Sunna et manipulation du texte coranique (n°1) : « Prenez ce que le Messager vous donne… »

***Réponse à un extrait d’article du professeur Moncef Zenati***

 

« Prenez ce que le Messager vous donne et ce qu’il vous interdit, abstenez-vous en »

Combien de fois n’a-t-on pas lu ce segment coranique se trouvant en 59/7 pour justifier le fait que, selon ceux qui le citent, Dieu demanderait explicitement aux croyants de suivre, en plus du Coran, la sunna prophétique… Cela est même repris par énormément de professeurs en droit musulman de par le monde.

Pour illustrer cela, citons l’exemple du professeur Moncef Zenati qui, dans un article intitulé La sunna : une source législative, écrit ceci :

« Dieu dit : « Prenez ce que le Messager vous donne ; et ce qu’il vous interdit, abstenez-vous en. ». Dieu ordonne explicitement d’accepter ce qu’apporte le Messager de Dieu (saws) sans faire de distinction entre le Coran et autre (la Sunna). »

Si nous citons cet auteur, ce n’est pas pour s’en prendre à sa personne que nous respectons évidemment, mais pour mettre en avant le paradoxe de son discours et ce, sachant qu’il reflète celui de beaucoup qui se réfèrent à ce segment coranique pour affirmer un rôle législatif universel et intemporel à la sunna (au même titre que le Coran). Ainsi, dans une de ses interventions dans laquelle il abordait le zawaj mut’ah (mariage dit de « jouissance »), il expliquait pourquoi les chiites étaient malhonnêtes intellectuellement sur cette question dans leur approche coranique. Ainsi, il leur reprochait, à juste titre, d’utiliser le segment « famâ stamta’tum bihi » appartenant à un passage plus vaste de la sourate an-Nisâ abordant les femmes interdites en mariage (vs. 22 à 24) et de l’isoler pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Il dit alors, après avoir jugé que ce que font les chiites en ce verset est une « manipulation textuelle », que :

« […] le problème c’est de sortir cette partie du verset de l’énoncé car [dans celui-ci] Allah ‘azza wa jal a évoqué le mariage d’une manière générale, le mariage connu. […] »

Sous-entendu, il est évident que ce passage ne peut se comprendre qu’en référence au thème général qui est le mariage et cela est effectivement très pertinent (voir l’extrait de son intervention intitulée Le mariage de jouissance chez les chiites à partir de 3’40).)

Or, ce qui est très troublant, c’est que, malgré ce reproche justifié fait aux chiites dans leur lecture de ce passage coranique, Moncef Zenati fait exactement la même erreur d’isolement, sciemment ou non, avec le segment du verset 59/7.

Ainsi, comme nous le développerons, nous pouvons résumer ce reproche avec des propos similaires aux siens :

« Le problème c’est de sortir cette partie du verset de l’énoncé car [dans celui-ci] Allah ‘azza wa jal a évoqué le butin d’une manière générale et non la sunna. […] »

En effet, une simple lecture de l’ensemble textuel dans lequel s’inscrit ce segment permet de démontrer cette évidence car, rappelons-le, la compréhension de ce segment de verset dépend en premier lieu d’une lecture intra-coranique (tafsîr al-qur’ân bil-qur`ân) ; principe totalement cohérent qui se justifie pleinement par le fait que :

إن أصح الطرق في ذلك أن يفسر القرآن بالقرآن ، فما أجمل في مكان ، فإنه قد فسر في موضع آخر ، وما اختصر في مكان فقد بسط في موضع آخر

« …la meilleure (la plus valide) des méthodes pour [expliquer le Coran] est d’expliquer (tafsîr) le Coran par le Coran. Ce qui a un sens sommaire dans un endroit sera détaillé dans un autre et ce qui est résumé dans l’un sera développé dans l’autre. »

De même, en dehors des règles de lecture coranique et de logique, l’honnêteté intellectuelle impose qu’on ne puisse s’arrêter sur une phrase dont le sens n’est pas complet car étant lié à ce qui suit et précède dans le sens et au niveau grammatical. Ainsi, rien ne justifie que l’on s’arrête sur ce segment du verset 7 de façon arbitraire pour en dégager une « règle », voire un « pilier », alors que ce segment s’inscrit dans un ensemble textuel beaucoup plus vaste. Or, du verset 6 au verset 10 il n’est question que du butin de guerre et de ses ayants droit.

