par mimétisme et suivi aveugle de certains discours, que tout n’est qu’invention et ce, même s’ils ne peuvent apporter aucune preuve à cela. Nous ne pouvons approuver une telle approche.
  • Soit il s’agit d’une posture de rejet qui peut se comprendre chez ceux qui ne sont pas investis dans la recherche et qui ne perçoivent le ḥadîth que comme un outil religieux (servant à normaliser). Ils ne prétendent pas que tout ne serait qu’invention, mais il y a unetelle dissonances entre ce qui est souvent attribué au Prophète et le contenu coranique qu’ils préfèrent rejeter tout en bloc. Cette réaction est compréhensible de la part de ceux qui ne sont pas dans la recherche car ils analysent cela d’un point de vue religieux. Toutefois, une telle attitude ne serait pas compréhensible venant de gens qui étudient la patrimoine et recherchent.
  • Soit il s’agit de personnes, souvent investies dans la recherche, qui acceptent le ḥadîth comme outil historique, mais le rejettent comme outil religieux. En effet, que cela soit « authentique » ou non, émanant du Prophète ou non, ils considèrent que le ḥadîth n’a pas de valeur normative et qu’il ne nous concerne donc pas en ce sens. En effet, le Messager Muhammad était chargé de nous transmettre la révélation coranique et non d’autres éventuelles révélations personnelles ou ses propres paroles. Nous nous alignons avec ces deux derniers points.

En somme, recourir aux akhbâr (informations : hadîthh et athar) est acceptable selon l’objectif :

  • Instaurer une norme universelle : non
  • Instaurer un dogme : non
  • Comprendre/expliquer l’essentiel du message coranique : non
  • Apporter des détails sur des informations coraniques secondaires (historiques, sociologiques, géographiques, etc.) : oui
  • Pratiquer le culte (gestuelle notamment) : oui, si cela concorde avec le Coran.
  • Faire de la recherche historique (début de l’islam et époque d’émergence de ces récits notamment) : oui

En guise d’ouverture, citons le libre penseur Khaled Hammadi, qui écrit « pourquoi ne pas tenter d’utiliser comme matériau d’analyse historique le seul Texte dont on sait de manière certaine qu’il remonte à l’époque prophétique ? Pendant quatorze siècles, nos juristes se sont focalisés sur les versets à caractère juridique et dogmatique, pourtant le Coran est parsemé de versets mettant en avant un discours et une description de la communauté et de la vie autour du Prophète Muhammad. Il existe plus de 300 passages commençant par « dis » dans le texte coranique et qui représentent donc de véritables ḥadîths prononcés par le Prophète. Ces derniers sont une mine d’or pour un historien intéressé par l’époque de la prophétie et le genre de « discours » et « idées » qui ont accompagné cette période de deux décennies. Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas connaissance d’une étude publiée sur cet ensemble. C’est un exemple parmi d’autres. Je persiste à dire qu’on continue à « perdre » trop de temps et d’efforts sur des « sources secondaires » en laissant la source principale en friche, même pour un objectif historique. »

Rédaction LVDH

Ce texte est un condensé de plusieurs analyses et réflexions sur le sujet.

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