L’approche consistant à sélectionner une petite partie de cet ensemble de cinq versets, de l’isoler et ce, afin de lui faire dire ce qu’il ne dit pas est donc, à l’instar de ce que font certains chiites pour justifier le mariage de jouissance, une posture malhonnête intellectuellement ou, du moins, infondée et erronée.

Voici donc une traduction approchée du sens de l’ensemble du passage coranique :

وَمَا أَفَاء اللَّهُ عَلَى رَسُولِهِ مِنْهُمْ فَمَا أَوْجَفْتُمْ عَلَيْهِ مِنْ خَيْلٍ وَلَا رِكَابٍ وَلَكِنَّ اللَّهَ يُسَلِّطُ رُسُلَهُ عَلَى مَن يَشَاء وَاللَّهُ عَلَى كُلِّ شَيْءٍ قَدِيرٌ ¤مَّا أَفَاء اللَّهُ عَلَى رَسُولِهِ مِنْ أَهْلِ الْقُرَى فَلِلَّهِ وَلِلرَّسُولِ وَلِذِي الْقُرْبَى وَالْيَتَامَى وَالْمَسَاكِينِ وَابْنِ السَّبِيلِ كَيْ لَا يَكُونَ دُولَةً بَيْنَ الْأَغْنِيَاء مِنكُمْ وَمَا آتَاكُمُ الرَّسُولُ فَخُذُوهُ وَمَا نَهَاكُمْ عَنْهُ فَانتَهُوا وَاتَّقُوا اللَّهَ إِنَّ اللَّهَ شَدِيدُ الْعِقَابِ ¤لِلْفُقَرَاء الْمُهَاجِرِينَ الَّذِينَ أُخْرِجُوا مِن دِيارِهِمْ وَأَمْوَالِهِمْ يَبْتَغُونَ فَضْلًا مِّنَ اللَّهِ وَرِضْوَانًا وَيَنصُرُونَ اللَّهَ وَرَسُولَهُ أُوْلَئِكَ هُمُ الصَّادِقُونَ ¤وَالَّذِينَ تَبَوَّؤُوا الدَّارَ وَالْإِيمَانَ مِن قَبْلِهِمْ يُحِبُّونَ مَنْ هَاجَرَ إِلَيْهِمْ وَلَا يَجِدُونَ فِي صُدُورِهِمْ حَاجَةً مِّمَّا أُوتُوا وَيُؤْثِرُونَ عَلَى أَنفُسِهِمْ وَلَوْ كَانَ بِهِمْ خَصَاصَةٌ وَمَن يُوقَ شُحَّ نَفْسِهِ فَأُوْلَئِكَ هُمُ الْمُفْلِحُونَ ¤وَالَّذِينَ جَاؤُوا مِن بَعْدِهِمْ يَقُولُونَ رَبَّنَا اغْفِرْ لَنَا وَلِإِخْوَانِنَا الَّذِينَ سَبَقُونَا بِالْإِيمَانِ وَلَا تَجْعَلْ فِي قُلُوبِنَا غِلًّا لِّلَّذِينَ آمَنُوا رَبَّنَا إِنَّكَ رَؤُوفٌ رَّحِيمٌ

« Le butin provenant de leurs biens et que Dieu a accordé sans combat à Son Messager, vous n’y aviez engagé ni chevaux, ni chameaux; mais Dieu donne à Ses messagers la domination sur qui Il veut, et Dieu est Omnipotent. Le butin provenant [des biens] des habitants des cités, que Dieu a accordé sans combat à Son Messager, appartient à Dieu, au Messager, aux proches parents, aux orphelins, aux pauvres et sans domicile/voyageur en détresse (ibn as-sabîl), afin que cela ne circule pas parmi les seuls riches d’entre vous. Prenez ce que le Messager vous a donné; et ce qu’il vous en a interdit, absentez-vous en; et craignez Dieu car Dieu est dur en punition. [Le butin appartient aussi] aux émigrés besogneux qui ont été expulsés de leurs demeures et de leurs biens, tandis qu’ils recherchaient une grâce et un agrément de Dieu, et qu’ils portaient secours à (la cause de) Dieu et à Son Messager. Ceux-là sont les véridiques. (Le butin) [appartient également] à ceux qui, avant eux, se sont installés dans le pays et dans la foi, qui aiment ceux qui émigrent vers eux, et ne ressentent dans leurs cœurs aucune envie pour ce que [ces immigrés] ont reçu, et qui [les] préfèrent à eux-mêmes, même s’il y a pénurie chez eux. Quiconque se prémunit contre sa propre avarice, ceux-là sont ceux qui réussissent. Et [le butin appartient également] à ceux qui sont venus après eux en disant: « Seigneur, pardonne-nous, ainsi qu’à nos frères qui nous ont précédés dans la foi; et ne mets dans nos cœurs aucune rancœur pour ceux qui ont cru. Seigneur, Tu es Compatissant et Très Miséricordieux ». »

Comme vous le constatez, le Coran est extrêmement clair et une lecture de l’ensemble de l’énoncé permet de mettre en évidence que le thème général est le butin et rien d’autre. Le reste est, pour reprendre l’expression de M. Zenati, une manipulation textuelle.

D’ailleurs, si cela ne suffisait pas, ce qui vient corroborer ce qui précède ce sont les termes employés eux-mêmes dans ce segment coranique, car la cohérence et le bon sens veulent que, s’il s’agissait de la sunna prophétique dans ce verset, il soit dit « prenez ce que le Messager vous TRANSMET » et non ce qu’il « vous a DONNÉ… » En effet, on ne donne pas la sunna, on la transmet.

En outre, linguistiquement, les verbes « donner » » (atâ-kum) et « interdire » (nahâ-kum) dans le verset sont au passé accompli (mâḍî) ce qui, selon la lecture classique affirmant qu’il y a une référence à la sunna, indiquerait que ladite sunna soit parachevée au moment de la révélation de ce verset. Or, la sourate 59 n’est pas la dernière sourate révélée et ce verset n’est pas non plus le dernier révélé.

A ceci, ajoutons que le passage demandant de s’abstenir de ce que le Messager a donné est comme suit : « mâ nahâkum ‘an-hu ». Ici, « hu » est un pronom qui se rapporte nécessairement à ce que le Messager a donné, c’est-à-dire ce qu’il a donné du butin conformément aux ayants-droit mentionnés par Dieu Lui-même. Y voir une allusion à la sunna est totalement incohérent : Dieu parle du butin au verset 6, au verset 7, au verset 8, au verset 9 et au verset 10 mais, bizarrement, le petit segment du verset 7, au milieu de cet ensemble coranique, viendrait faire référence à la sunna ?! Ceci n’a aucun sens.

En conséquence, selon la prise en compte de l’ensemble textuel, du bloc sémantique et de la linguistique, il ne peut nullement s’agir que du butin en ce sens qu’il est demandé, notamment à ceux qui contestaient la répartition par le Prophète du butin :

« Prenez ce que le Messager vous a donné [du butin conformément à la répartition que Dieu en fait], et ce qu’il vous a interdit de prendre [du butin], laissez-le » et contentez-vous de ce que vous avez car le reste ne vous revient pas de droit.

 

Conclusion

Ce segment coranique ne peut nullement être pris en compte pour justifier l’existence d’une sunna ayant un rôle législatif pour nous (c’est-à-dire universel et intemporel) en sus du Coran.

Que Dieu nous permette de comprendre.

LVDH

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